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Berliner Stadtschloss

fast forwardCOMMUNIQUÉ

Les Nébuloses Mécaniques s'élèvent à nouveau dans le ciel de Berlin après dix ans d'investigations intenses et de dérives dans la nuit. Elles regagnent un cosmos indéfini dans la seule perspective de retours sporadiques.

La ville a entre-temps connu des mutations profondes qui l'éloignent toujours plus de l'utopie sociale et urbaine qu'elle semblait pouvoir devenir à la Chute du Mur en renouant avec sa modernité et puissance de transformation.

Son statut de terrain de jeu hédoniste dépolitisé l'a rendue vulnérable à un programme de normalisation délibéré, alors que l'élite au pouvoir tenait une chance unique de la rendre cohérente dans le reflet des valeurs nationales.

Le rêve d'un espace ouvert et inclusif où circule un désir non entravé a vécu. Berlin est une petite caricature de ville néo-libérale, reproduisant avec ses pauvres moyens ce que d'autres appliquent avec bien plus de violence.

Le plaisir, loin d'être source de connaissance et de révélation à soi, est une commodité qui s'exploite et se vend sur le marché planétaire, les cultures politiques et sexuelles séditieuses réduites à l'état d'arguments touristiques.

Dans le bétonnage et l'obturation des vides comme des expériences, la dernière éventualité d'une ville autre, New Babylon chère aux avant-gardes, tombe sous le coup de processus qui n'ont rien de naturel ni d'inévitable.

L'entreprise d'occultation des passés multiples et d'éradication de futurs possibles n'est autre que frauduleuse et ne constitue qu'un aspect de la mainmise revanchiste et sécuritaire des classes dominantes sur l'espace urbain.

12 November 2015

Les Petits Chignons

"The fun we had
The fun we'll have
Reckless immaturity"

(Marc Almond, The Stars We Are)

 

Moderna Museet, Stockholm

La jeunesse berlinoise fait de ces choses inquiétantes, incompréhensibles et absconses, comme pour préserver coûte que coûte son rang dans la hiérarchie du cool mondial, puisqu'aux dires des plus grands experts en Zeitgeist, Berlin c'est depuis longtemps plié, time to move on. Il semblerait, comme je l'ai encore vu ce samedi à bord du M10 (ou 'MDM10', son surnom du week-end), que la dernière tendance soit pour les mecs de se teindre en gris, un gris de vioque méchamment triste et choquant de laideur. J'ai pris ça en pleine face, incrédule et finalement assez énervé: que l'on m'explique seulement comment des gosses si ravissants, comme celui qui m'a ce soir-là fait face dans le tram, peuvent sans raison apparente décider de se faire un délire veuchs Mamie Nova. Ne manque plus que la nuance de mauve-Margot Honecker pour les filles - ce qui ne tardera sûrement pas, les branchées des Halles le faisaient déjà à mon époque. Ça me fout en l'air, moi qui n'en peux plus de perdre ma couleur d'origine et en chie dans le réajustement permanent qu'implique ma mutation en renard argenté - ce n'est pas si vilain, ça donnerait même une certaine classe comme le disaient dans le temps les bonnes femmes d'Alain Delon, comme si j'avais fait toute cette route pour m'échouer là. Et ce alors que par ailleurs les barbes deviennent toujours plus longues et fournies dans une prolifération hirsute dégueulasse et qu'à peu près tout le monde s'obstine à se trimbaler avec un étron mou planté au sommet du crâne. Je me disais que ça ne pouvait plus durer, qu'on avait atteint là un stade de maniérisme irréversible qui, comme tous les développements similaires dans l'histoire de l'art et de la mode, ne pouvait que préfigurer un renouveau esthétique profond.

C'était pourtant loin d'être fini. La confirmation d'un maniérisme décadent généralisé m'est venue quelques heures plus tard dans la fournaise de la Snax, l'une des deux supertouzes annuelles du Berghain, l'équivalent pédé du Bal des débutantes dans la haute société. Perché sur mon promontoire, levant ma vodka à l'assistance comme le Duke chez Russell Harty, je remarquais une fois de plus comment les attributs supposés de la masculinité se trouvaient exacerbés dans des tenues réduites à leur strict minimum - les échancrures toujours plus prononcées aux hanches, les décolletés toujours plus pigeonnants sur les pecs, les combis moulantes toujours plus découpées au cul. C'est bien simple, less is more n'a ici aucun sens, comme si cette virilité désirée par dessus tout devait naître d'une suraccumulation symbolique dont on espère anxieusement qu'elle se synthétise en quelque chose de crédible. C'est très exactement le sort qu'a connu l'archétype historique du skinhead, dont l'hypermasculinité dopée à coup de signifiants hard a fini par s'abîmer dans le camp le plus comique - c'est-à-dire tout ce que l'on fuyait à grands cris. Le plus étrange après deux bonnes décennies de théorisation queer, c'est qu'il s'en trouve toujours pour tomber dans le panneau (à commencer par moi, quelquefois), et on se demande bien quand cessera cette arnaque funeste dont personne ne sortira jamais gagnant. Seul à zoner dans la jungle de l'hédonisme international, aliéné par une culture de turbo fuckers vidée jusqu'à sa dernière once d'humanité, je me glaçais dans une indifférence morne, la sorte de descente fulgurante dont je suis capable sans même l'aide des drogues. L'évidence était implacable: Berlin partait en vrille et toutes ses promesses d'émancipation sexuelle se fracassaient tout autour dans une mer de connards haletants et de fashionistas camées. Je le savais, je le sentais: c'était rideau pour moi.

David Bowie interview on the Russell Harty Show, 1975

Le retour au monde normal se fit comme d'habitude dans un mélange de sommeil gris, de relents mémoriels plus ou moins avouables et de résignation calme, et c'est ainsi que le lundi, un jour plat à se flinguer comme à chaque début de semaine, je me retrouvais dans le MDM10 à proximité d'un groupe de jeunes Anglais, tout émoustillés de voir de leurs yeux la mythique métropole. Le gars de la bande, un coquelet frisotté beuglant de sa voix de tout juste pubère, semblait décidé à en imposer aux donzelles, le genre de petites meufs qu'on voit tituber le vendredi soir sur Bethnal Green Road, torchées et à moitié à poil par moins cinq. C'est qu'il savait trouver les mots pour les amadouer, les gourdes: ses potes à lui, se vantait-il, kiffaient à fond les drogues, et surtout le crystal. Le crystal-meth, la tina, celle qui transforme illico en bombasse de porno et qui en l'espace de quelques années a fait perdre ses chicots à toute une génération de slammeurs, l'aristrocratie de la défonce et du sexe gay extrême. Pour moi, qui encore la veille trimais aux glory holes pour qu'on s'occupe de mon cas au moins dix secondes, c'en était trop, la série noire. La cruauté du moment était terrible, entendre cette voix d'enfant à peine révolu parler de choses si adultes avec une telle fraîcheur. Mon intuition de la Snax se vérifiait donc: j'étais hors-jeu, trop à la ramasse pour comprendre quoi que ce soit à un monde en accélération incontrôlée, terrain de jeu d'une transhumanité cyborg saturée de psychotropes que je ne pourrais jamais aspirer à rejoindre pour jouir avec. Peut-être avais-je fini par épuiser mes réserves de transgression, la ration d'une vie... La ville se défilait et ne m'appartenait plus. C'est vrai qu'après douze ans les choses commencent à devenir compliquées. La coïncidence si parfaite des débuts entre fanstasmagorie urbaine, désir et fictionnalisation par l'image a longtemps servi de cadre narratif stable à ma présence, pour peu à peu se désagréger et ne laisser place à rien, juste une attente infinie d'autre chose.

