12 May 2012

Ame câline

Chochotte1

Notre école primaire était un havre de paix qui selon ma mère jouissait dans la ville d'une bonne réputation. Car tout comme banlieues nord et sud s'affrontaient dans son imaginaire dans une geste entre ‘gens bien’ et 'zonards', certains secteurs de notre propre cité concentraient à ses yeux toute la lie de la terre. Mais comme d’habitude le hasard avait bien fait les choses en nous parachutant dans un quartier sans problèmes apparents - ce qui vu le degré d'interaction des parents avec le voisinage n'avait rien d'étonnant: 'Nous, on se mêle de rien. C'est chacun chez soi' était dans leurs bouches un leitmotiv tenace et sans appel. Ainsi donc cette école bien fréquentée était divisée en deux bâtiments distincts, l'un pour les CP et les sections dites 'de perfectionnement', dont on disait ouvertement qu'elles accueillaient 'tous les mauvais', et l'autre pour les grandes classes, les deux étant connectés par un préaut où s'effectuait l'appel. Les pavillons aux proportions généreuses étaient entièrement ouverts sur le dehors, soit par des rangées de petites fenêtres rectangulaires enchâssées dans un maillage continu de béton, soit par de hautes verrières à lamelles laissant pénétrer à l’intérieur un maximum de lumière. Ces dernières étaient particulièrement vulnérables et faciles à enfoncer comme le prouvera des années plus tard la dévastation systématique des salles lors d’incursions nocturnes répétées, alors que l'école maternelle en préfabiqué était à son tour incendiée, les aquariums et les œuvres d’art des gosses intégralement cramés dans le sinistre, la douceur de ce petit monde irrémédiablement mise à mal. J'étais un enfant vivace et populaire, toujours entouré d'une bande de filles avec lesquelles nous répétions les chorégraphies vues le week-end chez Guy Lux ou les Carpentiers. Sylvie, Sheila et Cloclo étaient bien sûr nos favoris alors que Polnareff montrant ses fesses à la France, un galure à fleurs sur la tête, était encore ancré dans toutes les mémoires et que David Bowie trouvait en Patrick Juvet un joli clone nettement plus abordable pour nos shows de variétés. La vie était douce pour l'enfant star qui, virevoltant entre bête curieuse étourdissant les instits de son savoir et chéri de ses dames - un Felix Krull des cités - jouissait dans toute l'école d'un statut unique, inclassable, sa primauté érigée en droit absolu et inaliénable.

C'est ainsi que dans cette grande indifférenciation du désir je draguais ouvertement les filles, réussissant en cela l'exploit d'être ‘hétérosexuel’ avant que des cristallisations identitaires ultérieures ne me cantonnent à une catégorie exclusive et hermétique. Je me souviens de l'une d'elle, Corinne, qui à elle seule synthétisait tous les traits de la perfection: de jolies dents blanches bien alignées, des cheveux blonds ondulés et soyeux ainsi qu'un ciré vert pomme à fleurs qui dans ses couleurs sucrées rehaussait sa plasticité de poupée mannequin. Dans la cour de récré je n'avais d'yeux que pour elle et puisqu’en ce temps-là je ne doutais vraiment de rien décidai un jour de le lui faire savoir. C'est que je ne voyais aucune différence entre moi et les beaux gosses, participais des mêmes lois de l'attraction qui régissaient le monde. Un jour je lui fis suivre un billet doux à travers la classe avec 'Corinne je t'aime' inscrit dessus - ce qui la fit pouffer de rire. Je crois qu’elle en savait à mon sujet bien plus que moi, et elle m'ignora royalement le reste de l’année. Puis la rentrée suivante vint Sylvie, qui elle m'attirait pour d'autres raisons: elle avait toujours tout bon. Non seulement scolairement mais toutes ses affaires personnelles étaient du meilleur goût - ses feutres multicolores, sa trousse à stylos, son cartable avec Picsou cousu dessus, que je passais mon temps à mater. Je tannais ma mère pour avoir les mêmes mais, selon un principe étrange qui se démentirait rarement par la suite, finissais toujours avec la honte, les  copies toc du supermarché faisant triste mine face aux articles classe de Sylvie. C'était aussi à l'époque la mode des sabots danois, noirs à coutures blanches, que tous les beaux gosses arboraient du bout de leurs guiboles rachitiques. Moi je les avais assortis à un petit short court en éponge, ce qui dans la canicule de 1976 était aussi bath que nécessaire, et surtout devait rendre Lakhdar fou d'amour pour moi quand je lui montrais ma descente de reins. Désireux de dévoiler mon corps aussi à Sylvie, je l’invitais à plusieurs reprises à venir à la piscine le samedi avec mon père - ce qu’elle déclinait invariablement. Était-ce aussi pour l'épater que je décidai un jour d'intégrer la bande à Karim? Cette nébuleuse informelle de mômes était apparemment très redoutée et ne semblait rien faire d’autre que galoper d'un bout à l'autre de la cour en poussant des cris de Sioux. Je me souviens avoir été en tant que nouvelle recrue présenté à Karim, qui ne parut pas très impressionné par le truc qui se dandinait en minaudant devant lui. Je me joignis pour la forme à la queue du peloton, courus deux minutes avec la horde pour ne plus jamais réapparaître.

On sentait bien les choses se durcir à l'extrême fin de la décennie: le sport devenu obligatoire chaque après-midi - je m’obstinais à ne pas me mettre en tenue, résidu d'anciens privilèges qui n’avaient plus cours -, certains garçons se couvrant sur les jambes de poils sombres et fournis - ce qui me dégoûtait - et Sylvie finissant par confier à une copine qu’elle avait ses règles - une seule ne suffisait-elle donc pas? Sylvie faisait décidément tout mieux que les autres! Mon ciel s’obscurcissait densément avant la sidération finale des années de collège et c’est comme si la société entière avait choisi de sombrer avec moi tant l'atmosphère de la cité s’était détériorée. Le climat de méfiance entre communautés était devenu délétère, des rancœurs viscéralement racistes surgissant sans retenue dans les échanges familiaux. L'environnement bâti s'était lui aussi fortement dégradé dans un vandalisme généralisé et obscène, rien ne résistait dans la cité de verre à ces attaques d'une violence inouïe qui me rendaient toujours plus vulnérable. Dans ce contexte il devenait périlleux de me promener en short moulant vu les épithètes salées qui commençaient à fuser autour de moi: 'Hé, tantouze. Il est où ton mec?'. La première fois que j'entendis ce mot de la bouche d'une pétasse nommée Jennifer, j'en fus tétanisé de dégoût, ça sonnait comme 'ventouse', une chose franchement dégueulasse que j’étais censé être devenu. Je pense que cet instant fut inaugural et que rien par la suite n'y survécut... C'est pour cela que j'ai pas mal tremblé en regardant Tomboy de Céline Sciamma, qui nous est venu un an après sa sortie en France et avait été présenté dans la section Panorama de la Berlinale, avec en pendant - coïncidence de la programmation - un film allemand, Romeos, occupé lui aussi par le thème de la trans-identité et situé au tout début de l'âge adulte. Gravitant autour d'une bande d’enfants d’une douzaine d’années, Tomboy se place lui au point précis de basculement où le jeu mouvant des identités, la fantaisie de l'invention personnelle et la polyvalence du désir propres à l'enfance laissent brusquement place à la définition et la nomination univoques, l’espace d’un été vacillant à l’approche d’une rentrée scolaire dont on ne verra rien. C'est un film maigre qui ne s'encombre d'aucun détail qui puisse le faire dévier de sa trajectoire et qui laisse longtemps après sa fin une traînée de fragment solaire.

