12 May 2012

Ame câline

Chochotte1

Notre école primaire était un havre de paix qui selon ma mère jouissait dans la ville d'une bonne réputation. Car tout comme banlieues nord et sud s'affrontaient dans son imaginaire dans une geste entre ‘gens bien’ et 'zonards', certains secteurs de notre propre cité concentraient à ses yeux toute la lie de la terre. Mais comme d’habitude le hasard avait bien fait les choses en nous parachutant dans un quartier sans problèmes apparents - ce qui vu le degré d'interaction des parents avec le voisinage n'avait rien d'étonnant: 'Nous, on se mêle de rien. C'est chacun chez soi' était dans leurs bouches un leitmotiv tenace et sans appel. Ainsi donc cette école bien fréquentée était divisée en deux bâtiments distincts, l'un pour les CP et les sections dites 'de perfectionnement', dont on disait ouvertement qu'elles accueillaient 'tous les mauvais', et l'autre pour les grandes classes, les deux étant connectés par un préaut où s'effectuait l'appel. Les pavillons aux proportions généreuses étaient entièrement ouverts sur le dehors, soit par des rangées de petites fenêtres rectangulaires enchâssées dans un maillage continu de béton, soit par de hautes verrières à lamelles laissant pénétrer à l’intérieur un maximum de lumière. Ces dernières étaient particulièrement vulnérables et faciles à enfoncer comme le prouvera des années plus tard la dévastation systématique des salles lors d’incursions nocturnes répétées, alors que l'école maternelle en préfabiqué était à son tour incendiée, les aquariums et les œuvres d’art des gosses intégralement cramés dans le sinistre, la douceur de ce petit monde irrémédiablement mise à mal. J'étais un enfant vivace et populaire, toujours entouré d'une bande de filles avec lesquelles nous répétions les chorégraphies vues le week-end chez Guy Lux ou les Carpentiers. Sylvie, Sheila et Cloclo étaient bien sûr nos favoris alors que Polnareff montrant ses fesses à la France, un galure à fleurs sur la tête, était encore ancré dans toutes les mémoires et que David Bowie trouvait en Patrick Juvet un joli clone nettement plus abordable pour nos shows de variétés. La vie était douce pour l'enfant star qui, virevoltant entre bête curieuse étourdissant les instits de son savoir et chéri de ses dames - un Felix Krull des cités - jouissait dans toute l'école d'un statut unique, inclassable, sa primauté érigée en droit absolu et inaliénable.

C'est ainsi que dans cette grande indifférenciation du désir je draguais ouvertement les filles, réussissant en cela l'exploit d'être ‘hétérosexuel’ avant que des cristallisations identitaires ultérieures ne me cantonnent à une catégorie exclusive et hermétique. Je me souviens de l'une d'elle, Corinne, qui à elle seule synthétisait tous les traits de la perfection: de jolies dents blanches bien alignées, des cheveux blonds ondulés et soyeux ainsi qu'un ciré vert pomme à fleurs qui dans ses couleurs sucrées rehaussait sa plasticité de poupée mannequin. Dans la cour de récré je n'avais d'yeux que pour elle et puisqu’en ce temps-là je ne doutais vraiment de rien décidai un jour de le lui faire savoir. C'est que je ne voyais aucune différence entre moi et les beaux gosses, participais des mêmes lois de l'attraction qui régissaient le monde. Un jour je lui fis suivre un billet doux à travers la classe avec 'Corinne je t'aime' inscrit dessus - ce qui la fit pouffer de rire. Je crois qu’elle en savait à mon sujet bien plus que moi, et elle m'ignora royalement le reste de l’année. Puis la rentrée suivante vint Sylvie, qui elle m'attirait pour d'autres raisons: elle avait toujours tout bon. Non seulement scolairement mais toutes ses affaires personnelles étaient du meilleur goût - ses feutres multicolores, sa trousse à stylos, son cartable avec Picsou cousu dessus, que je passais mon temps à mater. Je tannais ma mère pour avoir les mêmes mais, selon un principe étrange qui se démentirait rarement par la suite, finissais toujours avec la honte, les  copies toc du supermarché faisant triste mine face aux articles classe de Sylvie. C'était aussi à l'époque la mode des sabots danois, noirs à coutures blanches, que tous les beaux gosses arboraient du bout de leurs guiboles rachitiques. Moi je les avais assortis à un petit short court en éponge, ce qui dans la canicule de 1976 était aussi bath que nécessaire, et surtout devait rendre Lakhdar fou d'amour pour moi quand je lui montrais ma descente de reins. Désireux de dévoiler mon corps aussi à Sylvie, je l’invitais à plusieurs reprises à venir à la piscine le samedi avec mon père - ce qu’elle déclinait invariablement. Était-ce aussi pour l'épater que je décidai un jour d'intégrer la bande à Karim? Cette nébuleuse informelle de mômes était apparemment très redoutée et ne semblait rien faire d’autre que galoper d'un bout à l'autre de la cour en poussant des cris de Sioux. Je me souviens avoir été en tant que nouvelle recrue présenté à Karim, qui ne parut pas très impressionné par le truc qui se dandinait en minaudant devant lui. Je me joignis pour la forme à la queue du peloton, courus deux minutes avec la horde pour ne plus jamais réapparaître.

On sentait bien les choses se durcir à l'extrême fin de la décennie: le sport devenu obligatoire chaque après-midi - je m’obstinais à ne pas me mettre en tenue, résidu d'anciens privilèges qui n’avaient plus cours -, certains garçons se couvrant sur les jambes de poils sombres et fournis - ce qui me dégoûtait - et Sylvie finissant par confier à une copine qu’elle avait ses règles - une seule ne suffisait-elle donc pas? Sylvie faisait décidément tout mieux que les autres! Mon ciel s’obscurcissait densément avant la sidération finale des années de collège et c’est comme si la société entière avait choisi de sombrer avec moi tant l'atmosphère de la cité s’était détériorée. Le climat de méfiance entre communautés était devenu délétère, des rancœurs viscéralement racistes surgissant sans retenue dans les échanges familiaux. L'environnement bâti s'était lui aussi fortement dégradé dans un vandalisme généralisé et obscène, rien ne résistait dans la cité de verre à ces attaques d'une violence inouïe qui me rendaient toujours plus vulnérable. Dans ce contexte il devenait périlleux de me promener en short moulant vu les épithètes salées qui commençaient à fuser autour de moi: 'Hé, tantouze. Il est où ton mec?'. La première fois que j'entendis ce mot de la bouche d'une pétasse nommée Jennifer, j'en fus tétanisé de dégoût, ça sonnait comme 'ventouse', une chose franchement dégueulasse que j’étais censé être devenu. Je pense que cet instant fut inaugural et que rien par la suite n'y survécut... C'est pour cela que j'ai pas mal tremblé en regardant Tomboy de Céline Sciamma, qui nous est venu un an après sa sortie en France et avait été présenté dans la section Panorama de la Berlinale, avec en pendant - coïncidence de la programmation - un film allemand, Romeos, occupé lui aussi par le thème de la trans-identité et situé au tout début de l'âge adulte. Gravitant autour d'une bande d’enfants d’une douzaine d’années, Tomboy se place lui au point précis de basculement où le jeu mouvant des identités, la fantaisie de l'invention personnelle et la polyvalence du désir propres à l'enfance laissent brusquement place à la définition et la nomination univoques, l’espace d’un été vacillant à l’approche d’une rentrée scolaire dont on ne verra rien. C'est un film maigre qui ne s'encombre d'aucun détail qui puisse le faire dévier de sa trajectoire et qui laisse longtemps après sa fin une traînée de fragment solaire.