C'est donc toute l'ironie de ma dernière trouvaille à Pro qm, la librairie la plus classe de Berlin, un opuscule qui à lui seul résume la débacle en cours, sorte de Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations pour une leisure class transnationale hyperconnectée entre hubs urbains majeurs: Superstructural Berlin: a superstructural Tourist Guide to Berlin for the Visitor and the new Resident, publié par Zero Books, une maison spécialisée dans la critique culturelle radicale que j'aime beaucoup, ne serait-ce que pour la qualité de sa présentation graphique. Connaissant bien sa ligne éditoriale - un peu clever Dick sur les bords mais de bonne tenue - et confronté à un titre pareil, je ne pouvais que subodorer une énorme branlerie de hipster en pleine montée, ce qui s'est avéré vrai au-delà de mes espérances. Vaguement enrobé de théorie marxiste pour lui donner un minimum de consistance (la superstructure revisitée par Gramsci comme leitmotiv conceptuel), ce court essai (orthographié ici en français) mobilise tout un arsenal de thématiques exsangues après des années de matraquage médiatique: les drogues, le clubbing, l'art, la nouvelle économie, la gentrification, le tourisme. La prose, nerveuse et hachée, toute en disjonctions expressionnistes, métaphores plus ou moins heureuses et agitprop incantatoire, se veut le reflet de l'histoire chaotique et du tissu physique fracturé de Berlin, une démarche littéraire proche de celle adoptée par Stephen Barber qui il y a vingt ans scannait les surfaces sensibles d'une capitale en pleine métamorphose dans Fragments of the European City. Dans Superstructural Berlin, l'hallu n'est jamais bien loin, certains passages décrochant carrément le pompon par leur comique involontaire - "destructured nylon encrusted passengers with an absorbed and fermenting gaze" (les usagers du U-Bahn à Hermannplatz!), "tourism: that particular and constant flux supplying cognitively impressionable conveyor material to the urban syntax", "this mnemonically promiscuous opportunistic locus" (la Neue Wache!) - avant de climaxer dans une giclée pseudo-messianique où le sociologist ("the conscious cognitive mapper and pattern recognizer") saura brandir l'égide de la critique culturelle face au danger de psychose inhérent à un trop-plein de libéralisme libertaire.

En définitive le seul mérite du livre est sans doute de nous rappeler à quel point les logiques de prédation capitaliste régentent les moindres de nos plaisirs (de la consommation ludique de drogues, dernier maillon d'une chaîne continue d’exploitation, au nouveau précariat créatif de start-ups phagocytées par les grands conglomérats, en passant par un hédonisme sécuritaire requérant soumission totale à ses instances de contrôle), même si l’auteur a la naïveté de croire que le système revêt une forme plus ‘douce’ dans le contexte arty de Mitte ou Kreuzkölln - faux-semblant qui le rend précisément si toxique. L'hypertrophie du self propre à cette économie de production d’individualités fabuleuses sous-tend une régression à l'état de horde infantile quasi hobbesienne, qu’il s’agisse d’Espagnols à barbes venus étreindre les arbres du jardin enchanté d'://about blank ou des princesses victoriennes prenant leurs aises aux chiottes du Pano, black widows toujours prêtes à taper de leurs petits poings en cas de manque. Ce qu’il y a d'effroyablement lassant dans tout ça, c’est bien l'invariabilité d’un discours hégémonique pathologiquement fixé sur une infime minorité, suffisamment blanche et privilégiée pour remplir toutes les exigences de l'Entertainment. C'est à se demander ce qui peut se passer ailleurs, s'il existe même de véritables gens qui réalisent des choses dignes de considération. La vérité c'est que ça n'intéresse personne tant les circuits internationaux d'information préfèrent par facilité se branler sur ce Berlin-là, trop heureux de resservir jusqu'à la nausée ses mythes de déglingue et de merde en tupperware. Qu'en est-il des diasporas africaines de Wedding? Que se passe-t-il à Lichtenberg ou Marzahn qui pour une fois démentirait l'image de nids à fachos qu'on leur attribue volontiers dans les milieux 'raffinés'? Qu'en sera-t-il de cette jeunesse à venir - syrienne, afghane, érythréenne - qui peut-être inventera des façons d'être ensemble inédites, des sons, des sensualités encore inconnus et qui inévitablement redéfinira en profondeur l'identité de cette ville? En serons-nous alors encore à faire dans notre ben devant cette putain de porte comme des captifs volontaires d'une histoire avariée alors que l'essentiel se passera déjà ailleurs?... Je voudrais ne plus avoir à parler de ces choses car malgré ses emphases risibles et prétentions insupportables, tout est enfin dit dans ce livre-tombeau, le noir craquelé de la couverture lui donnant un air de finalité sépulcrale. Je continuerai d'attendre, non dans une inertie désabusée mais dans l'écrit en mouvement, la seule chose à même de me maintenir vivant dans mon désir inextinguible.

Volkshaus, Zürich

 

Nicolas Hausdorf & Alexander Goller (illustr.), Superstructural Berlin: a superstructural Tourist Guide to Berlin for the Visitor and the new Resident (Winchester, Washington: Zero Books, 2015).

23 March 2015

Le Sang des Bêtes

"Slackness, softness are the sort of things to shun
Nothing could be harder than the quest for fun"

(Bowie, Baal's Hymn)

 

Langer Jammer, S-Storkower Strasse

Il y a quelques mois je me promenais avec A. dans le parc aménagé sur l'emplacement des anciens abattoirs de Prenzlauer Berg. En plus des nouveaux logements bâtis sur un modèle de terraces à l'anglaise (la colonie bobo de Neue Welt avec sa vue imprenable sur Sconto Der Möbelmarkt), quelques halles dédiées au massacre des bestiaux (le Zentralviehhof ne fut définitivement désaffecté qu'un peu après la chute du Mur) étaient converties en habitations de haut standing, les façades de brique à pignons leur donnant tout le cachet de l'authenticité. Au loin, la structure amputée de l'ancienne passerelle surélevée (surnommée Langer Jammer - interminable misère - qui du temps de la RDA enjambaient le complexe à demi ruiné) annonçait la Storkower Strasse, autre abîme de cruauté humaine, à l'encontre des parasites épongeant les ressources publiques cette fois-ci. Des allées plantées émergeaient de jeunes mères radieuses à poussettes doubles, une explosion de bonheur familial unique ce côté-ci de Kollwitzplatz. A. me parlait des rencontres qu'elle faisait parfois dans les parcs du quartier - un Samariterkiez en pleine transformation marqué par les évictions de squats et le remplacement d'une vieille population berlinoise 'indigène' par des catégories socialement mobiles et aisées -, confrontations agressives allant même jusqu'à la menace physique. Elle attribuait cette violence impalpable, cette nocivité de l'air, à l'ancienne présence des abattoirs, au supplice de millions de bêtes imprégnant encore les lieux, leurs hurlements de terreur résonnant la nuit comme des complaintes de damnés. Mon instinct psychogéographique, d'une acuité extrême à Londres mais progressivement érodé ici, se trouvait réactivé face à l'étrangeté de l'endroit, dans la vague perception d'une humeur trouble, d'un mauvais karma en suspension dans des rues en apparence paisibles, comme une blessure jamais refermée, une infusion sous-jacente de haine et de folie qui pouvait sporadiquement éclater sans raison manifeste. Plus précisément, cette partie de Friedrichshain me semblait résumer la situation d'une ville traversée de multiples lignes de fracture que l'on tentait de masquer dans la prédominance d'un discours fictif sur la recherche du plaisir et la libération personnelle, à l'exclusion de toute autre forme de réalité sociale.