Dans sa compacité et son économie de moyens maximale Tomboy a pour unique cadre une banlieue indéfinie, assoupie dans le calme estival d'une résidence privée tapie dans la luxuriance de forêts et de plans d'eau - le milieu idéal auquel mes parents aspiraient pour effacer le stigmate de leur jeunesse en HLM. Déjà Naissance des Pieuvres, le premier film de la réalisatrice, se déroulait à Cergy, le modernisme cool de ses villages urbains alangui les soirs d'été dans une poétique de ville nouvelle toute rohmérienne (L'Ami de mon Amie avait été filmé dans les complexes résidentiels flambant neufs et les centres de plaisance de la jeune préfecture). Ça sent partout le neuf, la caméra s’attardant en silence sur les intérieurs, la sensualité des matériaux, et rendant délicieusement tangible la prise de possession d’un nouvel espace dans la torpeur statique des vacances d'été. Après notre déménagement en banlieue lointaine je rêvais d’un nouveau départ incognito loin de la cité, imaginais qu'avec la fin des tourments la normalité de mon enfance serait rétablie sans comprendre que j'en savais déjà beaucoup trop. Et tout comme pour Laure-Michaël c'est la question de mon acceptation par les autres qui s'est immédiatement posée. Lui s'en sort d'ailleurs magistralement au jeu de l'intégration: il n'a aucun problème à être sélectionné dans les équipes de foot, crache par terre, est estimé de ses potes comme le cool cat du gang et épate les filles, avec la petite Lisa s’auto-décrétant chérie en titre dès son arrivée. J'y étais aussi parvenu avec les voisins du dessous, deux super beaux keums qui en jetaient avec leurs fringues classe et aux côtés desquels j'étais fier d'être vu, jusqu'au jour où ceux-ci réalisèrent que leur réputation avait davantage à en souffrir et se détournèrent de moi. Mais dans Tomboy l'ordre de genre savamment construit par Michaël est constamment menacé d'exposition - lorsqu'il est supris dans les bois en train de faire pipi accroupi ou que le zizi en pâte à modeler glissé dans le slip de bain risque à tout moment de se faire la malle -, avec la perspective de la rentrée scolaire prochaine agissant comme facteur majeur d'anxiété, une menace sourde planant sur tout le film derrière les jours ensoleillés comme un bulldozer s'avançant implacablement pour tout emporter, et à quelques heures de laquelle l'action s'arrête net. On ne sait pas ce qui s'y passera dans cette école, et c'est sans doute l'un des tours de force de ce film que de présenter des situations d'une violence glaçante dans la douceur aimante du cocon familial, des civilités entre voisins et la sérénité radieuse d'un bel été bruissant.

Sur ce registre c'est bien la scène du port de la robe qui est la plus terrible, rituel d'une humiliation insoutenable et limite hallucinante tant la mère, dans le calme méthodique qu'elle y emploie, est déterminée à réinstaurer l'ordre hégémonique, tour à tour empreinte de bienveillance complice envers sa fille ('C'est pour toi que je le fais, ça pouvait pas durer') et d'égard embarrassé pour ses voisines d'immeuble. Et cette robe, un truc bleu immonde à manches ballon, c'est vraiment pousser le vice très loin... Ma mère, sa lubie c'était la raie au milieu. Un jour elle m'avait presque baffé avec la photo de classe après s'être aperçue que je m'étais improvisé une raie sur le front qui selon elle me faisait ressembler à une fille alors que les autres garçons arboraient uniformément une frange bien droite. C'était une rage froide, quelque chose de rentré et venant de très loin, tout comme la mère de Michaël-Laure découvrant sa subversion d'identité, verse des larmes amères les mâchoires serrées. Être assimilée aux zonards pour cause de vie en cité est une chose, mais se retrouver avec un garçon-fille passant son temps à faire des grâces devant tout le voisinage en est une autre, manifestement plus dure à encaisser. C'est étrange, cette ambiguïté des mères, animées d'un amour inconditionnel et pourtant terrorisées à l'idée de trahir l'idéal de conformisme familial, de respectabilité vis-à-vis des autres mamans dont on craint le jugement, comme s'il n'existait transgression plus grande que de faire disjoncter les normes de genre et renverser l'ordre symbolique qui régit la reproduction des rôles sociaux. Comme le déclarait avec justesse Céline Sciamma à Libé, les parents, loin de représenter des instances immuables d'autorité et de normalisation, sont eux aussi traversés de questionnements concernant leur identité sexuelle et leur rôle dans l'entité familiale qu'ils ont constituée. Plus tard, la mise à nu de Michael dans les bois par les membres de la bande est tout aussi cinglante de sobriété: ici encore aucun déluge d'insultes ou de coups, seuls quelques gestes nets et définitifs suffisent à rétablir le sens et la cohésion de groupe dont la dissolution avait failli être précipitée par la présence d'un corps étrange. Lisa, la petite amoureuse, résume tout à elle seule dans un regard où se mélangent peine, mépris et défiance, avant pourtant de refaire surface dans les dernières minutes du film, apparemment apaisée et prête à véritablement connaître son ami-e. Elle lui demande simplement son nom et c'est peut-être ici que se trouve la seule longueur de Tomboy - seulement quelques secondes, mais elles sont cruciales. On se surprend alors à imaginer que le silence tombe précisément là avant toute réponse, que Michaël ne se reconfonde avec Laure puisque maintenant bien au-delà de ça. Que la plongée dans un futur multiple soit totale.