Dans sa compacité et son économie de moyens maximale Tomboy a pour unique cadre une banlieue indéfinie, assoupie dans le calme estival d'une résidence privée tapie dans la luxuriance de forêts et de plans d'eau - le milieu idéal auquel mes parents aspiraient pour effacer le stigmate de leur jeunesse en HLM. Déjà Naissance des Pieuvres, le premier film de la réalisatrice, se déroulait à Cergy, le modernisme cool de ses villages urbains alangui les soirs d'été dans une poétique de ville nouvelle toute rohmérienne (L'Ami de mon Amie avait été filmé dans les complexes résidentiels flambant neufs et les centres de plaisance de la jeune préfecture). Ça sent partout le neuf, la caméra s’attardant en silence sur les intérieurs, la sensualité des matériaux, et rendant délicieusement tangible la prise de possession d’un nouvel espace dans la torpeur statique des vacances d'été. Après notre déménagement en banlieue lointaine je rêvais d’un nouveau départ incognito loin de la cité, imaginais qu'avec la fin des tourments la normalité de mon enfance serait rétablie sans comprendre que j'en savais déjà beaucoup trop. Et tout comme pour Laure-Michaël c'est la question de mon acceptation par les autres qui s'est immédiatement posée. Lui s'en sort d'ailleurs magistralement au jeu de l'intégration: il n'a aucun problème à être sélectionné dans les équipes de foot, crache par terre, est estimé de ses potes comme le cool cat du gang et épate les filles, avec la petite Lisa s’auto-décrétant chérie en titre dès son arrivée. J'y étais aussi parvenu avec les voisins du dessous, deux super beaux keums qui en jetaient avec leurs fringues classe et aux côtés desquels j'étais fier d'être vu, jusqu'au jour où ceux-ci réalisèrent que leur réputation avait davantage à en souffrir et se détournèrent de moi. Mais dans Tomboy l'ordre de genre savamment construit par Michaël est constamment menacé d'exposition - lorsqu'il est supris dans les bois en train de faire pipi accroupi ou que le zizi en pâte à modeler glissé dans le slip de bain risque à tout moment de se faire la malle -, avec la perspective de la rentrée scolaire prochaine agissant comme facteur majeur d'anxiété, une menace sourde planant sur tout le film derrière les jours ensoleillés comme un bulldozer s'avançant implacablement pour tout emporter, et à quelques heures de laquelle l'action s'arrête net. On ne sait pas ce qui s'y passera dans cette école, et c'est sans doute l'un des tours de force de ce film que de présenter des situations d'une violence glaçante dans la douceur aimante du cocon familial, des civilités entre voisins et la sérénité radieuse d'un bel été bruissant.

Sur ce registre c'est bien la scène du port de la robe qui est la plus terrible, rituel d'une humiliation insoutenable et limite hallucinante tant la mère, dans le calme méthodique qu'elle y emploie, est déterminée à réinstaurer l'ordre hégémonique, tour à tour empreinte de bienveillance complice envers sa fille ('C'est pour toi que je le fais, ça pouvait pas durer') et d'égard embarrassé pour ses voisines d'immeuble. Et cette robe, un truc bleu immonde à manches ballon, c'est vraiment pousser le vice très loin... Ma mère, sa lubie c'était la raie au milieu. Un jour elle m'avait presque baffé avec la photo de classe après s'être aperçue que je m'étais improvisé une raie sur le front qui selon elle me faisait ressembler à une fille alors que les autres garçons arboraient uniformément une frange bien droite. C'était une rage froide, quelque chose de rentré et venant de très loin, tout comme la mère de Michaël-Laure découvrant sa subversion d'identité, verse des larmes amères les mâchoires serrées. Être assimilée aux zonards pour cause de vie en cité est une chose, mais se retrouver avec un garçon-fille passant son temps à faire des grâces devant tout le voisinage en est une autre, manifestement plus dure à encaisser. C'est étrange, cette ambiguïté des mères, animées d'un amour inconditionnel et pourtant terrorisées à l'idée de trahir l'idéal de conformisme familial, de respectabilité vis-à-vis des autres mamans dont on craint le jugement, comme s'il n'existait transgression plus grande que de faire disjoncter les normes de genre et renverser l'ordre symbolique qui régit la reproduction des rôles sociaux. Comme le déclarait avec justesse Céline Sciamma à Libé, les parents, loin de représenter des instances immuables d'autorité et de normalisation, sont eux aussi traversés de questionnements concernant leur identité sexuelle et leur rôle dans l'entité familiale qu'ils ont constituée. Plus tard, la mise à nu de Michael dans les bois par les membres de la bande est tout aussi cinglante de sobriété: ici encore aucun déluge d'insultes ou de coups, seuls quelques gestes nets et définitifs suffisent à rétablir le sens et la cohésion de groupe dont la dissolution avait failli être précipitée par la présence d'un corps étrange. Lisa, la petite amoureuse, résume tout à elle seule dans un regard où se mélangent peine, mépris et défiance, avant pourtant de refaire surface dans les dernières minutes du film, apparemment apaisée et prête à véritablement connaître son ami-e. Elle lui demande simplement son nom et c'est peut-être ici que se trouve la seule longueur de Tomboy - seulement quelques secondes, mais elles sont cruciales. On se surprend alors à imaginer que le silence tombe précisément là avant toute réponse, que Michaël ne se reconfonde avec Laure puisque maintenant bien au-delà de ça. Que la plongée dans un futur multiple soit totale.