Pendant sa très courte vie en tant que métropole mondiale - elle n'a fait son entrée aux côtés des grandes capitales impériales qu'après l'unification nationale opérée sous Bismarck -, Berlin n'a fait qu'enchaîner les horreurs, théâtre d'une révolution réprimée dans le sang puis centre névralgique de projets génocidaires avant sa partition en deux petits mondes psychotiques servant de laboratoires humains aux deux blocs en présence. La violence est pour ainsi dire comme inscrite au cœur de son ADN, et même le processus de Wiedervereinigung, une occasion visiblement heureuse, n'a fait qu'exacerber les penchants prédateurs d'un Occident désormais triomphant, causant parmi les populations de l'ancien Est un ressentiment profond dont les effets se font encore sentir. Les déchets radioactifs des désastres passés pouvaient bien s'amonceler sous nos pieds et l'évidence d'un terrible destin se révéler à chaque coin de rue, il fallait à tout prix passer à autre chose, jouir sans entraves en effaçant tout vestige du traumatisme comme en témoigne le révisionnisme architectural qui a présidé à la reconstruction du centre historique - autre forme de domination s'attaquant à la légitimité mémorielle des vaincus. C'est que, comme on le sait au moins depuis Sade et l'interprétation sublime qu'en a fait Pasolini dans Salò, violence, pouvoir et plaisir sont inextricablement imbriqués, et aucun lieu au monde ne l'a aussi brillamment mis en scène que Berlin. De la 'divine décadence' weimarienne en toc de Cabaret à la Love Parade - événement fondateur de la réunification dans l'exacerbation d'une énergie sexuelle qui semble infiltrer jusqu'à l'air ambiant -, en passant par les orgies nazies et le Berlin-Ouest de la guerre froide où l'imminence de la catastrophe ne donnait que plus d'urgence aux expérimentations hédonistes de toutes sortes, c'est bien le plaisir et la libération de corps en excitation permanente qui phagocytent tout discours et servent d'arguments marketing dans une ville entièrement dévolue au tourisme - qui serait même passée à une phase 'post-touristique' où une classe créative privilégiée, hyperconnectée et dérivant à l'échelle planétaire en quête de révélation intérieure, occuperait le cadre urbain comme un immense terrain de jeux. Berlin is hip, cheap and up for grabs. Même être dans la dèche est ici plus cool qu'ailleurs.

Durant les années euphoriques de l'après-Wende, c'est dans les restes physiques de la terreur qu'étaient mis en scène les sex games les plus incroyables. Les légendaires parties Snax, dont les vétérans parlent encore les larmes aux yeux, avaient à leurs débuts investi l'énorme carcasse en béton armé de l'ex-Reichsbahnbunker Friedrichstraße, alliant indissolublement sexe, jeux de pouvoir BDSM et brutalisme architectural, une esthétique de l'oppression liée à la jouissance qui sera par la suite appliquée de façon inégalée dans le complexe Lab/Berghain. Car c'est bien ce dernier, passé en quelques années du statut de club techno gay ultra-pointu à celui d'obsession mondiale, qui incarne à lui seul cette économie du plaisir où la promesse d'une expérience sensorielle et sexuelle hors de ce monde se mêle au risque de l'humiliation orchestrée. Il suffit d'examiner l'infinité de discours circulant autour du lieu pour en saisir l'extrême mythologisation avec la porte du club érigée en objet de fixation - entrée de l'Hadès gardée par Cerbère, l'ogre tatoué se repaissant de pretty young things apeurées. D'ailleurs la file d'attente cernée de barrières n'évoque sans doute pas par hasard un couloir de contention pour bétail, intensément éclairé et visible de loin pour une sélection optimale, préparant tout candidat à un traitement aussi terrifiant que surréaliste de la part des gardiens omnipotents du sanctuaire (la maîtrise de l'allemand est, paraît-il, cruciale dans la désignation des élus, comme est immédiatement détectée toute tentative des non-initiés de 'faire gay'), bien que l'exercice arbitraire et opaque du pouvoir se poursuive à l'intérieur de l'enceinte entre les mains d'un staff de sécurité particulièrement nerveux. Il y a quelque chose de profondément perturbant à voir des personnes a priori raisonnables renoncer volontairement à tout libre arbitre pour se plier à ce rituel public d'avilissement, menaçant de perdre tout contrôle d'elles-mêmes, suppliant, hurlant, se contorsionnant de douleur face à un rejet sans appel. Être du côté des winners, ceux que la ville accepte comme dignes de sa réputation (car le Berghain a par métonymie fini par se substituer à Berlin elle-même), se mérite et le privilège est à la hauteur de la volonté de soumission à un régime d'exception mû par ses règles propres - l'hétérotopie foucaldienne parvenue à un degré de sophistication et d'efficacité sans précédent. Dans un contexte de surenchère sécuritaire, il est frappant de voir à quel point le ludique et le frivole se trouvent enrôlés dans les mêmes dispositifs paranoïaques de contrôle et de coercition.

À l'intérieur c'est le paradigme hobbesien de 'la guerre de tous contre tous' qui régente les rapports humain tant les enjeux symboliques sont colossaux - c'est à qui aura accès aux drogues les plus avant-gardistes, sera vu en pleine conversation dans le box du DJ ou s'assurera la meilleure exposition sur l'un des podiums, même si cela signifie une régression mentale autant que morale où tous les coups sont permis pour préserver un statut fictif. Comme le chante Iggy dans Funtime, "We want some, we want some", et rien ne doit venir contrecarrer la dramatisation de soi, la recherche forcenée de plaisirs redéversés jusqu'à l'épuisement, la certitude inébranlable que cette extraordinaire création futuriste n'est conçue que pour magnifier son propre égo. J'ai joui toute la nuit et je le donne à voir sans retenue. Sans la validation de centaines de regards simultanés, je ne puis exister à cette ville dont l'amour se dispense au prix d'un pacte faustien: l'acceptation d'une brutalisation généralisée pour soi-même échapper à l'invalidation sociale, au déni de sa propre désirabilité, à l'éradication du corps contraint à l'errance dans la noirceur des rues. In girum imus nocte et consumimur igni... Au Lab je suis le complice subjugué d'une culture de l'ultra-performance que par mon auto-représentation je contribue à édifier et perpétuer, entraîné dans les tourbillons du troisième donjon pour me donner l'illusion de l'appartenance. Fut-il seulement un temps où les gens se respectaient davantage, étaient présents les uns aux autres dans des extases communes? Où un réel sens communautaire prévalait sur la logique compulsive d'une accumulation sans fin - d'expériences bâclées, de plans chems, de corps démembrés et traités sans soin? Ne reproduisons-nous pas avec un zèle accru ce que le néo-libéralisme a de plus nocif et d'aliénant dans la valorisation obsessionnelle des masculinités les plus conformes à un idéal réducteur et oppressant? Mais voilà: Berlin ist geil. On se le répète à l'envi, on le clame à la face d'un monde dont les hiérarchies sont reproduites avec notre absolu consentement à l'intérieur d'une minorité sexuelle aveugle à ses propres violences et faillites. Berlin, célébrée comme l'une des capitales les plus tolérantes au monde, me donne l'espace nécessaire pour m'explorer en toute liberté, sans crainte de la répression étatique ou sociale. Mais sa face obscure constitue la création la plus perverse du capitalisme tardif qui a absorbé jusqu'aux confins même du désir: sous les apparences d'ouverture, de libéralisme et de fun, les véritables discriminations demeurent incontestées - celles affligeant les corps féminins dans une culture viriliste, les corps racisés dans leur assignation à une identité construite par le regard blanc, les corps non normés dans les disparités d'accès au plaisir. La différenciation des êtres selon leur valeur marchande et docilité aux exigences de l'Entertainment peut se poursuivre sans relâche, car pour assurer le maintien de l'ordre il n'y aura ici jamais pénurie de prétendants.