15 September 2010

Rock the Boat

Nous partions toujours en soirée, peut-être pour éviter les embouteillages ou les trop grandes chaleurs de la journée. Le départ en vacances d’été, les seules de l’année, avait quelque chose de cérémonial: nous nous faisions beaux pour l’occasion mon frère et moi, avec nos plus beaux jeans et sweaters - j’en avais un bleu ciel auquel je tenais particulièrement et qui représentait le Concorde en plein décollage. Un après-midi le vent l’emporta alors qu’il séchait à la fenêtre pour finir quelques jours plus tard sur le dos d’Ali, un voisin du hall d’à côté, à la grande consternation de ma mère... Nous jouions en bas de l’immeuble avant que les parents ne descendent chargés de bagages. C’était l’heure du dîner et le quartier était redevenu désert. Dans les appartements du rez-de-chaussée on pouvait apercevoir à travers l’ouverture des fenêtres les écrans allumés sur le jeu télévisé du soir - trois malheureuses chaînes hertziennes et en couleur seulement pour une infime minorité de privilégiés que j’enviais par-dessus tout. Le soir tombait et l’excitation était à son comble, la simple idée de revoir la mer, j’imagine, rien que ce désir très enfantin de lumière plus intense et de chaleur sur la peau. Une promesse de métamorphose en un autre plus conforme aux canons dominants, ceux que garçons et filles  prisaient dans une égale mesure. On disait en effet que je bronzais bien, tout le monde s’en émerveillait au retour, surtout ceux qui n’étaient pas partis du tout. J’aimais ça, quand Lakhdar me regardait ainsi longuement le bas du dos, ma peau devenue aussi dorée que la sienne, mes cheveux aussi blonds. On disait qu’il ne ressemblait à aucun de ses frères, que lui avait vraiment l’air d’un Français.

Le père détenant le contrôle suprême pour les deux semaines à venir il ne fallait pas tarder à gagner l’Autoroute du Sud, qui passait pratiquement sous nos fenêtres. La radio était invariablement réglée sur les grosses périphériques et leurs programmes de divertissements destinés aux vacanciers. Je me souviens que le bulletin de circulation avait pour générique 'Autobahn' de Kraftwerk, qui avait dû sortir à ce moment-là... Les infrastructures autoroutières françaises avaient déjà pour moi quelque chose d’à la fois fascinant et troublant - les toilettes des aires de repos, les self-service enjambant les voies, les cafétérias de centres commerciaux caverneux situés au détour d’une bretelle. Un danger diffus qui nous extrayait de la civilisation, la vulnérabilité humaine toujourts prête à basculer dans l’horreur, des éclats obscènes sur les murs, des restes humains inidentifiables gisant dans les couloirs pisseux... Au bout de quelques heures, ou peut-être même le lendemain matin après une nuit au motel, les paysages avaient changé du tout au tout: nous roulions sur de petites routes de montagne pleines de virages au milieu d’échappées vertigineuses. Sur la banquette arrière je me sentais devenir de plus en plus beau au fur et à mesure de notre descente vers la mer, mon corps sortant de son carcan d’enfant pour entrer dans sa véritable vie. Je pensais ressembler aux chanteurs de la télé ou aux bogosses de la cité, ceux avec la chaîne en or autour du cou, et sourire comme eux, oui, cela devait aussi m’être possible. Mon frère semblait pourtant rester indifférent à cela et détournait le regard.

La station-balnéaire était quelconque, ni franchement pittoresque comme Cassis ni grand standing stylé genre Bandol. Nous étions dans un motel non loin de la plage où nous descendions à heure fixe après la digestion de midi. Aprés des heures de baignade enjouée nous nous changions toujours avec une grande pudeur sous nos serviettes avant de réintégrer dès le premier faiblissement de la lumière notre chambre-kitchenette. C’est là qu’un jour je vis le petit groupe debout sur la terrasse de béton qui surplombait la plage, deux hommes et une grosse femme brune qui semblait être leur mère. L’un des jeunes mecs, à la poitrine large abondamment velue avait les cheveux sombres et bouclés. Il portait un petit slip de bain orange bien rempli et ses jambes musclées et bronzées étaient elles aussi couvertes de poils noirs fournis. On aurait dit Mike Brant. Je me demandais comment on pouvait être si beau, si bien formé, si définitif. De loin je mourrais d’être lui, d’être en lui, de n’être qu’à lui... Certains soirs nous nous mettions tous sur notre trente-et-un pour sortir dans les stations balnéaires voisines, occasion pour la petite famille de flâner longuement sur le front de mer dans l’air embaumé de sucreries. Sur les routes départementales la radio déversait les tubes de l’été qui électrisaient nos trajets de nuit alors que de la vitre arrière défilaient à toute vitesse les villes côtières - 'Don’t go breaking my Heart' par Elton John et Kiki Dee, 'Love’s Theme' de Barry White, toujours évocateur d'huile solaire et de corps libres dans le vent, et surtout 'Love will keep us together' de Captain & Tennille. J’adorais cette chanson, elle incarnait à elle seule la sensualité estivale de ces hommes fantasmés. J’imaginais le mec de la plage en pattes d’eph’ blancs et torse nu chanter en duo avec la grosse femme en strass et ne danser rien que pour moi. Nous deux là, comme deux frères, avec notre musique.

C’était une belle fin de matinée. La mer était calme, le drapeau vert et j’étais parti faire un petit tour en canot gonflable en ramant avec les mains faute d’équipement adapté. Au bout d’un moment je décidai de me jeter à l’eau sans m’apercevoir que je n’avais déjà plus pied. Soudain pris de panique j’entrepris de remonter dans l’embarcation mais le plastique glissant m’en empêchait, me forçant à rester aggrippé à son flanc. De la plage on s’aperçut très vite que quelque chose n’allait pas et deux hommes se jetèrent immédiatement à la mer - je crois que l’un d’eux était mon père. Je ne sais plus lequel m’a pris dans ses bras pour me ramener vers le rivage. Sa poitrine était ample et ses poils collés en striures sombres par l’eau de mer. Je m’y blotissais jusqu’à la plage où je retrouvai ma mère dans un état de frayeur total. Arrivée au motel celle-ci m’entraîna dans les douches où elle me récura comme une forcenée. Dans ma nudité j’étais troublé par ce qui venait de m’arriver, l’impression de revenir d’un monde lointain, sinon celui des morts noyés du moins de l’ailleurs sécurisant des bras d’un homme qui m’avait tenu l’espace de cette traversée. Je crois qu’il est aussitôt reparti après sans doute avoir été remercié... Revenus dans la cité nous devions encore traverser tout le mois d’août, le plus chaud de mémoire humaine. Au pied de l’immeuble, où je m’asseyais sur les marches carrelées face aux pelouses brûlées par la canicule, je dévorais un à un les volumes des 'Histoires de Bas-de-Cuir' de J. Fenimore Cooper. Dans 'Le Dernier des Mohicans' je m’imaginais être le fils du chef de tribu, aimant et protecteur, qui aurait fait de moi son petit homme. Dans la torpeur de l'après-midi je me livrais des heures entières à ce bonheur rêvé. C’était 1976, notre dernière année méridionale.