24 April 2012

Cruel and Tender

 

Let's dance, for fear your grace should fall
Let's dance, for fear tonight is all

 

E+CFlat22

Comme toujours en arrivant à Orly j'ai préféré prendre le 183 vers la Porte de Choisy. C'est sans doute la façon la plus lente de gagner le centre mais le bus express, qui prend directement l'autoroute, ne donne jamais grand-chose à voir. Car j'aime me retrouver au contact de Paris en traversant cette portion de banlieue sud, qui même si seulement large de quelques kilomètres, défile suffisamment lentement pour me donner le plaisir de l'observation, le temps de me laisser imprégner du sentiment d'être à nouveau là, rattrapé par un passé que chaque détail microscopique ravive. C'est toujours avec trépidation qu'une fois le complexe de l'aéroport passé avec ses énormes hangars à demi désaffectés, je pénètre dans les premiers quartiers d'habitation, des lotissements ouvriers de petits pavillons lugubres, cadre rêvé de Série Noire me rappelant le minuscule appartement de ma grand-mère où flottaient des odeurs de pots de chambre javellisés, avant que n'apparaisse dans l'énormité de ses empilements la Cité des Aviateurs - c'est toujours Orly -, dont les tours sont en cours de rénovation. Elles me paraissent démesurées dans ce gigantisme typiquement français qui ne sait où s'arrêter, avec leurs verrières de cages d'escaliers dévalant sur toute la hauteur. Je regarde les gens avec insistance, qui reviennent des courses ou rentrent exténués du travail un jour normal de semaine. Ils m'intriguent, eux qui sont restés là tout ce temps, qui ont changé avec le pays. Un groupe de trois laskars passe de l'autre côté de la rue, survêts blancs et doudounes sombres, ils viennent de se faire raser la tête, je le vois immédiatement. Eux n'étaient même pas nés quand je suis parti. Ils habitent un pays que je n'ai en fait jamais connu, la France in absentia, dont j'ai longtemps voulu occulter l'existence. Je voudrais leur parler, à eux et à eux seuls, et qu'ils me racontent l'histoire manquante.

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29 March 2012

Berlin loves you - not

Murals @ Cuvrystrasse, Kreuzberg

À Kreuzberg-Friedrichshain, cette entité administrative créée il y a quelques années lors de la refonte des Bezirke de la capitale, l’esprit de résistance qui a longtemps fait la fierté de cette ville a de nouveau marqué un point. Dernière cible en date: le BMW Guggenheim Lab, non pas une collaboration inattendue entre le constructeur de Munich, la prestigieuse institution muséale et un club très prisé d’une certaine frange de la communauté gay berlinoise, mais un projet de consultation expérimental au rayonnement international. Sur une durée de six ans trois structures nommées ‘Labs’ doivent en effet parcourir la terre entière, telles des modules nomades se posant élégamment dans neuf métropoles triées sur le volet et au sein desquelles débats, conférences et toutes sortes d’interventions 'interdisciplinaires' se proposent de formuler de façon transversale des solutions aux problèmes et défis - urbanistiques, technologiques, écologiques - posés à nos grands centres urbains globaux dans un contexte de crise généralisée. En somme un think tank très rock ‘n’ roll, un incubateur d’idées où de nouvelles voies d’investigation sont ouvertes et explorées en étroite synergie avec les communautés locales, comme le montre la dernière étape du périple dans l’East Village new-yorkais - quartier à l’avant-garde de beaucoup de choses et certainement très marqué socialement, nous y reviendrons. L’une de ces structures devait selon les prévisions atterrir parmi nous le 24 mai, plus précisément au milieu du terrain vague de la Cuvrystrasse en plein Kreuzberg, immense Baulücke en bord de Spree à deux pas de l’Oberbaumbrücke et du Watergate, et dont on imagine qu’il représente de par sa situation l’ultime wet dream de tout promoteur immobilier.

J’avoue que j’aime beaucoup cette idée de structures migrantes, démontables et remontables à volonté, qui parcourent la planète comme de beaux insectes futuristes et viennent rendre visite aux terriens ébaudits, leur apprennent des choses incroyables et magiques, pour repartir en silence quelques semaines plus tard. C’est d’une poésie rare, ce qui n’a rien d’étonnant de la part d’une institution aussi classe que le Guggenheim. Seulement Kreuzberg est sans doute plus dur à dompter que l’East Village et il semble que la mission civilisatrice soit gravement compromise après que des groupes autonomes locaux ont menacé de mettre à mal la structure qui dans sa légèreté aérienne n’aurait pas tenu longtemps après quelques bons coups de massue. Le risque d’attaque est en tout cas pris très au sérieux par les organisateurs (et surtout le sponsor) qui ont préféré renoncer purement et simplement au site. Des emplacements alternatifs ont par la suite été avancés, de Prenzlauer Berg à Lichtenberg, ce dernier n’étant pas vraiment habitué au glamour raréfié de ce type d’événement, ce qui en fait pour cette raison une proposition intéressante. Il est vrai qu’à part la récente vague de feux de poussettes Prenzlauer Berg représente un lieu sûr et relativement à l’abri d’un coup de poing de l’ultra-gauche, qui ne se dérange même plus: on imagine sans mal le Lab perché délicatement sur le Pfefferberg (lieu originellement retenu pour le projet et à présent reconsidéré), entre bureaux de jeunes architectes en vogue et le très distingué Institute for Cultural Inquiry (ICI). Certes, on se retrouverait entre gens de bonne compagnie mais dans l’hermétisation d’un espace qui se voulait ouvert sur le monde l’opération aurait-elle encore une quelconque raison d’être?

Cela fait un certain temps que le torchon brûle des deux côtés de la Spree, dans un climat de plus en plus tendu où le mot ‘gentrification’ - concept longtemps associé à ces métropoles occidentales intimement intégrées aux flux et circuits du capitalisme global, excluant donc dans une large mesure Berlin - est devenu omniprésent, où les évictions de squats historiques donnent lieu à de véritables batailles rangées, où des communautés se trouvent disloquées du fait d’une augmentation sans précédent des loyers, où un ressentiment croissant envers l'afflux de touristes dans Kreuzkölln (surtout de jeunes hipsters friqués) suscite des réactions pas toujours très heureuses (voir l'action 'Hilfe, die Touristen kommen' des Verts lors des dernières élections locales). Les préoccupations sont réelles et urgentes, et là où d’autres villes ont depuis longtemps capitulé, Berlin semble vouloir prouver qu'une mobilisation soutenue comme celle déployée contre Mediaspree peut avoir des résultats retentissants et proposer des alternatives bénéfiques à l'ensemble de la population. En l'absence d'une quelconque intervention publique pour contrer l'envolée des loyers et lorsqu'un laissez-faire d'essence néo-libérale se substitue à toute poltique urbaine, l'action directe et citoyenne semble être la seule voie restante... Mais le Guggenheim Lab? Premièrement, il est évident que l'apposition du nom de BMW à l'événement a été très mal perçue, l'irruption d'un Konzern d'envergure internationale (et polluant) dans ce qui se présente comme un forum inclusif et soucieux de l'avenir de la collectivité décrédibilisant d'emblée de telles prétentions. Car même sous couvert de mécénat engagé et désintéressé ce sont les impératifs du financier qui primeront encore et toujours.