08 March 2015

All the Young (People of Today)

À Berlin, pas une semaine ne se passe sans une discussion sur telle ou telle thématique queer, comme celles régulièrement organisées par le très distingué Institute for Cultural Inquiry, Kulturlabor autoproclamé niché dans le dédale de galeries, de cabinets d'architectes et d'ateliers d'artistes bâti sur le site de l'ancienne brasserie du Pfefferberg. C'est qu'ils font les choses bien à l'ICI - de très beaux locaux surplombant Mitte avec toujours à la fin un pince-fesse avec canapés et vin à volonté, et surtout des intervenants d'envergure internationale. C'est là que j'avais vu David Halperin il y a quelques semaines dans le cadre d'un cycle consacré au désir 'dans sa multiplicité', et le moins qu'on puisse dire c'est qu'il avait su chauffer la salle comme personne, un véritable one-man-show à l'américaine. Contrairement à cet autre soir où j'avais cru devenir fou face à un réseau de trois cerveaux allemands interconnectés dans un flux de conscience continu dont l'issue incertaine devait poser les bases d'une hypothétique réflexion future sur la transgression. Laminé et un instant convaincu d'être le seul à n'y avoir pigé que quick, j'avais fini par m'entretenir avec un jeune anthropologue que j'avais déjà croisé à plusieurs reprises et qui m'avait enfin été présenté par un ami commun. La conversation, très agréable, avait inévitablement tourné autour de nos stars queer préférées, et c'est ainsi que j'appris de sa bouche une chose aussi inattendue qu'improbable: Didier Éribon aurait autrefois dit des choses désobligeantes au sujet de Jasbir Puar, elle-même ancienne invitée de l'institut. Improbable tant il me semblait que tous deux étaient chacun à leur manière profondément imprégnés de la pensée de Foucault, Big Bang conceptuel propulsant leurs réflexions respectives sur des trajectoires aussi personnelles qu'innovatrices. Tout portait à penser que quelqu'un comme Éribon aurait salué l'incroyable tour de force que représente Terrorist Assemblages [1], où l'idée centrale d'homonationalisme dénonce l'instrumentalisation de l'agenda politique LGBT par un Occident présenté comme libéral et champion des droits des minorités sexuelles face à un Orient (islamique) archaïque [2] dans un contexte néo-impérialiste de guerre contre le terrorisme, adressant en cela la question glissante du racisme à l'intérieur de ces communautés. Ceci dit, ce n'est pas cette proximité de pensée qui l'avait empêché d'accuser Halperin (lui aussi sommité sur l'œuvre de Foucault) de plagiat à l'occasion d'une de ces embrouilles dont ce monde raréfié semble coutumier - What do Gay Men want? se serait rendu coupable de quelques emprunts indélicats [3]. En fait, ceci pourrait même expliquer cela.

Une recherche rapide m'apporta la réponse sous la forme d'un article de blog signé Geoffroy de Lagasnerie, jeune philosophe et sociologue très en vue (et incidemment protégé d'Éribon), et dont le titre peu glorieux, 'Simplette s'en va-t-en guerre', en dit long sur l'effarante arrogance de son auteur. Le texte, mal écrit et visiblement torché à la va-vite, s'appuie sur la traduction française du livre de Puar qui venait juste de paraître mais n'en incluait malheureusement que les deux premiers chapitres. S'en serait-il tapé l'intégrale en anglais je ne donne pas cher de sa peau tant Terrorist Assemblages est un ensemble touffu et dense, parfois même à l'excès, pas toujours aisé à suivre dans son cheminement retors mais traversé de visions aux implications vertigineuses. En fait cela ne m'étonne guère de la part des gardiens d'une certaine orthodoxie sociologique qui, sous couvert de radicalité, semblent être restés imperméables aux formations intellectuelles inédites que les courants les plus originaux de la pensée queer ont permis d'élaborer ces dernières années, les rapports sociaux de race restant encore trop largement impensés dans une France postcoloniale toujours aussi rétive à confronter la réalité des discriminations systémiques qui la parcourent. Ce n'est que dans l'articulation intersectionnelle des paramètres de race, de genre et de classe [4] que l'on pourra rendre compte de la généralisation des mécanismes d'oppression et de stigmatisation, et au vu de développements récents dans la société française, il semblerait y avoir urgence. Cela fait quand même plusieurs années que l'on s'émeut de l'apparent glissement à droite de tout un pan d'une 'communauté LGBT' que l'on croyait par définition progressiste et acquise à la gauche (cette question agitant également de plus en plus la nébuleuse queer ici en Allemagne), alors que les lecteurs de Têtu découvrent avec consternation que le Mister Gay pour lequel ils ont voté de tout leur cœur se réclame ouvertement des valeurs du Front National, seul parti à même de le protéger contre l'homophobie naturelle des Arabes, et que l'organisation se révèle aux yeux du pays comme un véritable repère de folles. Plus récemment dans le contexte de l'après-Charlie, la réactivation du fantasme de l''ennemi intérieur' a encore une fois désigné à la suspicion collective une fraction entière de la population - le jeune de banlieue comme figure de l'altérité sexuelle et raciale [5] -, accusée de collusion avec les forces anti-démocratiques dans le but de saper l'unité républicaine. La production de ces corps violents et déviants telle que conceptualisée dans Terrorist Assemblages fait une bonne fois pour toutes voler en éclats l'idée de leur étrangeté fondamentale - c'est-à-dire déconnectée de tout processus politique endogène -, et que loin de constituer un péril incompréhensible venu de nulle part, leur proximité avec nous est troublante [6].

Mais le problème de Jasbir Puar, c'est qu'elle "n'est pas une intellectuelle", elle est tout juste bonne à lancer des imprécations aussi fantaisistes qu'irrationnelles, car ainsi fonctionnent les 'simplettes', les pauv' filles - celles qu'en d'autres temps on aurait appelé 'sorcières'. Ou ne serait-ce pas plutôt, à en juger par la façon expéditive dont le livre est débiné sans autre forme de procès, qu'une femme, non-blanche de surcroît et non affiliée à l'université française ou les Grandes Écoles ait eu l'audace de s'emparer de l'héritage de Foucault - dont Lagasnerie est un spécialiste attitré -, de le disséquer et le reconfigurer de manière radicale pour en faire naître quelque chose de fondamentalement neuf? Ne serait-ce pas après tout qu'une triste affaire de détention privilégiée de savoir où chacun préserve son pré carré et discrédite quiconque est perçu comme une menace pour son propre statut? Cela laisse une impression détestable, une négation de toute générosité et de possibilité d'appropriation, et la déception est d'autant plus vive quand on s'apeçoit qu'Éribon lui-même s'était joint à la curée par le biais de sa page Facebook! Celui-ci, adoubant son vaillant croisé dans son combat contre la 'puarisation de la pensée' (sic), en rajoute une couche en caricaturant grossièrement la thèse d'Homonationalisme sans crainte du ridicule [7]. J'ai une admiration et une reconnaissance profondes envers Didier Éribon, dont le Retour à Reims ne fut pour moi rien d'autre qu'une illumination, mais je n'aime pas que l'on se permette de dire n'importe quoi sur des gens que je considère comme importants. Comme d'ailleurs s'obstiner à invoquer sans problématisation l'existence d'une communauté LGBT monolothique visant un but commun - qu'est-ce qui peut par exemple bien unir une trans* sans papiers en situation de grande précarité à un pédé bourgeois qui, lassé des mollesses de l'UMP, passe au FN?-, à voir dans 'gays' et 'lesbiennes' des catégories homogènes et opaques alors que Puar s'échine à démontrer comment ces entités fictives sont striées de lignes de fractures multiples, et sous quelles conditions le stigmate queer a fini par glisser des 'homosexuels' en tant que groupe générique pour désigner exclusivement les corps racisés et socialement disqualifiés (avec le terroriste comme site paroxystique de la perversité et de la sexualité déviante), dans un système de différenciation entre 'nous' et 'eux' ne reconnaissant d'appartenance à l'État-nation qu'à une minorité blanche intégrée par le consumérisme au projet patriotique/néo-libéral? Et que dire de l'insigne malhonnêteté consistant à lui prêter l'idée absurde que gays et lesbiennes seraient intrinsèquement "nationalistes, colonialistes, impérialistes" et de la taxer dans la foulée d'homophobie? Que l'on adhère ou non à une telle vision globale, on ne peut tout simplement en nier ni l'étendue de champ ni la puissance de feu.

 

WC publics, Blois

Blois, théâtre du coup d'État avorté contre la réaction intellectuelle. J'aime la simplicité sereine de ce parc à la tombée du soir, les désirs bruts et fondamentaux qui s'y expriment dans les effluves de chiottes, la sensation du corps en vertige dans l'attente de la vision, les dessous pas propres de la province française. Loin des gesticulations stériles et des enjeux de statuts déconnectées de la vie, les discours institutionnalisés sans incidence sur l'épaisseur du vécu.