Éphèbe sur la plage de Trapani, Sicile

03 August 2009

Willing Executioners

Heliogabale au glory hole

 

"Honey, I'm more man than you'll ever be and more woman than you'll ever have!"

(Fragment de dialogue tiré de Car Wash, 1976, cité dans Peter Hennen, Faeries,
Bears and Leathermen. Men in Community queering the Masculine,
2008) 

 

L’apparition était flottante, légère et d’une certaine irréalité. Ses longs cheveux blonds étaient ramenés sur un seul côté avec une langueur toute préraphaélite. Il les lissait de façon presque distraite alors qu’il s’avançait dans les passages du club de baise cet après-midi de week-end inhabituellement tranquille. Ses formes était lisses et graciles même si les hanches se distinguaient par leur relative largeur. Il savait les mettre en valeur et les roulaient avec énormément de grâce. On le voyait parfois à un tournant, sa silhouette longiligne inscrite dans une arche, lancé dans une avancée droite et c’est comme si l’on s’attendait à ce qu’il se volatilise au contact de notre propre corps pour le voir se reconstituer aussitôt une fois passé au-delà. Sa présence tranchait foncièrement au milieu les autres participants, qui eux - nous, exploitions chacun à notre façon tout ce que nous possédions de virilité, notre fond de commerce recyclé et décliné à l’infini sous forme de tatouages, de quincallerie bling Marzahn, d’une pilosité faciale taillée selon les codes en cours, et pour les dieux du stade une anatomie maintenue à l’état d’engorgement permanent grâce au designer cockring le plus improbablement étroit. Ou pour les plus doués tout à la fois.

À chaque passage de l’apparition le trouble s’installait. Une anomalie flagrante dans ce qui devait être un après-midi classique de saloperies entre mecs, les inaboutissements d’usage, les délaissements que l’on sent imminents, les tentatives d’emprise de corps se dérobant aussitôt sans que l’on comprenne pourquoi. Il constituait à lui seul une hétérogénéité dans l'air induisant la panique. Si lui avait réussit à s’infiltrer dans le lieu, alors c’est toute la compagnie qui était frappée de doute, celui d’une effémination sommeillant en chacun de nous et susceptible d’éclater à la moindre inattention. Notre masculinité collectivement célébrée était mise à mal et absorbée dans le trou noir que constituait la silhouette circulant dans les allées et court-circuitant nos routines, ou pire, s’insinuant potentiellement parmi nous dans l’obscurité. Elle venait nous rappeler l’immense supercherie dont nous sommes tous les esclaves consentants et qui fait tourner la mécanique dans sa précision redoutable. Car dans les franges les plus extrêmes du mileu gay masculin toute marque de féminité, si vague soit-elle, est non seulement indésirable mais constitue une menace de dilution du genre dominant adulé. Nous et nous seuls sommes les initiateurs et exécuteurs de ce flicage en règle et veillons à ce que rien n’éveille le soupçon. Nous nous tenons tous à carreau dans la terreur de n’être admis dans la norme - une déperdition de réalité insupportable - ou à la moindre faillite d’en être expulsé comme dans l’enfance. La même intensification de la pratique du genre hégémonique en groupe est commune aux hétérosexuels dans la même panique face à sa dénaturation possible au contact du féminin, si bien que cette masculinité idéale ne semble en fait être incarnée par absolument personne, une sorte de structure vide nous surplombant tous, une roue énorme nous broyant dans sa progression infernale. Les pédés en sont sans doute les serviteurs les plus zélés, eux à qui on a nié cette chose si élémentaire et renvoyé une image peu ragoûtante de leur désir, une détention forcée dans l’indéterminé sexuel et l’informe du corps humilié.

La caméra tournoie sur l’arrière de la tête, où des ecchymoses sont encore visibles sur la surface du crâne. Elle s’attarde sur la ligne des épaules, la musculature du dos couvert sur toute sa partie droite d’une densité de fleurs étranges aux contours fortement marqués. Elles ont quelque chose de puissamment organique, de presque toxique même dans leurs couleurs soutenues, les rouges et roses chimiques des pétales encerclant des grappes de béances obscènes. L’écorchure des tatouages sur le dos et la tête légèrement inclinée ont quelque chose de préraphaélite dans leur élégance retenue. C’est une position de soumission complète, un hommage à la masculinité qui le tient à sa merci. Le petit corps a été en partie dénudé par le groupe d’hommes qui l’encercle. Ils se le sont renvoyé les uns aux autres comme dans un jeu cruel de cour de récréation. Il est maintenant à terre et doit honorer un à un les membres du groupe. Des pieds s’abattent sur lui, lui piétinent le dos, le bas du crâne. Il les lèche avec soin et se laisse submerger par leur odeur. Couvert de la poussière du sol en béton de l’ancienne centrale, la ronde des fleurs noyées sous les crachats, la pisse, tout en même temps, il se fond dans cette matière informe, la pâte faite des sécrétions de tous ces hommes réunis qui convergent en lui. Le visage est resté impassible et la caméra continue de décrire des cercles concentriques abstraits autour de lui.

15 July 2009

Hygiène de la Vision

Façade nord du Berghain

  Heliogabale s'exhibant sur Internet

L’ouverture était masquée d’un rectangle de plastique épais et huileux, de la sorte de ceux utilisés dans les supermarchés à l’entrée des livraisons. De temps à autre une tête passait par la porte, l’air éberlué pour se raviser aussi vite et retourner à l’obscurité de l’intérieur caverneux. Parfois aussi des corps entiers traversaient le sas avec plus d’assurance pour aller prendre place dans le jardin de rocaille. C’était l’été et comme tous les ans on ouvrait aux clients cet espace en plein air qui offrait un répit apprécié dans l’effervescence des festivités. Dans la douceur de la nuit étoilée le jardin était odorant sous la tonnelle, une sorte de petit labyrinthe avec alcôves et bancs amménagés à l’arrière. Sur tout un côté la façade défoncée de l’ancienne centrale électrique se dressait dans sa masse, un colosse stalinien à corniche et hautes baies d’une austérité néo-classique implacable. À quelques mètres de là un club en plein air semblait plein à craquer à en juger par les flots continus d’invectives et de rires qui couvraient la techno tonitruante. Mais de ce rassemblement on ne voyait rien, le jardin étant rigoureusement délimité et caché à la vue par de hauts grillages tendus de baches de plastique noir, une sorte de grand sac-poubelle ininterrompu que l’on aurait déroulé sur tout son périmètre.