Ensuite, il est ridicule d’affirmer, comme il a été rapporté dans la presse, que le Lab, structure éphémère vouée à se volatiliser comme elle est venue, aurait à lui tout seul contribué à renforcer l'attractivité de Kreuzberg - et donc à la flambée de l'immobilier -, ce qui en soi justifierait une menace d'action violente. Des voix se sont élévées (dont le maire Grün de Kreuzberg-Friedrichshain) pour condamner le chantage exercé par quelques groupuscules radicaux semant leur terreur au mépris de l'esprit de tolérance incarné par Berlin. On peut effectivement imaginer que prendre la construction pour cible avec trois pots de peinture n'aurait pas changé grand-chose à un mouvement de fond aux causes complexes et aggravé par un manque d'intérêt flagrant des pouvoirs publics. Mais face à l'abandon précipité du site de Cuvrystrasse et au déménagement probable vers Prenzlauer Berg, dans un milieu socio-économique bien plus homogène (entendre privilégié) et friand de ce type de manifestations érudites*, on ne peut que regretter une occasion perdue de réappropriation urbaine et de prise de parole. Situé là où il l'était, visible et aisément accessible aux communautés locales, le Lab synthétisait des enjeux de pouvoir considérables en tant que site de friction et de confrontation des vécus. Un détournement activiste grassroots aurait pu tirer profit de l'infrastructure transformée en lieu de transfert et de circulation de savoirs où précisément ces problématiques (gentrification, ségrégation sociale, invisibilisation) auraient pu être articulées, disséminées et donc amplifiées. Le Guggenheim Lab (sans BMW, ça va sans dire), loin d'être le conservatoire d'un discours scripté à l'avance, se prêtait à des détournements inédits, lieu de diffraction d'une multiplicité d'optiques et de subjectivités, de contestation d'un type de pensée hégémonique (académique, middle class) dont les mécanismes d'exclusion propres à une société élitiste auraient pu être clairement exposés. Une stratégie de reprise de contrôle salutaire à l'opposé de gesticulations ennuyeuses et d'identités figées.

 

*Dans un développement assez stupéfiant, une opposition à la venue de la structure mobile s'organiserait même à Prenzlauer Berg. Craint-on des allées et venues continuelles autour du Lab et les troubles du sommeil qu'elles ne manqueraient de causer?

22 March 2012

Unknown Pleasures

Kubus am Berghain

Ce n'est que très récemment que l'architecture des sex-clubs pédé berlinois est devenu pour moi un sujet sérieux de préoccupation et ce sont deux articles tirés d'un même recueil d'essais publié aux US, Policing Public Sex [1], qui ont servi de détonateurs. Ce sont à ma connaissance les tous premiers à aborder un thème bien moins anodin qu'il n'y paraît et dans leur exploration des scènes new-yorkaise et californienne leurs auteurs ne faisaient que confirmer ce que je commençais à vaguement soupçonner ici à Berlin, capitale mondiale tant vantée de la scène masculine hard: que l'agencement spatial et l'imaginaire visuel déployé dans ces lieux ont un impact direct sur la nature des interactions sociales et sexuelles qui y ont cours. Rien de bien fracassant pour qui est familier avec les diverses théories de production de l'espace développées depuis des décennies (la formulation d'une architecture du désir par les Situationnistes, ou l'articulation proprement queer des interconnexions entre genre, architecture et espace urbain), mais vu le temps que j'y passe et ma sidération croissante devant le type d'humanité qui s'y fait jour, l'urgence à recentrer une culture sexuelle terminalement commodifiée sur l'intime et l'interpersonnel, la solidarité et la notion (toujours très débattue) de communauté se retrouve subitement au centre de mes questionnements. Et cela semble devoir commencer par une critique des espaces de plaisir que nous créons pour nous-mêmes.

Dans 'Public Space for Public Sex' John Lindell déplore l'uniformité miteuse des sex-clubs new-yorkais et le cynisme mercantile des exploitants d'établissements devenus plus ou moins souterrains depuis le grand toilettage de Manhattan (la désastreuse Quality of Life Campaign de Giuliani [2]) et la fermeture massive des lieux de plaisir gays au plus fort du backlash puritain qui a accompagné l'épidémie du sida. Il cite l'exemple du redoutable 'Club 82' dans l'East Village, aussi connu sous le doux nom de 'Bijou', un ancien drag cabaret ayant attiré en leur temps ces princes de la décadence qu'étaient Lou Reed et Bowie et depuis transformé en un bouge comme Times Square a dû bien en connaître dans les seventies. À 'Bijou' c'est un orange dégueulis qui dès l'entrée vous prend à la gorge, puis à mesure que l'on s'enfonce dans le secteur réservé à la baise, une obscurité sépulcrale à peine percée de quelques loupiottes que l'on associe au désir masculin sous sa forme la plus brute - esthétique généralisée que les barons du business semble considérer comme allant de soi -, des cabines en enfilade ouvrant sur un boyau exigu le long duquel les mecs scrutent le passage de chaque nouveau venu en se branlant. Je me souviens avoir trouvé la traversée de cette backroom interminable et dans l'atmosphère de menace sourde et de délabrement physique n'avais pas tenu plus de dix minutes. Ainsi, à l'opposé de cette configuration classique en cellules isolées et closes sur elles-mêmes (la norme dans tout Porno Kino qui se respecte), John Lindell se fait le chantre de dispositions spatiales flexibles et polyvalentes qui tout en facilitant une plus grande diversité de jeux sexuels et d'interactions entre clients assurent également une visibilité propice à la promotion de pratiques safe. Des partitions amovibles nommées Social Structures et Permeable Cells garantissent à la fois ouverture et intimité tout en insistant sur l'aspect avant tout social de ces espaces, leur fluidité générant toute une gamme d'échelles, de transitions et de contrastes, une transparence favorable aux errances nomades de 'machines désirantes' et à la dérive, autre concept situ décrivant le passage aléatoire du flâneur dans différentes unités d'ambiance selon ses propres intuitions, une dialectique du soft (chill-out areas conçus pour la sociabilité) et du hard. Cette modulation créative de l'espace contribuerait même selon Lindell à ressusciter l'enfant qui sommeille en chacun de nous dans l'investissement ludique de lieux réinventés. Sans aller jusque là, j'avoue parfois friser l'overdose dans ce déferlement monolithique de signifiants hyper-masculinistes et de désirer quelque chose d'un peu plus conceptuellement déviant - un salon de pavillon de banlieue coquet, un environnement lumineux immersif à la Eliasson, ce genre de choses...