Tout cela n'était que l'avant-goût confidentiel de la bronca qui devait l'été dernier mettre à feu et à sang le petit monde des sciences sociales. À l'initiative de Geoffroy de Lagasnerie et d'Édouard Louis, lui aussi sociologue d'obédience bourdieusiennne qui venait de tirer les larmes à la quasi-totalité de la critique littéraire avec son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule, une violente polémique fut ourdie par voie de presse à l'encontre du philosophe Marcel Gauchet qui devait inaugurer la nouvelle édition des 'Rendez-vous de l'Histoire de Blois' consacrée aux Rebelles. Eux-mêmes insurgés invétérés - certes très mâles, très blancs et bien propres sur eux -, les young guns de la rue d'Ulm, après s'être livrés à une mise en pièces méthodique de leur aîné en dénonçant le caractère 'réactionnaire' d'une pensée "familialiste", "antiféministe" et (là encore) "homophobe", lançaient en protestation un appel au boycott pur et simple de la manifestation. Il faut dire qu'ils avaient été particulièrement enhardis par le soutien inconditionnel de leur mentor, Didier Éribon, qui a dû être fort impressionné de tant de fougue et leur avait déjà bien préparé le terrain, ayant jadis lui-même publié un essai déplorant la mainmise des idéologues néo-conservateurs sur la pensée critique (avec Gauchet en première ligne) et l'escamotage dans cette offensive anti-structuraliste de l'héritage de soixante-huit incarné par Foucault, Deleuze et Bourdieu, au moment où la gauche nouvellement au pouvoir renonçait à ses idéaux avec le premier tournant de la rigueur [8]. Dans la torpeur du mois de juillet on aurait presque cru à un changement soudain de paradigme dans la pensée française tant les attaques furent virulentes et sans relâche, semblant annoncer là une révolution épistémologique imminente. À vrai dire, je n'ai jamais lu Gauchet et ne le lirai probablement jamais (ni le temps ni le désir), mais ça faisait tout de même un peu pitié de voir le pauvre vieux, complètement sonné par l'acharnement des deux 'rebelles' et l'outrance des reproches formulés à son encontre, devoir publier sa propre défense dans Le Monde. À la lumière de ces événements assez peu dignes et un brin ridicules - imagine-t-on, au hasard, Guy Hocquenghem pousser de hauts cris et menacer de faire pipi par terre à la moindre contrariété? Non, il serait venu en personne niquer la baraque -, j'ai commencé à comprendre qu'Édouard Louis, sous ses doux airs d'enfant rêveur, avait tout du killer.

Au départ plein d'excitation pour un livre qui avait embrasé le Landerneau littéraire comme rarement, j'avais lu Eddy Bellegueule au milieu d'une campagne suisse verte et riante sous le soleil. C'est vrai que j'avais commencé par avoir pour le jeune auteur beaucoup d'affection: sa voix chevrotante au micro de France Culture, ses pulls sages en laine des Vosges, et surtout le regard pâle de celui qui en avait déjà trop vu, ayant survécu à l'enfer social pour se hisser par sa seule détermination au sommet de l'élite intellectuelle - un miraculé du lumpenprolétariat parvenu à Normale Sup', le conte rêvé pour les médias. Et puis je me reconnaissais dans son parcours et sa soif d'affranchissement avec la dissidence sexuelle comme élément moteur, dans l'idée a priori pas si idiote que l'université devait avant tout servir à l'émancipation personnelle et contrecarrer du mieux possible les déterminismes d'un ordre social structurellement inégalitaire et discriminatoire - car des cités reléguées de banlieue sud au slum rural où il a grandi, la pauvreté intellectuelle, matérielle, émotionnelle comme sexuelle était bel et bien la même. À la différence notable qu'Édouard Louis, mis en orbite avec succès dans les plus hautes sphères de l'académie, a une carrière brillante d'ores et déjà tracée, alors que mon expérience de l'université (wrong time, wrong place) n'a fait que renforcer ma détestation d'un mépris social qui affleuraient dans les interactions les plus banales. J'ai tout bêtement implosé en vol, déçu et désillusionné face au manque de vision d'une institution confite de conformismes et parée d'un prestige factice, un lieu de distinction idéalisé dont je n'attendais ni plus ni moins qu'une révélation à moi-même, préférant passer mes nuits en boîte et graviter autour de l'embryon de 'scène' gay punko-anarchiste naissante dans le Paris d'alors... La lecture d'Eddy Bellegueule, terminée en très peu de temps, m'a laissé une impression pour le moins ambivalente: la sécheresse de l'écriture dépeignant sans flancher les infinies horreurs d'une violence généralisée, où maladie, folie et agression étaient la norme, semblait adaptée au regard clinique porté sur le milieu familial et les forces sociales à l'œuvre dans la génération de cette brutalité. Mais passé l'effet initial de stupéfaction face à des réalités humaines inavouables dans notre belle république éprise d'égalité et de justice, c'est la frustration qui finit par l'emporter tant les mots semblaient obstinément faire défaut à l'enjeu, planer à la surface des choses sans prendre le temps d'en sonder les aspérités. Prévalait alors le sentiment d'un enchaînement d'occasions manquées, d'une pénurie de littérature pour traiter, raffiner, faire étinceler un matériau de premier ordre. "Ça, ç'aurait été un travail pour Proust", me fit plus tard observer un ami.

Même si le titre de 'roman' lui est apposé, Eddy Bellegueule fait, par le détachement sans grand plaisir ni humour du narrateur, davantage penser à un documentaire sociologique à teneur familiale (où même les noms des protagonistes sont restés inchangés) - du Bourdieu avec toute la smala comme cobayes involontaires. Certaines scènes sont mémorables mais souffrent du même défaut d'envergure, de cet aveuglement au détail qui les aurait littéralement enflammées. Ainsi la première instance de persécution en milieu scolaire où, avec une régularité glaçante, Eddy se soumet de bonne grâce aux humiliations répétées de deux élèves dans une sorte de complicité tacite entre victime et bourreaux. Très peu est dit sur la dynamique perverse qui le rend capable de se prendre d'affection pour ses tourmenteurs, de rechercher leur amour même, tout comme est passée sous silence la douleur quasi physique que produit l'insulte - occurrence bien plus courante -, l'ignoble sentiment de souillure et d'affaissement organique par ailleurs superbement décrits par Éribon dans Retour à Reims [9]. Mais c'est la recréation d'un porno visionné par Eddy et quelques gosses du village - la seule véritable 'séquence cul' du livre - qui a définitivement eu raison de mon enthousiasme. La montée du désir et la désorientation panique qu'il provoque sont là expédiées en quelques pages: les séances de branle devant le film de boule, le dénudement progressif des corps, la vue des bites luisantes, les regards entremêlés sur le plaisir des autres, l'excitation/terreur/répulsion qui en découlent, tout cela s'achève dans une crise de larmes à la Roger Peyrefitte. Puis le rituel de touze régulièrement mis en scène par le groupe d'ados - jusqu'au jour où la mère finit par surprendre ce petit manège et, évidemment fumasse, y met fin -, où l'entrée dans la sexualité, l'emmanchement forcé des corps sont exposés de façon mécanique et presque désincarnée, toute sensorialité évacuée dans une factualité anémique, rien du cataclysme physique et émotionnel que représente la pénétration violente d'un corps enfantin par un autre en état de bander - le détail de la bague au doigt pour tenir 'le rôle de la femme' est fabuleux, mais c'est le seul. De même, dans cet épisode final potentiellement passionnant mais gâché par négligence, où, ayant cru échapper à la stigmatisation dans le milieu supposément protecteur de l'internat, le lycéen est d'emblée désigné à la moquerie des enfants de bonne famille à cause de son survêt de prole offert par la mère, ces 'corps bourgeois' comme incarnations de la hexis bourdieusienne dont là encore on ne saura rien tant l'auteur, dans un effet d'accélération syncopée visant à faire sentir que le destin est pour lui en train de s'emballer, semble avoir hâte d'en finir [10].