En fait il était difficile de faire le lien entre la vision nocturne du jardin et son triste état en plein jour. Le sol couvert d’une dalle de béton était par endroits complètement éclaté et parsemé de piles de pneus de camion convertis en jardinières. Plus surprenant, la tonnelle qui m’avait alors paru embaumer le magnolia n’était plus qu’un amas de camouflage brunâtre monté sur piquets comme un campement militaire de fortune. Et loin d’être l’idylle édénique qu’on imaginait s’épanouir à l'écart des regards extérieurs l’oasis était à l’une de ses extrémités dominée par la caserne des pompiers voisine, un bâtiment aussi gris et rédhibitoire que le nôtre et dont on imaginait que les occupants devaient en ce dimanche d’ennui avoir de quoi se distraire. Nous aussi du reste, qui observions toute entrée avec un intérêt lubrique mêlé de panique incrédule, l’illusion qui dans la semi-obscurité de l’intérieur baigne nos pornographies éphémères se fracassant au contact d’une lumière fade d’après-midi orageux, une grisaille sans relief qui applatissait tout et nous faisait payer au prix fort le moindre relâchement musculaire, le moindre jaunissement suspect de peau flétrie, une pilosité mal contenue, la banalité morne et dégradée de ce pour quoi on se serait damné quelques instants plus tôt.

Malgré le contrôle permanent dont il est l’objet, mon corps n’était pas préparé à l’éventualité d’une exposition si brutale. Il restait pétrifié dans les réseaux croisés de regards qui semblaient le cribler et lui faire prendre conscience que lui aussi pouvait s’inscrire dans le même cycle de déliquescence. En temps normal il est quadrillé de toutes parts, maintenu à distance d’une expansion monstrueuse, de dérives biologiques répugnantes qu’il faut à n’importe quel prix contrer. En ai-je une vision si abstraite pour m’en croire capable et échapper au jugement commun, déjouer l’effet d’une lumière qui aurait miraculeusement comme glissé sur moi? A-t-il atteint le degré dernier de la fiction pour se réduire à une constellation de pixels que l’on peut arranger à volonté pour en recréer intégralement la réalité? Autour des tables disposées ça et là dans l’enclôt des conversations se nouent autour des corps qui déambulent et cherchent sans doute comme nous à se donner une consistance dans la luminosité insoutenable. Certains bandent encore de l’intérieur et fasciné on se prend à envier un tel contrôle du désir tant on aimerait être aussi bien monté et démonstratif qu’eux. Un mec couvert de méchants tatouages s’est injecté les couilles de solution saline pour en faire quadrupler le volume; un autre plus loin est bardé de sangles et porte accroché à la ceinture un pot de lubrifiant, comme un petit tambour brinquebalant à son flanc. Tout paraît irréel une fois disséminé dans le jardin, une Cour des Miracles du cul loin des corps rêvés dans la lumière sous-marine de la halle de béton.

La musique retentissait toujours au loin lorsque je longeais l’arrière du cube stalinien et approchais de la caserne des pompiers. Une rangée de hauts peupliers en masquait presque intégralement la façade en un foisonnement opaque. À la Berlinische Galerie j’avais vu quelque chose de semblable, une variation sur 'L'Île des Morts' de Böcklin transposée dans le Berlin-Ouest des années soixante-dix. En arrière-plan une tour d’habitation daubée et dégoulinante de merde se profilait derrière un rideau d’arbres. L’effet était saisissant dans sa simplicité brutale, funeste et sans échappée. Je ne retrouve plus ce tableau, ils l’ont décroché de l'exposition... Ainsi, transfiguré par la nuit, le bloc gris ressemblait à un mausolée entouré de cyprès. D'hélicoptère on aurait pu distinguer les clients restants disposés sur le béton du jardin comme des petites figurines de plastique emboîtées dans toutes les combinaisons possibles et imaginables. Maintenant il me fallait continuer, trouver ailleurs d’autres corps que la lumière du dehors n’aurait pas corrodés, et tout rentrerait dans l’ordre. Nous tous dans notre semi-invisibilité continuerions à nous croire invincibles, sans lésions ni excroissances ingrates, irréprochables et désirables dans notre mystère atemporel, une assemblée de super coups.

16 August 2007

Ces Corps vils

English version

"On signalait une dépression au-dessus de l'Atlantique; elle se déplaçait d'ouest en est en direction d'un anticyclone
situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l'éviter par le nord."

(Robert Musil, L'Homme sans Qualités)

 

1. Köztársaság tér

Bloc d'appartements, Köztársaság tér, Budapest

Dans le hall sombre des voix radiophoniques viennent des appartements. C'est un flux continu de nouvelles énoncées dans un timbre nasillard et légèrement surrané, des voix que l'on dirait d'état d'urgence et qui débiteraient en boucle les mêmes instructions à suivre en cas d'attaque imminente. Je m'arrête souvent pour les écouter. Provenant d'un endroit mystérieux de la ville elles résonent dans la cage d'escalier où l'on ne croise âme qui vive, émission ininterrompue de voix monotones dans un fouillis astral d'interférences et de signaux qui finissent par occuper toute la bande sonore comme dans Le Vent d'Est de Godard, ce film de guérilla d'après le cataclysme. Le soir cependant c'est une atmosphère un peu différente qui gagne l'immeuble. La télévision déverse dans les étages les jingles tonitruants de quiz shows et autres attrape-couillons qui sévissent dans n'importe quel autre pays du monde. Derrière les portes closes c’est à n’en pas douter le même mélange d’abrutissement et de renoncement dans un affalement généralisé. L'ascenseur est un ancien modèle à battants en bois qu'il faut en hâte refermer derrière soi pour pouvoir décoller. En se mettant en marche il émet un vrombissement de vieille machinerie qui est identique à celui qu'on entend en arrière-fond dans certaines scènes de Repulsion. Dans le bloc victorien de Kensington les départs d'ascenseur signalent les affaissements psychiques d'une Deneuve piégée dans sa chambre à cauchemards et attendant l'irruption du prochain homme. Cet immeuble, la percée la plus spectaculaire du Bauhaus à Budapest, semble se prêter avec ses couloirs et paliers déserts à de tels confinements.