Cela doit faire partie de l'image véhiculée par Berlin, cet immense terrain de jeu post-industriel amoché par l'Histoire, jungle de béton brut antithétique à l'idée même de douceur. Et le fait est qu'ici les sex-clubs sont légion: ils se présentent dans des tailles, des configurations et des degrés de qualité esthétique variés, le roi d'entre eux étant sans conteste le 'Lab' qui, niché dans les entrailles de la centrale désaffectée du Berghain, couvre a lui tout seul tout le spectre de l'imaginaire pédé hard. Dans son essai sur l'histoire des saunas aux États-Unis Allan Bérubé s'attache à montrer comment la recréation d'environnements traditionnellement oppressifs pour les homosexuels est précisément ce qui est fétichisé dans cette mise en scène des symboles d'une histoire clandestine commune. Le rapport complexe et ambigu qu'entretiennent les pedés avec les structures de pouvoir et d'oppression déborde largement du cadre de cet article mais n'en demeure pas moins central dans la constitution de ces espaces, et au 'Lab' rien ne manque à l'appel: une esthétique brut de décoffrage que l'architecture vertigineuse de l'ancienne Kraftwerk de la Karl-Marx-Allee glorifie sans retenue, une orgie de vieilles tuyauteries rouillées et de vestiges industriels laissés en l'état, des armoires de métal cabossées rappelant à la fois le vestiaire, la caserne et la prison, les camouflages suspendus évoquant un boot camp le dimanche dans les bois, à moins que ce ne soit les frondaisons de quelque parc municipal la nuit - Villa d'Este à la berlinoise, le 'Lab' dispose même de son propre jardin d'agrément à flanc de bunker, un simulacre de labyrinthe parsemé de pneus de camion et de lits d'hôpitaux désossés pour un confort maximal -, une rangée entière de glory holes pour cet autre classique gay que sont les chiottes publiques et merveille des merveilles, une pissotière à l'ancienne remontée de toutes pièces et restée fidèle à sa vocation comme pièce maîtresse des soirées yellow. De plus on y trouve ce que l'on pourrait là aussi appeler Social Structures - de loin l'élément le plus réussi du dispositif -, sortes de grandes cages de métal servant aussi bien de reposoirs pour ceux qui comme moi n'en peuvent plus de dériver, de postes d'observation d'où jeter ces regards langoureux ou se faire sucer dressé sur son socle, c'est selon, que de plates-formes pour partouzes improvisées, et qui dans leurs dispositions aléatoires servent à reconfigurer l'immense nef à colonnes et créer un effet de surprise permanent. Enfin, jusqu'à un certain point... Circuler à travers le 'Lab' est une expérience déroutante, et passé l'effet Sturm und Drang initial produit par le sublime architectural du lieu, se révèle un fatras symbolique délicieusement tacky, un musée de l'iconogaphie pédé à travers les âges comme seule Las Vegas pourrait en créer.

Mais bien plus que ça, le sex-club constitue selon l'argument de John Lindell un espace privilégié d'interférences entre architecture, modes de sociabilité entre hommes et culture sexuelle [3], un lieu total où se trouve tout entière inscrite l'histoire de la marginalité gay [4] et où très souvent les définitions de genre croulent sous une surdétermination des marqueurs de la masculinité pure et dure. Le 'Lab' en particulier est un lieu hautement ambigu dont la disposition physique peut mener dans des directions simultanées et contradictoires, générer une foule de possibles au-delà de l'usage monosémique qui en est (presque toujours) fait. Espace d'exploration individuelle et d'affirmation collective, caisse de résonance colossale de la condition gay contemporaine, c'est aussi un champ fantasmatique de premier ordre (tout l'arrière du bâtiment, sorte de face cachée de la lune, n'est par exemple accessible qu'en de rares occasions), un dédale de révélations potentielles où aller à la recherche de sa propre vérité érotique. Par contraste, on peut aussi le voir comme un espace hyper-contrôlé où le bombardement sensoriel sans merci et l'absence regrettée de zones de repos et de socialisation intime promettent non plus la dérive ludique tant espérée mais une sorte de fuite en avant à travers un supermarché surdimensionné où la satisfaction du désir est constamment différée, un monde implacablement huilé et ultra-normalisé tant dans les codes vestimentaires et corporels que dans les pratiques (l'ubiquité et la primauté de l'anal sur toute autre forme de sexualité sont frappantes). Et que ce soit parmi les Social Structures, aux alentours des urinoirs ou dans l'anonymat délibérément entretenu des glory holes je produis moi aussi cette culture tout en ayant le sentiment d'être de ces corps téléguidés, machinalement saisis et presque immédiatement délaissés, et nourris dans mon égocentrisme un climat d'indifférence pourtant profondément contraire à mes besoins de connexion et d'intimité. Dans ces échanges brutaux l'espace physique du sex-club ne serait-il dès lors qu'une extension des sites de drague sur Internet où l'abstraction des êtres, la commodification du désir et des identités s'effectuent dans une désensibilisation et un déficit de responsabilité manifestes [5]? En somme, serions-nous en l'absence de toute empathie à ce point déconnectés de nous-mêmes et des autres, réduits au stade de touristes crétinisés de theme parks du cul où il est juste et tout-à-fait ok de se traiter mutuellement en parfaits salauds? L'espace des sex-clubs est un maillon fondamental dans le mécanisme global d'une culture sexuelle fondée sur une optimisation des profits, leur univers symbolique mettant en scène tous les attributs d'une masculinité conquérante et paroxystique, the hardest possible image. Tout ça me fait soudain penser au tableaux que Constant a peint dans l'horrible descente qu'ont dû être les années soixante-dix, son Erotic Space (1971) dramatisant une violence sexuelle qui serait devenue la norme dans une New Babylon jadis idéale et vite transformée en cauchemar éveillé.