Alors que l'ébullition médiatique autour d'Édouard Louis et son histoire extraordinaire ne faisait que s'intensifier, certaines voix ont quelque peu terni cette impeccable unanimité. L'honnêteté de sa démarche littéraire fut mise en cause notamment dans L'Obs qui y voyait une opération délibérée de carnage social et d'humiliation publique sans protection fictionnelle, et le fait est que l'auteur, d'ordinaire si prompt à lancer des cabales contre les caciques de l'intellingentsia, n'apprécie pas du tout de se trouver lui-même livré à la critique. Même s'il s'en est défendu avec véhémence en traitant de 'classiste' quiconque osait questionner ses motivations intimes, il y a quelque chose de discutable dans le fait de donner à voir les dirty secrets des catégories les plus opprimées aux bourgeois, qui pour le coup n'ont pas dû en croire leurs yeux. Car il est difficile de ne pas suspecter là une sorte de délectation voyeuriste des classes dominantes face à la misère, aux vices et à l'ignorance qui ont cours 'dans ces milieux-là', un peu à la manière de ces dames de la haute société victorienne qui allaient se rincer l'œil dans les taudis de l'East End. La question est pourtant centrale: comment rester politiquement loyal à son milieu d'origine tout en aspirant à le dépasser dans la culture et l'élévation personnelle [11]? Qu'aurais-je fait à son âge dans la même situation, moi qui allais jusqu'à me réinventer un passé pour ne pas me dévaluer aux yeux d'une jeunesse parisienne par nature dotée de tous les privilèges? Encore une fois l'enjeu est ici autant littéraire que moral: la mère d'Eddy est réduite à sa condition de simple victime broyée par la violence sociale sous toutes ses formes et ne réussit jamais à transcender ce rôle - on ne lui en donne tout simplement pas le droit, et encore moins la possibilité de se défendre et d'affirmer sa subjectivité. On songe alors à d'autres récits, à ces mères fracassées par la vie et transfigurées par l'écriture: celle, cruelle et aimée, de Duras (ironiquement citée en exergue d'Eddy Bellegueule) qui dans son combat perdu contre les éléments en acquérait une stature surhumaine, ou bien la Nabila d'Abdel-Hafed Benotman, grand écrivain récemment disparu, terrifiante en dévoreuse d'enfant dans ses débordements de folie incestueuse [12]. On ne fait pas de grande littérature en enjambant les cadavres... Alors qu'Édouard Louis s'apprête à venir présenter la traduction allemande de son roman à la Kulturbrauerei (autre brasserie de Prenzlauer Berg convertie en complexe de l'Entertainment, car à Berlin la culture absolue a, on le sait, tout absorbé), je me demande ce que je pourrais bien en apprendre que je ne sache déjà - en garçon bien élevé je ne m'imagine même pas foutre le sbeul pour venger l'honneur de la maman bafouée. C'est pourquoi j'irai ce soir-là me faire un délire alternatif à Kreuzberg, un débat sur le Queer et le Postcolonialisme comme cette ville en offre tout le temps. Il y aura peut-être à boire et à manger dans cette discussion que j'espère inspirée et généreuse, ouverte à une infinités d'hypohèses - et peut-être s'en trouvera-t-il même une, volante et aléatoire, qui fera mouche et me permettra d'envisager les choses autrement. Au-delà des dogmes, des vérités révélées, des accaparations indues de savoir.

 

[1] Jasbir K. Puar, Terrorist Assemblages: Homonationalism in Queer Times (Durham: Duke University Press, 2007). Traduit en français par Maxime Cervulle et Judy Minx sous le titre: Homonationalisme. La Politique queer après le 11 septembre 2001 (Paris: Éditions Amsterdam, 2012).

[2] Sur la lecture occidentalo-centrée de la sexualité dans le monde arabe et l'hégémonie de ces discours: Joseph Massad, Desiring Arabs (Chicago: University of Chicago Press, 2007).

[3] David M. Halperin, What do Gay Men want?: an Essay on Sex, Risk and Subjectivity (Ann Arbor: The University of Michigan Press, 2007).

[4] Le concept d'intersectionnalité, qui en France commence à filtrer de façon plus ou moins heureuse dans les médias mainstream, y a trouvé une crédibilité critique grâce à quelques philosophes et sociologues brillants. Citons en particulier: Maxime Cervulle & Nick Rees-Roberts, Homo Exoticus. Race, Classe et Critique queer (Paris: Armand Colin & Ina Éditions, 2010); Christine Delphy, Classer, dominer: qui sont les "autres"? (Paris: La Fabrique, 2008); Elsa Dorlin, Sexe, Race, Classe, pour une Épistémologie de la Domination (Paris: PUF, 2009); Dider Fassin & Éric Fassin (eds.), De la Question sociale à la Question raciale? (Paris: La Découverte, 2009).

[5] Sur le thème du garçon arabe, objet d'abjection de certaines mouvances féministes, je ne me lasserai jamais de citer: Nacira Guénif-Souilamas & Éric Macé, Les Féministes et le Garçon Arabe (La Tour d'Aigues: Éditions de l'Aube, 2004).

[6] "A la limite, c'est eux qui l'ont fait, mais c'est nous qui l'avons voulu. Si l'on ne tient pas compte de cela, l'événement perd toute dimension symbolique, c'est un accident pur, un acte purement arbitraire, la fantasmagorie meurtrière de quelques fanatiques, qu'il suffirait alors de supprimer. Or nous savons bien qu'il n'en est pas ainsi. De là tout le délire contre-phobique d'exorcisme du mal : c'est qu'il est là, partout, tel un obscur objet de désir. Sans cette complicité profonde, l'événement n'aurait pas le retentissement qu'il a eu, et dans leur stratégie symbolique, les terroristes savent sans doute qu'ils peuvent compter sur cette complicité inavouable." Jean Baudrillard, L'Esprit du Terrorisme (Paris: Galilée, 2002). Cité dans: Puar, op. cit., 40.

[7] Le message in extenso: "A LIRE : SUR LA RHÉTORIQUE HOMOPHOBE DES PSEUDO-RADICAUX. Autrefois, les staliniens accusaient les "homosexuels" d'incarner la décadence bourgeoise, d'être des fascistes et même des nazis. Aujourd'hui, la bourgeoisie universitaire prend la pose de la "radicalité" pour dénoncer de manière simpliste, pour ne pas dire simplette, le mouvement LGBT et accuser les gays et les lesbiennes d'être nationalistes, colonialistes, impérialistes, etc. Il n'y a plus d'analyses, mais des imprécations (si vous allez dans un bar gay, cela fait quasiment de vous quelqu'un qui veut priver les Palestiniens de leurs terres et de leurs droits et autres absurdités de ce genre). Il fallait que quelqu'un nomme enfin la vérité de ces discours : l'homophobie. Voilà, c'est fait : lire le texte de Geoffroy de Lagasnerie sur son site personnel."

[8] Didier Éribon, D'une Révolution conservatrice: et de ses Effets sur la Gauche française (Paris: Léo Scheer, 2007).

[9] Didier Éribon, Retour à Reims (Paris: Flammarion, 2010), 228-9.

[10] En complément aux problématiques de classe et de sexualité qui constituent la base du roman, la race fait à la fin une de ses rares percées, certes discrète mais révélatrice. Au moment d'intégrer le lycée à Amiens, Eddy est mis en garde par son père contre 'les Arabes' qui risquent de le dépouiller et de l'amocher encore plus salement en cas de résistance. C'est ainsi que dans les premiers temps il rase les murs pour toutefois réussir à vaincre sa peur au contact répété de la ville. L'obsession fantasmatique de l'Arabe est omniprésente et quasi consubstantielle à la psyché française (ce dont témoigne l'importance du vote FN même en zone rurale majoritairement blanche) et mon père, perpétuant passivement le même racisme ordinaire toute sa vie en tenant les discours les plus violents, n'a rien fait d'autre que répercuter ces structures mentales. Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule (Paris: Seuil, 2014), 207-8.

[11] Le procédé autant visuel que littéraire visant à dissocier la langue standard et 'noble' de l'académie (acquise pour s'assimiler à la culture dominante et être accepté par elle en tant que 'transfuge de classe') du parler populaire et argotique de l'enfance (marqué en italique) participe de cette même entreprise disqualificatrice de mise à nu et de déni de pouvoir. Au lieu d'en faire un jeu et en incorporer les singularités expressives pour dynamiter un langage formaté par la norme, on préfère isoler la forme déviante et l'exposer au regard amusé, horrifié ou apitoyé. Il est vrai qu'on ne s'amuse pas beaucoup dans ce livre, tant l'ironie et la légèreté (de même que la compassion) en sont endémiquement absentes. Cela rappelle par ailleurs les fréquentes attaques des politiques contre le 'parler des banlieues' qui relèverait d'une défaillance des capacités sociales, ou au pire d'un défaut d'intégration dans la communauté nationale.