 

2. Király Gyógyfürdő

Le Király est l'un des quelques bains publics datant de l'occupation ottomane du XVIème siècle. Bien qu'étant largement intact dans sa structure originelle il se distingue aussi par les transformations menés à l'époque communiste, des mosaïques monochromes et fonctionnelles à la tuyauterie branlante qui lui donnent l'air de flotter dans une dimension spatio-temporelle autre, impression renforcée par la lumière quasi exraterrestre qui tombe des coupoles. Il y a quelque temps l'établissement fut l'épicentre d'une déflagration médiatique qui secoua la nation. Un journaliste avait réussi à introduire une caméra dans l'enceinte et en était reparti avec un butin explosif, car comme d'habitude au Király les jours mâles, on s'en donnait a cœur joie dans les bassins. Le reportage fut diffusé au journal du soir et souleva dans l’opinion une vague d'indignation sans précédent. Comment se faisait-il qu'un établissement de détente public financé par le contribuable profite à une minorité de pervers? Le tollé fut tel que les bains prirent d'eux-mêmes les mesures nécessaires afin de devancer les autorités et éviter leur fermeture pour outrage aux bonnes mœurs. C'est ainsi que fut introduite une espèce de tablier destiné à couvrir le sexe des clients mais laissant l'arrière curieusement ouvert à tous les dangers. En plus d'être ridicule et très désagréable à porter une fois mouillé, il présente de par sa couleur chair la particularité de 'gommer' les parties incriminées et de se fondre avec le reste du corps, ce qui donne à tous l'apparence d'androïdes emasculés comme ces mannequins à poil en attente de vêtements dans les vitrines des grand magasins. C'est aussi un peu l'équivalent du floutage à la télé où on laisse croire que la réalité technologiquement occultée n'existe plus. Donc ces hommes devaient être repris en main par la collectivité de par l'usage déviant qu'ils faisaient de leurs bites. Que cela arrivât par le biais d'un spectacle télévisé aussi manipulateur que putassier - car nul doute ici que l’on misait à fond sur les instincts réactionnaires de la population - ajoute a l'ampleur cataclysmique de l'événement, car loin d'être le fait de quelques fondamentalistes religieux ou autres organisations de protection de la famille c'était bien l'ensemble du corps social qui, dans un acte simultané de voyeurisme, s'unissait unanimement dans la condamnation de ces hommes. Le Király, de petite rotonde incendiée de lumière dorée, était devenu le théâtre amer où s'exerçait le droit de regard le plus exorbitant, le rappel à l’ordre d'hommes adultes infantilisés et diminués dans l’exposition publique de leur vice. À la fermeture des bains - c’est-à-dire très tôt pour un soir d'été - certains clients devaient se diriger vers les gares pour réintégrer les quartiers périphériques où ils passeraient le reste de la soirée. Après ces quelques heures d’un plaisir désormais de plus en plus incertain que l’obsession collective pour tout ce qui de près ou de loin touche à l'homosexualité à réussi à infiltrer et dénaturer, il ne restait qu’un soir arrivé prématurément, le souvenir de ce qui aurait pu même de façon infime transfigurer le jour, une nuit à attendre dans les appartements noirs et silencieux loin du joyau de Budapest, à continuer de vivre dans la négation sans appel de son désir par une société hostile.

Métro/Bloc d'appartements, Köztársaság tér, Budapest

 

3. Keleti Pályaudvar

Consigne de Keleti Pályaudvar/Cour de Nyugati Pályaudvar

Il y a trois ans, au moment de quitter Budapest pour l’Allemagne, j’avais remarqué une photo glissée dans l’un des casiers des consignes automatiques. C’était le polaroïd d’un jeune garçon qui ne devait pas avoir plus de quinze ans. Celui-ci se tenait droit dans une chambre à coucher à peine meublée, le crâne ras et ne portant qu’un short rouge très court et moulant. Son corps avait encore une gracilité infantile alors que la posture séductrice et pleine d'une assurance étrange était celle d’un petit balèze exhibant ses muscles. J’ai laissé l’image à sa place, les raisons de sa présence dans un tel endroit m'étant totalement inconnues. C’était un samedi aux alentours de minuit. La gare était pleine de monde, de voyageurs comme de fêtards rentrant chez eux loin dans les grands ensembles de Kispest ou Köbánya. C’était sans doute là, dans l’un des bâtiments lépreux hérités du communisme, que la chambre devait se trouver, celle où ce garçon avait grandi et se laissait photographier par des inconnus dans la conscience croissante du plaisir à tirer de ce corps. Il paraît que les bains sont devenus inabordables pour les jeunes prostitués qui y batifolaient en compagnie de leurs clients âgés, et autour de la statue de Petöfi  la promenade des bords du Danube n’est plus fréquentée par grand-monde au coucher du soleil, si ce n'est par de jeunes roumains qui ont pris la relève. L’occultation et la périphérisation du désir dans des chambres closes et invisibles semblent opérer de façon croissante dans la ville en pleine mutation.

 