Il serait sans doute hasardeux de se tourner vers le passé dans l'espoir d'y trouver un âge d'or de la sociabilité et du sexe public gays, où inclusivité, diversité et solidarité auraient été des valeurs dominantes face à un monde largement discriminant, même si on peut être facilement pris de nostalgie pour des époques épiques, inconnues et lointaines [6]. Peut-être 'Bijou', malgré (ou par) son côté rough 'n' ready décrépit, offrait-il un tel espace à des hommes marginalisés d'une scène gay mainstream basée sur un système de privilèges socio-économiques et de types corporels hégémoniques. Ou peut-être que mon sentiment premier de violence latente et de misère sexuelle était plus proche de sa réalité, je n'en sais rien. Déçu de ne rien trouver d'un décor de vieux cabaret queer de l'East Village je suis reparti. À regret...  Il ne s'agit pas non plus de revisiter l'idéal moderniste de déterminisme spatial (d'une architecture nouvelle naîtra une humanité nouvelle) mais relever les ambiguïtés, points de basculement et potentialités d'un espace où des connectivités inattendues peuvent surgir - la stratégie du détournement chère aux Situationnistes -, un sens de l'être et de l'agir ensemble dans le plaisir, le respect et ce que par manque d'équivalent français on nommera un esprit d'empowerment. Pour cela et tous les espaces de désir à réinventer, les Fun Palaces et Pleasure Gardens à venir - The Haçienda must be built - quel autre endroit, dans son caractère rétrospectif et ses prétentions expérimentales, synthétiseur d'histoire, de fantasme et d'ignominie, qu'un 'Lab', à Berlin, Labor der Moderne?

 

[1] John Lindell, 'Public Space for Public Sex' + Allan Bérubé, 'The History of Gay Bathhouses', in Dangerous Bedfellows (eds.), Policing public Sex: Queer Politics and the Future of AIDS Activism (Boston: South End Press, 1996).

[2] Sur les effets dévastateurs des politiques de Tolérance Zéro de la municipalité new-yorkaise sur les communautés queer les plus fragilisées: Benjamin Shepard, 'Sylvia and Sylvia's Children: a Battle for a queer public Space', in Mattilda Bernstein Sycamore (ed.), That's revolting! Queer Strategies for resisting Assimilation (New York: Soft Skull Press, 2008), 123-40.

[3] Lindell établit en effet une corrélation très nette entre le design architectural des sex-clubs, les types de sociabilité qui y sont produits et l'image que se font les gays de leur sexualité: 'Beyond the function of facilitating sex, we need to consider what kinds of societal messages about sexually active gay men are revealed and constructed by the architecture of sex clubs (...) If our attitudes about sex club spaces are indicative of how sexually active gay men see our sex lives, perhaps we should pay closer attention to our expectations of these spaces, not only of what they look like, but also how they might facilitate better sex.' Lindell, op. cit., 73-4.

[4] L'expression est empruntée à: Adrian Rifkin, 'Gay Paris: Trace and Ruin', in Neil Leach (ed.), The Hieroglyphics of Space. Reading and Experiencing the modern Metropolis (London, New York: Routledge, 2002), 133. Il y est question des designs de John Lindell dans le contexte de nouvelles 'politiques spatiales queer' évacuant toute trace de l'abjection historique traditionnellement inscrite dans les lieux de plaisir gays.

[5] Sur les limitations et catégorisations du désir imposées par Internet: Michael J. Faris & ML Sugie, 'Fucking with Fucking online: advocating for indiscriminate Promiscuity' + D. Travers Scott, 'Fierce.net: imagining a faggotty Web', in Mattilda Bernstein Sycamore (ed.), Why are Faggots so afraid of Faggots? Flaming Challenges to Masculinity, Objectification, and the Desire to conform (Oakland, Edinburgh, Baltimore: AK Press, 2012).

[6] Sur les espaces d'expérimentation sexuelle que représentaient les bars de Folsom Street, où gays of colour et working class se retrouvaient dans un environnement safe et inclusif avant les vagues successives de gentrification: Tim Dean, Unlimited Intimacy. Reflections on the Subculture of Barebacking (Chicago: The University of Chicago Press, 2009), 196-204. Sur New York et les disjonctions de l'ordre social dominant dans les porn theatres de Times Square: Samuel R. Delany, Times Square Red, Times Square Blue (New York: New York University Press, 1999).

06 January 2012

The Fall and Fall of Hipsterdom

Greifbar, Prenzlauer Berg

Un récent article de Minorités intitulé Le Hipster est un Cupcake suscite bien des émois - et à en juger par sa prolifération sur les réseaux sociaux semble avoir appuyé là où ça fait mal. L'auteur, Stéphane Delaunay, part de la métaphore patissière nauséeuse du cupcake pour tailler un short au hipster moderne (en particulier parisien, même s'il trouve ses origines à New York), se basant pour cela sur l'exercice de démolition entamé il y a quelques années par Adbusters. Aristocrate auto-proclamé de l'intelligence et du goût, early adopter toujours sur le qui-vive avant que le reste du monde n'ouvre les yeux, le hipster - trop lâche pour en assumer même le titre - flotte dans la vacuité d'un esthétisme hyperconscient et délesté de toute pertinence sociale - contrairement, disons, au hip-hop, où esthétique et contestation violente venue des classes les plus discriminées étaient intrinsèquement liées. Non qu'il représente une nouveauté en soi: dans leurs obsessions formelles les Mods ne brillaient pas vraiment par leur conscience politique, ni les décadents de la fin du XIXème. Ou les Incroyables et Merveilleuses du Directoire. Pire, le hispter ne serait que la marionnette veule et inoffensive d'un capitalisme déliquescent qui trouverait en lui la créature rêvée pour perpétuer son vampirisme sur le monde... De plus sa propension à l'ironie en jeux de miroirs infinis, sa régurgitation de sources éparses (et du même coup dénaturées) pour se constituer une identité fragmentée en perpétuel changement n'a rien de très nouveau non plus depuis la grande rigolade post-moderne - qui remonte quand même à des lustres - ce qui en soi suffit à faire du hispter un has been assez réussi. À l'exact opposé de cet enculage de mouches élitiste et parano l'avenir résiderait donc dans le réinvestissement politique, le partage généreux et la solidarité.