[12] Abdel-Hafed Benotman, Éboueur sur Échafaud (Paris: Rivages, 2009).

17 January 2015

Le Pays des Enfants Soleils

La Grande Borne, Grigny

L'un des meurtriers des attentats de Paris était originaire de La Grande Borne de Grigny. Au journal du soir, des images de la cité, ses horribles façades aux motifs criards résultant d'une rénovation bâclée menée dans les années quatre-vingt. C'est que dix ans après son inauguration l'utopie visionnaire n'était plus que l'ombre d'elle-même, ses couleurs intenses et savamment modulées irréversiblement ternies par les infiltrations et la pourriture. Même si des projets de requalification doivent la transformer du tout au tout - désenclavement, dédensification, résidentialisation, tout l'arsenal des politiques urbaines sera mis en œuvre pour sauver ce qui sur place passe sans conteste pour la cité 'la plus ghetto' d'Île-de-France. En tout cas celle où les faits d'armes de chacun sont supposés plus ouf qu'ailleurs.

Il y avait quelque chose d'enfantin et d'onirique dans le concept de départ. Émile Aillaud avait hérité du haut modernisme une vision paternaliste de son rôle de créateur - l'homme de demain modelé par une architecture nouvelle, une condescendance de classe difficilement déguisée en altruisme dans le fait d'offrir aux prolos vides-ordures dernier cri et carrelage marbré. Toutes ces folies parsemées dans les espaces ouverts, les monstres des sables et les fruits géants, le pseudo vernis cosmologique qui donnait à l'ensemble son unité. Comment une réalisation si délicate aurait-elle pu résister à la brutalité entière de ceux qui étaient appelés à en prendre possession? Le démiurge lui-même semblait avoir compris que rien de tout cela ne subsisterait, déglingué comme un rien et recouvert d'inscriptions de merde.

L'assassin de Montrouge et de la Porte de Vincennes a vu cela, il a grandi au milieu. Les bacs à sable remplis des vestiges pathétiques et maculés d'un temps d'innocence déjà si lointain où l'on croyait encore à la magie de l'émerveillement. Les pauvres que l'on avait accumulés là n'avaient pas été changés: ce qui les préoccupait c'était l'humidité qui niquait le papier peint et les invasions de cafards, l'impossibilité à s'extraire d'une cité isolée de tout, la misère qui se répandait comme une lèpre maintenant que les 'gens bien' étaient partis. Nous étions en 1982, c'est-à-dire il y a longtemps, sous le premier gouvernement de gauche qui devait à jamais révolutionner le monde. J'ai tout vu, et peut-être savions-nous cet abandon définitif, peut-être nous étions nous résignés à une violence sans issue.

C'est l'époque où Cabu passait à la télé: en salopette colorée il apprenaît le dessin aux gamins invités sur le plateau. Il chariait souvent Dorothée sur son nez en trompette entre deux dessins animés aux musiques tristes. Celles-ci signalaient le naufrage de l'enfance, la révélation du monde tel qu'il était réellement constitué dans le déchirement d'un voile de fiction qui devait nous en préserver, nous, les petits enfants d'ouvriers souriant sans dents sur les photos de classe. Et si tout cela n'avait été qu'un mensonge, toute cette douceur, ces histoires enchantées d'un monde égal et bienveillant. Un dimanche soir l'école maternelle en préfabriqué fut incendiée, n'en restait au lever du jour qu'une pauvre carcasse noircie à moitié effondrée. On avait commencé à comprendre les règles pipées du jeu social, à vouloir faire payer.

J'avais cru à une ascension infinie, entouré d'adultes aimants et attentifs qui me mèneraient là où mes dons me destinaient naturellement. Jusqu'à ce que le stigmate de la déviance me détourne catastrophiquement de ma trajectoire, forcé de quitter contre mon gré le monde connu, impuissant et fragile face à l'indifférence d'institutions - famille, école - qui ne protégeaient plus contre rien. La découverte d'une violence sociale exercée de toutes parts me fit imploser: le réconfort était ailleurs, dans une culture alternative extérieure à mes origines. Ce sentiment de trahison et d'humiliation en poussa d'autres à trouver légitimité et statut dans les bandes de pairs, des communautés de substitution. Rien ne serait plus désastreux que de croire cette fureur étrangère, comme infligée d'un fantasme d'ailleurs incivilisé.

J'ai peur que l'on n'ait rien appris, que le stigmate ne s'intensifie dans la surenchère sécuritaire. Je pleure le fait que l'on n'ait pu faire mieux, que les aspirations au bonheur collectif portées par La Grande Borne se soient abîmées de façon si tragique, ses allées, places et havres de paix hantés de jeunes hommes qui, la tête basse et le pas lourd, n'ont plus rien à perdre et sont prêts au pire. Que l'on ait osé refuser de voir, dans la permanence d'un ordre de privilèges exorbitants, dans un mépris raciste de classe ancré au plus profond, que l'on ne générait là que rancœur, défiance et désespoir. Il n'y a rien de plus terrifiant que la mort sociale, aucun être humain ne saurait supporter cela. Dans le vide laissé par ses fausses promesses comme ses aveuglements, la République n'aura fait qu'engendrer ses propres monstres.

10 November 2014

Pretty Things go to Hell

Centre Commercial Créteil-Soleil

La France, une mauvaise descente qui n'en finit pas. Vue d'Allemagne, elle offre un spectacle à la fois baroque et tragi-comique dont l'échéance a été mille fois différée: à quand le cataclysme, le déboulonnement de régime dont les Français sont coutumiers? Jusqu'où pourra-t-on les pousser, ces champions toutes catégories de l'insurrection réputés tels à l'étranger? Les signes avant-coureurs se multiplient mais manque toujours le déclencheur décisif, celui qui fera imploser un ordre politique terminalement honni et discrédité. En revoyant récemment Série Noire, j'ai pris la mesure de cette décomposition qui historiquement s'étend à l'échelle de ma propre vie. C'était en 1979, année-charnière marquant la fin du monde hérité de la prospérité et des bouleversements de soixante-huit et contenant déjà en gestation celui à venir, l'offensive revanchiste de la pensée de droite et les multiples renoncements de la gauche. Pour moi aussi la rupture allait être dramatique, le délaissement de la cité et mon arrivée dans l'adolescence coïncidant avec la découverte d'une violence généralisée à laquelle ni rien ni personne ne m'avait préparé. Série Noire se situe à ce point précis de basculement, précaire et vertigineux, dans la dissection impitoyable d'un mal qui avait déjà largement infiltré le corps social. C'est un univers d'âmes flétries en dépossession d'elles-mêmes, la pauvreté matérielle, intellectuelle et sexuelle des oubliés de la geste nationale, 'la France des invisibles' à laquelle la sociologie contemporaine s'intéresse maintenant tant. Créteil elle-même y apparaît comme abandonnée et ternie dans la futilité de sa pompe futuriste, le dernier souffle d'une modernité héroïque décrédibilisée et déjà frappée d'anachronisme. À cette angoisse diffuse du déclassement, mes parents, qui avaient tout fait pour s'extraire de leur condition d'origine et terrifiés à l'idée d'y être ramenés, répondaient par des discours formatés d'une violence machinale et sytématiquement invoqués dans les dernières années de la décennie, au moment où le chômage de masse était devenu une réalité bien tangible pour les plus vulnérables: les étrangers piquent le pain des français, qu'on les renvoie dans leur pays, on n'est plus chez nous...