4. Rudas Gyógyfürdő

Après des années de fermeture pour cause de rénovation et d'excavations archéologiques le Rudas a récemment été restitué au public dans sa nouvelle incarnation rutilante, son complexe monumental de bains ayant été augmenté d’un ensemble labyrinthique de saunas, de salles de massages et autres prestations médicinales ultra-pointues. Même si sa lumière filtrant du dôme incrusté de fragments colorés est tout aussi irréelle et si l’édifice est structurellement le plus achevé de tous les bains ottomans que compte Budapest, le Rudas, à cause précisément de sa taille, manque de l’intimité et de la simplicité légèrement délabrée qui rendent le Király unique dans son atmosphère d'entre deux mondes. En fin d’après-midi l’endroit ne désemplissait pas, les groupes d’hommes, dotés du même tablier cache-misère réglementaire (certains très soucieux de leur intégrité en disposant même un deuxième à l’arrière), évoluant d’un bassin à l’autre. Avec M. nous avions décidé d’en profiter encore un peu avant de partir. Nous tenant côte-à-côte dans un coin du grand bain octogonal nous fûmes soudainement approchés par trois hommes qui, venant du côté opposé, nous encerclèrent et se mîrent à nous agonir d’injures. Dans un long flottement la raison d’un tel déploiement nous resta d'abord incompréhensible mais dans le durcissement du climat dont les bains municipaux semblent actuellement être le théâtre, il devenait clair que leur motivations - sans doute aussi exarcerbées par le fait d’avoir affaire à deux étrangers - étaient purement homophobes. Tout entier investi de sa mission d'extirper du corps social tout élement allogène, le chef de file, un type énorme à la face rougeaude et au cou de bœuf, avait les yeux d’un bleu très clair et hideusement exorbités par la colère. C’est lui qui gueulait sans relâche alors que les deux autres nous tenaient en respect, s’obstinant à user du Hongrois malgré nos tentatives de parler Allemand (qu’il comprenait pourtant), façon de réaffirmer son appartenance fondamentale en nous marginalisant encore plus. Après avoir asséné deux claques à M. qui tentait de rendre tout le monde à la raison, il nous laissa sortir du bassin dans un flot renouvelé de récriminations et l'indifférence générale du reste de l'assistance (ce genre d'incidents est-il donc si fréquent?), le compère du milieu brandissant sa sandale dans un geste vengeur aussi dérisoire que tragique alors que le troisiéme, sans doute le boute-en-train de la bande, mimait de façon obscène tout ce que son imaginaire du sexe entre hommes lui inspirait. La scène me fit penser plus tard aux dernières minutes des Harmonies Werckmeister de Béla Tarr alors que les villageois, rendus déments par les exhortations subversives du Prince, parcourent les rues en hordes et ravagent l’hôpital, passant à tabac et tuant quiconque se trouve sur leur passage. Il y avait en effet quelque chose de profondément archaïque dans cette chaussure levée, un geste venu du fond des siècles, d’exclusions, de meurtres et d'épurations, et dont nous étions maintenant les cibles, nous qui nous targuons de vivre dans une des villes les plus libérales du monde où toute sécurité ne pourrait bien être qu'illusoire. Vu du Pont Élizabeth le Danube immense dévorait l’espace. Des deux côtés les mêmes vues époustouflantes d’une ville adorée que nous ne voulions en aucun cas ternie par la bigoterie de trois braves pères de familles (qui ont ensuite dû aller battre leurs femmes pour célebrer leurs faits d'armes), une détermination que nous affirmions haut et fort malgré la honte qui nous étreignait sourdement l’un et l’autre.

Palatinus Strandfürdő, Margit-Sziget, Budapest

 

5. Millennium City

Chantier de Millennium City, Budapest

Dans le district industriel de Ferencváros au bord du Danube une entreprise de régénération urbaine audacieuse doit faire entrer Budapest dans la ligue des grandes capitales européennes. Autour d’institutions culturelles de prestige (le Musée Ludwig et l’estomaquant Théâtre National, croulant sous une orgie d’allégories historicisantes et autres pitreries postmodernes) un nouvel ensemble immobilier est en train de prendre forme. Certes, rien de très spectaculaire quand on sait ce qui se fait à Londres ou Moscou, mais tout de même un bouleversement certain dans la texture de ce quartier ouvrier. Le projet, que l’on croirait tout droit sorti d’un catalogue d'urbanisme clés-en-main, présente tout ce qu'un quartier d'affaires contemporain, petit ou grand, se doit d’offrir, des shopping malls aux appartements dits de luxe en passant par l'incontournable casino. C’est le côté Tativille et standard de l'opération qui commence singulièrement à lasser (les panneaux publicitaires montrent les mêmes merveilles transposées de Bucarest à Cracovie). De l’autre côté du fleuve le Rác, autres thermes ottomans jadis très prisés des gays, est reconstruit de fond en comble pour être incorporé à un complexe hôtelier haut de gamme, un de plus dans une ville déterminée à devenir la capitale thermale européenne et attirer la fine fleur surstressée de la haute finance internationale, et ce au prix de la diversité de ses espaces urbains, par l’éradication de ses indésirables dans un processus parallèle de rentabilisation à outrance et de flicage intensif - sexuel ou autre.

Panneau publicitaire pour Millennium City, Budapest

 

Vile Bodies

"A depression was announced over the Atlantic; it was moving from West to East toward an anticyclone
situated over Russia, and so far showed no signs of avoiding it by swerving to the north."

(Robert Musil, The Man without Qualities)

 

1. Köztársaság tér

Coming from within the flats the voices of radio announcers are drifting off in the dimly lit hall. In its tones Hungarian has an otherworldliness that conjures up vague memories of virtual films. I sometimes sit on the steps to listen to what sounds like a state of emergency news bulletin broadcast from some secret part of town, in which the population is instructed what to do in the event of an impending nuclear attack. After unusually long silences, re-emerging from a void of interferences and bleeps, the same metallic, peremptory voices resume their logorrhoea, maybe delivering the same message all over again. In the evening the atmosphere in the block is slightly jollier, as the happy jingles of quiz shows are taking over across concourses and landings, the same dream of millions to be made and luxury homes mesmerising a captive audience into the same apathy and subservience as anywhere else. The lift is an old model with a double set of doors which must be slammed shut so that the heavy machinery is set in motion. It gives out a muffled, humming noise that strangely evokes the ominous atmosphere in Polanski's Repulsion. Whenever the lift goes another fragment of sanity gives way in Deneuve's ravaged mind, as, trapped in her opulent Kensington mansion block, she awaits the next male intrusion into her chamber of nightmares. Almost bereft of life, even in the communal spaces that were in their modernist ideal supposed to foster unexpected interactions, the Bauhaus block is smothered in the same silence where unknown scenarios are played out behind closed doors.