Mais l'article va plus loin. Les hipsters seraient à eux seuls responsables de la gentrification du petit Paris populaire et de sa mise en coupe réglée par une caste de privilégiés le vidant de sa substance et ne laissant derrière elle qu'une uniformité de lifestyle, fût-il d'un goût exquis. Le concept de 'gentrification' est invoqué pour tout et n'importe quoi et cristallise des vues très diverses - processus d'exclusion et de colonisation de classe sciemment mené et à contester par tous les moyens pour les uns, phase obligée du devenir organique de toute grande ville contre lequel on ne peut rien pour les autres - mais on ne peut nier son accélération et les bouleversements qu'il entraîne dans les grandes métropoles occidentales depuis le retour en leurs centres des classes dites créatives. Certes c'est accorder à une poignée de petits cons un pouvoir énorme mais l'équation hipsters=gentrification est un thème actuellement très fédérateur à Berlin et nulle part n'est-il aussi brûlant qu'à Neukölln ou, depuis une campagne de reniement assez gonflée d'Exberliner, No-kölln! Rien ne va plus sur la Weserstraße alors que les loyers crèvent le plafond et que le quartier, dans sa nouvelle notoriété internationale, est sur le point de perdre tout ce qui le rendait cutting edge. Sound familiar? Dans ce crépage de chignon entre jeunes gens bien mis c'est le bar écrit 'Ä' qui semble attirer les foudres de beaucoup de monde - mécontents graffitant Yuppies fuck off!  sur la façade ou hipsters de la première heure ulcérés de voir, du fait de l'afflux massif d'autres co-hipsters, leur Reuterkiez chéri tourner mainstream. Mais le pompon de la connerie va au 'Freies Neukölln' qui a signé un petit film faux-cul et plein de venin - et narré d'une voix à se tirer une balle - sur la perte de caractère du quartier causée par les déferlantes d'étudiants étrangers, de jeunes branleurs de Prenzlauer Berg et de familles souabes à poussettes, oubliant un peu vite que tous ces gens n'ont pas atterri là par hasard et que derrière des bouleversements démographiques et culturels aussi rapides opèrent des mécanismes depuis longtemps connus - au pif, la spéculation, la marchandisation des lieux par le tourisme de masse, ce genre de choses... La figure du hipster tueur de quartier s'est ainsi joint à la typologie du Berlin contemporain avec le Kiezkiller, aisément identifiable à sa dégaine et ses habitudes de consommation. J'avoue qu'en lisant l'énumération de ses caractéristiques (le Mac, les gros écouteurs pour iPod, les sneakers rapportés de l'étranger) j'ai eu comme une grosse sueur: serais-je moi aussi l'un de ces fossoyeurs de lieux autrefois authentiques? Suis-je partie prenante de mécanismes d'exclusions propres à la gentrification même si je passe mon temps à en déplorer les effets? Est-il possible d'être un hipster tout en pouvant virtuellement être leur père à tous?

Les hipsters et moi avons une histoire commune qui remonte à très loin. Déjà dans mon enfance ils faisaient des ravages dans la cour du collège avec cette distinction unique qui les rendaient si formidablement cool - je n'en faisais hélas pas partie, ma mère préférant nous vêtir de copies grossièrement approximatives des originaux si convoités, ce qui faisait rire tout le monde. Puis ce furent les branchés des Halles que j'enviais plus que tout dans leur identification totale avec Paris et tous les fantasmes d'émancipation dans le style que la ville incarnait alors, surtout vue de banlieue. Bien sûr l'idée d'une communauté de pionniers sexuellement aventureux (du moins dans mon imagination) et si intimes avec la géographie urbaine avait tout pour m'éblouir et dans l'isolement abyssal où je me trouvais il me tardait de les connaître. Mais c'est quelques années plus tard à Londres que le premier vrai clash avec les hipsters survint. Dès le milieu des années quatre-vingt-dix le secteur Hoxton/Shoreditch, situé à la lisière de la City et jusqu'alors une no-go zone de rues étroites et de places cabossées clairsemée de vieilles gloires victoriennes et d'ensembles de logements sociaux décatis, devenait l'épicentre mondial du cool avec la nouvelle scène artistique britannique en pleine explosion - tout ce cirque médiatique autour d'une Cool Britannia ressuscitée et coïncidant avec l'ascension de Blair au pouvoir, qui a largement su exploiter le battage pour se donner un surcroît de street cred. Entre autres hipsters qui y déferlaient chaque soir tous mes amis se voyaient en pionniers d'une grande aventure urbaine et ne se privaient plus pour souligner le lourd handicap que représentaient mes anachronismes: ma choucroute Morrissey faisait sourire face à l'aérodynamique Hoxton fin (une coupe asymétrique assez affreuse alliant une iroquois de travers à une nuque longue de footballer allemand) alors que mes bottes de skin faisaient de moi une incongruité embarrassante quand tout le monde se mettait de concert à porter des sneakers. La pression était si forte que j'ai dû consentir à un make-over (raté) pour ne plus me sentir échoué au bord de la route. Finalement Shoreditch est sans surprise devenu effroyablement cher une fois que les spéculateurs eurent mis leurs grosses mains potelées sur le pactole et que les rues pleines de meufs le cul à l'air et de mecs bourrés achevèrent de vider l'endroit de son attractivité. Peut-être No-Kölln! connaîtra-t-il un sort identique quand tout le Brandebourg y débarquera le samedi soir, mais qu'à cela ne tienne: les hipsters seront déjà loin et l'on susurre depuis déjà quelque temps le nom de Moabit comme nouvelle terre promise - et pourquoi pas Lichtenberg, qu'on rigole un peu?

Me voilà rassuré sur mon compte, l'ombre d'un soupçon de hipsterisme ne saurait donc m'effleurer. De plus, et ce n'est pas le moindre des problèmes, comment triquer devant... ça? Pour les filles c'est déjà pas top avec les leggings en Spandex et bottines de mamie à semelles compensées, mais les mecs se posent vraiment là: un côté nerdy limite weedy - les fameux Dickheads de la chanson - avec leur tignasses déstructurées selon des lois seulement connues d'eux, leurs grosses lunettes à monture épaisse et leurs petits frocs moule-burnes (l'été c'est un short au-dessus du genoux et des mocassins sans chaussettes - ils sont drôles avec leur mollets maigres tout pâles). Pas trop mon truc de pilier du Lab, je dois dire... Avant tout ma relation avec mes mythes fondateurs est trop profonde et mon système référentiel trop dense pour se compromettre dans des engouements si fugaces et supporter de vivre dans la crainte constante du déclassement - car quoi de plus terrible qu'être rejeté d'une scène à laquelle on raccroche son identité même? Car c'est finalement cette mystique auto-perpétuée qui tourne les têtes, la certitude de 'faire une ville', de voir, entendre, sentir mieux que tout le monde, d'être doté d'une perception sur-aiguë de la Zeitgeist et d'une abilité au retournement de sens telle que le désagrément d'apparaître comme un pauvre con à leur yeux est suffisant pour éviter tout contact - et le fait est qu'on doit singulièrement s'emmerder dans des soirées où l'acte même de danser est  vécu comme l'ultime ironie.