Du racisme il y en avait toujours eu dans la famille, la guerre d'Algérie étant encore très vive dans les mémoires: les 'bougnoules' et les 'crouilles' constituaient une catégorie à part dont je comprenais bien qu'elle cristallisait tout ce qu'il y avait humainement de plus haïssable. Lors de nos passages en voiture devant les cités d'urgence de la région - qui n'ont été démantelées que très tardivement - ou les foyers de travailleurs Sonacotra, revenaient invariablement les mêmes mots d'abjection, un dégoût outragé face à la misère, le délabrement et surtout la saleté des lieux. C'est toute la tragédie de ces milieux ouvriers dans lesquels un certain angélisme de gauche a longtemps voulu voir le foyer des idéaux nobles de fraternité, de progrès et d'émancipation: enfoncer les plus défavorisés pour se sentir soi-même valorisé. C'est bien ce qui a eu raison des cités et accéléré leur délitement dans un phénomène de différenciation sociale à l'intérieur d'une même classe de dominés, les mieux lotis quittant dès que possible ce qu'ils par association considéraient comme une souillure. L'horizon politique de mes parents n'a jamais dépassé ces notions formées indépendamment d'eux - et déjà pleinement structurées bien avant l'explosion médiatique du FN -, même si à l'échelle des cages d'escalier des actes quotidiens d'entraide et de solidarité (surtout à l'initiative des mères) venaient en tous points contester ce qu'ils se plaisaient à proférer dans les dîners arrosés. Il y a quelques années - la dernière fois où nous avons joué la fiction famililale autour d'une table -, le père ne tint pas d'autre discours. Me demandant s'il y avait à Berlin autant de 'problèmes avec les étrangers' qu'en banlieue parisienne, il se lança dans une diatribe dont les termes étaient restés fondamentalement inchangés depuis plus de trente ans, établissant cette même hiérachisation raciale que celle qui avait eu cours sur les chantiers de sa jeunesse - 'les Arabes' s'y démarquant une fois de plus dans la négativité. C'était son pauvre savoir, le fruit de l'expérience d'une vie, le peu de leçons qu'il aurait pu transmettre à sa postérité. Son visage affichait la certitude indignée de celui qui, sûr de son fait car marqué par la dureté du monde du travail, n'allait surtout pas s'en laisser conter par une belle âme, cosmopolite, cultivée et libérale, comme moi.

Dans Retour à Reims, Didier Éribon s'interroge de la même manière sur l'origine d'une telle disposition au racisme dans les classes populaires - la façon dont le ressentiment résultant d'une perte supposée de privilèges liés à l'origine nationale s'est synthétisé en un système idéologique et une vue globalisante du monde [1]. Il avance, Sartre à l'appui, que lorsque l'identité collective des classes dominées a cessé d'être informée par l'opposition 'travailleurs'/'patrons' (Mai 68 représentant à cet égard un moment d'unité sans précédent entre tous les ouvriers [2]), elle s'est après l'effondrement du PCF 'naturellement' repositionnée sur l'axe classique 'Français de souche'/'étrangers' et toute la structure de pensée xénophobe afférente. Mes parents ne s'étant jamais identifiés à une quelconque tradition militante de gauche, ils seraient donc par défaut restés fixés sur le mode de l'appartenance au territoire - la légitimation sociale provenant de leur naissance en France par opposition à ceux qui prétendaient vouloir y vivre. C'était là le point zéro de la conscience politique: la défiance envers la classe dirigeante dans son ensemble et le processus de représentation démocratique en tant que tel (ils n'ont jamais voté) les maintenait dans une forme d'aliénation politique dont on peut maintenant mesurer toute l'étendue dans les banlieues les plus marginalisées - le monde extérieur s'étendant au-delà de la famille immédiate, constitué des 'métèques' d'un côté, des 'rupins' de l'autre, étant perçu comme essentiellement hostile ("Nous, on se mêle de rien", pourrait être le leitmotiv de mon enfance)... Ayant récemment quitté la Région Parisienne pour s'établir sur le littoral vendéen, ils doivent, j'imagine, avoir trouvé un monde plus conforme à leurs rêves, loin de ces présences indésirées qui toute leur vie les auront obsédés. Cette même station balnéaire où ils m'avaient abandonné un soir d'été, disant ne plus supporter le regard des autres vacanciers sur moi, cette honte contre laquelle ils étaient prêts à tout sacrifier dans leur désir dévorant de mener une vie normale comme n'importe quels 'gens bien'. Car à la hantise de la dégradation sociale au contact des 'zonards' et 'immigrés', s'ajoutait l'opprobre de la déviation sexuelle à laquelle les exposait leur pédé de fils - ces deux dimensions obéissant à des logiques identiques interagissant de façon complexe et pernicieuse comme le montre admirablement Éribon dans son essai.

Parcourant cet été les routes côtières de Normandie, face à cette France de carte postale si riante qu'elle semblait toute droit sortie des Vacances de Monsieur Hulot, j'avais le sentiment d'une revanche prise contre les injures du passé, comme si un temps longtemps perturbé avait réintégré son cours normal, le rétablissement de l'ordre cosmique qui m'avait depuis toujours régenté. Tout était exactement comme avant, même si les lieux me semblaient excessivement colorés et proprets - difficile de faire coïncider les discours catastrophistes d'une nation en pleine déchéance avec la beauté de ces villes, le drame des cieux marins, une douceur que je n'imaginais plus connaître dans ce pays. Ma nostalgie était immense: tout ce temps gâché, toute cette douleur pour rien, tout ça pour défendre 'la réputation', adhérer à l'illusion d'un rôle social au prix du reniement de sa propre histoire. Avoir dû quitter la cité sur laquelle on crachait sans retenue, avoir été expulsé d'une famille depuis longtemps asphyxiée comme un banc de poissons morts dans une mer viciée, être sorti si loin de mon orbite pour finir par pleurer sur la petite mélodie des Quatre Cents Coups qui passait à la radio. Tout comme je jouais alors The Return of the Thin White Duke dans une résistance forcenée contre une société tout entière vouée à ma suppression, c'est un second retour qui s'amorçait sans que j'en aie conscience, cette fois en direction de ceux qui, accablés par un ordre social pétrifié dans son immutabilité, appelaient tout mon respect. Mon premier roman sera conçu comme une arme, une réserve de mots dont chacun pourra s'emparer pour mener son propre combat - comme Audre Lorde l'avait dans son infinie générosité proclamé [3]. "Est-ce qu'écrire n'est pas une façon de donner" [4]: faire justice à ces beaux petits mecs comme moi j'ai pu l'être, à leurs désirs d'amour purs comme les miens l'ont été, pour qu'ils ne soient ni si seuls, ni si tristes, ni si terrifiés. Dans le soleil rougeoyant de Bretagne je terminais Retour à Reims. Le livre se clôt de façon remarquablement modeste - ni lame de fond révolutionnaire, ni appel à la subversion. Face au poids de normes indéfiniment autoreproduites, seule s'avère possible l'acceptation de ses propres fractures, disjonctions et marquages. "On n'est jamais libre, ou libéré": juste un 'pas de côté' au moment le plus propice, un coup porté dans le noir au hasard. Ce coup-là, je sais que son impact sera phénoménal [5].

Hôtel des Roches Noires, Trouville

 

[1] Didier Éribon, Retour à Reims (Paris: Flammarion, 2010), 148-53.

[2] Et certainement sans suite significative à en juger par la marginalisation systématique subie par les mouvements revendicatifs de travailleurs immigrés dont l'existence était considérée comme une menace par les organes de représentation officiels. Sur l'autonomisation du Mouvement des travailleurs arabes (MTA) dans les années soixante-dix: Saïd Bouamama, 'L'Expérience politique des Noirs et des Arabes en France. Mutations, Invariances et Récurrences', in Rafik Chekkat & Emmanuel Delgado Hoch (eds.), Race Rebelle. Luttes des Quartiers populaires des Années 1980 à nos Jours (Paris: Syllepse, 2011); Sadri Khiari, Pour une Politique de la Racaille. Immigré-e-s, Indigènes et Jeunes de Banlieues (Paris: Textuel, 2006), 39-41.

[3] Audre Lorde - Die Berliner Jahre 1984-1992 (Germany, 2012), réalisation: Dagmar Schultz.

[4] Annie Ernaux, Une Femme (Paris: Gallimard, 1987). Citée dans: Didier Éribon, La Société comme Verdict. Classes, Identités, Trajectoires (Paris: Fayard, 2013), 111.

[5] Éribon 2010, op. cit., 228-30.