Mais ce n'est pas fini, loin de là. Le bruit court que les gays seraient eux aussi les premiers catalyseurs de la gentrification accélérée de nos capitales, ce qui à son tour soulève pas mal de questions sur ma propre position à Berlin, et encore plus dans un quartier tel que Prenzlauer Berg. Il est en effet communément admis que ces dissidents sexuels à l'avant-garde de tout ont une tendance innée à dénicher les coins les plus louches des centres-villes et à s'y établir en intrépides éclaireurs qu'ils sont - car on n'est pas des pédés, comme dirait Johnny. Et ce ne sont pas les exemples qui semblent manquer, le plus éclatant étant sans doute SoMa à San Francisco où, avec ses établissement cuir établis le long de Folsom Street, s´était développée dans les interstices d'une ville désindustrialisée à moitié délaissée une communauté de pervers radicaux tournant cul par dessus tête les lois du désir. Les offensives successives du big business ce côté-ci de Market Street ont énormément fait pour amoindrir l'unicité du lieu, certains bars où se retrouvaient des gays working class et/ou of colour et où toutes sortes de pratiques sexuelles avaient cours dans un grand mélange des catégories sociales, laissant progressivement place à des lounges exclusives et hors de prix pour jeunes gens bien élevés. Pour revenir à Shoreditch, il n'existait avant l'arrivée des hipsters qu'un établissement pédé attirant tout ce que l'East End comptait de beaux mecs, punks et skins majoritairement. Tout comme Berghain est pour moi devenu le nec plus ultra dans l'osmose de la musique, de la danse et du cul, The London Apprentice répondait de façon plus modeste aux mêmes besoins de socialisation, de mise en scène et d'expérimentation sexuelle. Le grand pub edwardien de brique rouge à pignons était situé à l'angle de Hoxton Square, un véritable coupe-gorge plongé dans le noir, et le management nous mettait souvent en garde contre la tentation de baiser à l'arrière des bagnoles ou sous les arches de chemins de fer. L'arrachement à ce lieu des origines (transformé en club-lounge pour une clientèle jeune friquée se donnant les apparences du contraire) fut vécu comme une perte énorme et mon ressentiment face à l'exploitation autant médiatique que mercantile du lieu inextinguible. Quant à la Wesertraße le Silver Future et sa radicalité queer ont-ils été parmi les déclencheurs de la vague de fond qui a suivi? Et on se souvient qu'Ostgut, l'ancêtre autrement plus hard du Berghain, avait élu domicile dans une vieille gare de triage à Ostbahnhof avant que le secteur entier ne soit rasé pour une 'régénération' à grande échelle - à ce jour une jungle d'entrepôts aveugles, une Arena où se produira bientôt André Rieu et une Mediaspree qui peine à arriver. Autant pour la diversité des écologies humaines et la finesse du tissu urbain.

L'idée du gay en tant que facteur constitutif de toute poussée gentrificatrice a trouvé sa validation théorique dans une thèse assez alarmante développée par Richard Florida dans un best-seller qui a fait date, The Rise of the creative Class. Cette théorie basée sur une méthodologie très compliquée et indigeste à lire, peut se résumer ainsi: la désirabilité d'un quartier urbain précédemment sinistré est déterminée par la conjonction de différents facteurs dont principalement l'établissement d'artistes et de gays pionniers. Deux mécanismes concomitants sont ainsi rendus possibles, nommés aesthetic-amenity premium (de belles maisons rénovées avec goût et des galeries/bars à chaque coin de rue) et tolerance or open culture premium (personne ne va leur taper sur la gueule et les étrangers y sont les bienvenus), dont la synthèse, le Bohemian-Gay Index, sert à mesurer le standing et la hipness du lieu - et nous amène dangereusement à une nouvelle équation: gay=hipster. Un déterminisme commode et surtout révélateur d'une fainéantise intellectuelle un rien portée sur le cliché: les gays sont donc génériquement créatifs, beaux et sensibles, et surtout d'excellents décorateurs d'intérieur (d'où, j'imagine, la flambée des prix de l'immobilier). Richard y va un peu fort dans l'essentialisation, et dans la collusion systématique entre gays (out lesbiennes et autres dissidentEs, il n'a mot pour vous), classes créatives et populations bohèmes il est évident qu'il n'est ici question que d'une catégorie bien précise de pédés - urbains, dotés d'un capital culturel important, socio-économiquement privilégiés. Ce sont en effet ces invertis-là que l'on aime voir dans nos centres-villes (le Marais, au hasard), ceux qui ouvrent des boutiques super stylées, qui s'habillent comme personne et surtout s'avèrent être des consommateurs hors pair. Exit donc les queers of colour chômeurs de banlieue (à moins qu'on ne les exoticise pour un bon plan cul), les vieux mal fagottés parce que franchement, ceux dont le corps s'éloigne trop dans la mobilité ou la morphologie des normes dominantes, les folles perdues parce qu'elles font trop désordre. Le système s'auto-alimente en permanence de sa propre surchauffe dans la mesure où l'urban vibe d'origine est automatiquement repackagée et revendue à une catégorie de gays plus aisés et désireux eux aussi de vivre le lifestyle - et comme le porno, ce révélateur fabuleux des mécanismes sociétaux, l'a déjà maintes fois mis en scène, rêveront du confort de leur loft tout blanc de se taper l'électricien rebeu ou le plombier polonais. Mais je m'égare... En fait c'est un peu comme les hispters à qui les marketeurs, qui on flairé le bon coup, revendent ce qu'ils croient avoir eux-mêmes inventé.

La boucle est ainsi bouclée mais la question de départ subsiste: suis-je un affreux gay gentrificateur? Je dirais simplement: je tire profit de mutations sociales en cours depuis un certain temps et dont je suis un acteur indirect (ou un passeur direct). Parce que Prenzlauer Berg était devenu si désirable avec des rues grandioses et de beaux cafés, je pouvais jouir d'un environnement urbain safe, mon intégrité physique étant moins susceptible d'y être compromise - bien qu'il y a quelques jours encore deux jeunes mecs se soient fait tabasser par des néo-nazis à Friedrichshain. Ensuite j'achète bio et conforte les habitudes de consommation propres au statut socio-économique de mon 'hood (certains de ces supermarchés ont remplacé des lieux de vie nocturne ayant dû fermer suite à une augmentation de loyer ou plus sûrement à une plainte du voisinage), même si de temps à autre je fais un saut à Marzahn pour mes fringues pur Proll, car j'ai un fétiche très sérieux à satisfaire pour briller une fois mon vendredi soir venu. Mais je déplore réellement la disparition de la mixité de classes et d'âges qui était encore celle des débuts - la mainmise des jeunes familles middle class avec bébés n'étant encore une fois que la résultante de processus propres au capitalisme le plus basique, même si j'adore me foutre de leur gueule. L'activisme grassroots contre la hausse des loyers ou la grosse artillerie visant à couler Mediaspree seraient donc un avenir à considérer pour moi. Avec un bouquin d'Henri Lefebvre dans ma poche arrière, ma casquette de Che dégueu et mes TNs bleues électrique achetées à Milan, je sens que je vais faire un tabac.