 

2. Király Gyógyfürdő

Király Gyógyfürdő, Ottoman baths, Budapest

The Király bathhouse, an architectural gem dating from the Ottoman occupation in the XVIth century, has retained its original structure whilst still bearing the traces of communist-era refurbishments with its monochrome, no-nonsense mosaics and rickety plumbing, an immaterial time-space capsule floating in the most alluring light streaming down from its cupola. A while ago the establishment found itself at the epicentre of a national scandal after a TV reporter had sneaked a camera into the baths and filmed some untoward goings-on between men in the thernal pools. The report was aired on the evening news and sparked off a wave of outrage from many sections of society. For not only was homosexual activity rampant in a public place but it was also doing so at the expense of the innocent, morally irreproachable taxpayer. The indignation was such that the Király, whose very survival depended on public subsidies, took it upon itself to implement drastic measures in order to avert closure. Hence the reappearance of the modesty apron, an ungainly piece of cloth tied around the waist and aimed at concealing male genitals whilst leaving the rear alarmingly exposed to all sorts of dangers. Apart from looking absurd and being deeply unpleasant to wear once wet, it also strangely blends in with people's skin complexion, making everyone resemble emasculated androids like naked dummies in a shop window (which is probably the desired effect), and constitutes the low-tech equivalent to pixelation on television, a make-believe device whereby the blurred offensive bits are supposed never to have existed in the first place. The goal was clear: those men, whose deviant usage of their cocks was so repulsive to the great majority, had to be taken in hand and in the most blatant act of collective voyeurism bore the brunt of society's seemingly unanimous condemnation - for there is little doubt that the news report, in its barefaced attempt at pandering to reactionary instincts, was only intent on stirring up a well orchestrated wave of hatred amongst an audience already prone to the slightest titillation around the subject of homosexuality. The Király's small rotunda, awash with magical light, became an uncertain territory after whose media exposure the most  exorbitant public intrusion required the infantilisation of grown men in the public reviling of their perversion. The baths close relatively early and on a warm summer evening it feels like a sad, premature end to a day full of promises. Some of the clients, finding themselves at a loose end, must then head for the railway stations to return to the peripheral districts and just wait for nightfall after a few hours looking for a pleasure made more and more elusive by public scrutiny and internal policing - with staff actively sniffing around for evidence of misbehaviour and a real potential for violence in the event of someone getting caught. The surrounding areas are plunged into darkness as if uninhabited whilst the memory of Budapest gleams in the far distance, a city closed in on itself and revelling in the mirage of its own show. Nothing remains of a day that could have been transfigured by even the slightest gesture, the briefest contact between bodies. It's dark in the room and all around the blocks where the self-appointed vigilantes of a society oozing contempt from every pore lurk like a pack of demented dogs.

 

3. Keleti Pályaudvar

Lockers at Keleti Pályaudvar

Three years ago, as I was leaving the city from Keleti Station, I came across a picture slid into the door of a left-luggage locker. It was the polaroid of a young bare chested skinhead boy who didn't look older than fifteen and only wore tight, red shorts whilst standing in front of an unmade bed. What was strange bar the photo's presence in such a place was the sheer, almost defiant confidence of the boy's posture. He was obviously striking a sexy pose for whoever was hiding behind the camera, which was distinctly at odds with his small, hardly pubescent body. I left the picture there, anxious not to disrupt some mysterious arrangement I didn't know the terms of. It was about midnight at Keleti. The terminal was bustling with tourists and revellers waiting for their trains back to the peripheral estates of Kispest or Köbánya. The bedroom was to be found there somewhere in one of the crumbling flats inherited from communist times. Lights were off in most of them and that's where the body, full of the growing awareness of its nascent seduction, was exposed and photographed by strangers. Increasingly geared towards the tourist market the bathhouses are financially out of reach for rent boys who are now conspicuous by their absence. Nor are they anywhere to be seen on the promenade along the Danube where they used to congregate at sunset, save for a few newly arrived Romanian hustlers. I don't know what happened in the intervening years. A sudden hardening of the general climate, the confinement into closed chambers of sexual practices whose proliferation in a rapidly changing city is so feared that they must be forced into invisibility and systematically removed?

 

4. Rudas Gyógyfürdő

After years of closure for renovation and archaeological excavations the Rudas baths have finally reopened to the public, its finely restored Turkish core being complemented with an array of steam rooms, massage parlours and other state-of-the-art 'wellness' facilities. Although the same ethereal light suffuses the building from a multitude of small coloured fragments set in the dome it somehow lacks the slightly dilapidated cosiness of the Király, with its air of floating between two worlds. However the place was packed and groups of men (some of whom were also sporting the regulatory apron at the back in a desperate bid to protect their modesty from unspecified threats) made their way from pool to pool in what must constitute the most monumental Ottoman complex of all. After two hours in the water M. and I decided to soak in the atmosphere a bit longer and as we were standing side-by-side in one corner of the central bath chatting, a group of three men suddenly swam across from the other end and after deftly taking position on all sides set out to yell abuse at us. For a few seconds it wasn't at all clear what had motivated such a deployment of beefy bodies and display of aggression but thinking of the extremely degraded climate that seems to be engulfing Budapest's public baths we realised the homophobic nature of the operation - a punitive expedition probably further justified by the fact that we were also foreigners. Maybe they'd watched telly and been outraged by those pixelated scenes of aquatic wanking so now was their time to shine and cleanse the social body of all alien filth. The leader of the pack, an old fat bloke with a crew cut and a scarily contorted red face had very pale blue eyes that were bloodshot under the effect of uncontrollable fury. He was the most vocal of the three and kept barking at us in Hungarian despite our attempts at reasoning with him in German - a language he did understand - in what was clearly a way to reassert his legitimate belonging to the land whilst marginalising us even further. M., who had the misfortune to stand near him, got slapped in the face twice and it was under a renewed stream of insults that we managed to get out of the pool, with everybody else looking away as we got past (has this kind of intimidation become so frequent and the violence so par for the course for the pools to be taken over by thugs?). One of the assailants, probably the happy chappy of the lot, was miming obscenities with his hand and mouth in what was a very personal rendition of gay sex whilst the third one was brandishing a sandal high in the air, a tragically ludicrous posture that stuck in my mind and conjured up something very archaic, a gesture harking back to centuries of violence, expulsions and inter-ethnic massacres. It later reminded me of the last few minutes in Béla Tarr's Werckmeister Harmonies, as gangs of peasants from a small Hungarian town, egged on by the inflammatory rhetorics of a misshapen dwarf called 'the Prince', embark on a rampage and devastate the local hospital, beating up and killing whoever crosses their path. Seen from the Elizabeth Bridge the river was aglow in the most fantastic light and it was painful to reconcile so much beauty with the violent bigotry of three brave citizens - who probably went on to beat up their wives to celebrate their deeds. The disturbing question of how safe we really are, even in the most liberal cities we pride ourselves so much on living in, started to rear its ugly head. A security that may well be plain illusory.

 

5. Millennium City

Building site at Millennium City, Budapest

In the old working-class district of Ferencváros by the river a massive redevelopment programme is underway, which is set to herald a new phase in Budapest's plans to enter the top league of European capitals. Following in the wake of prestige cultural institutions (the Ludwig Museum and the hallucinatory National Theatre, collapsing under the weight of its orgy of historiscist/nationalistic allegories - and much else beside) the self-styled Millennium City, although pretty modest in scale compared to what may be seen in London or Moscow, is ambitious enough to deeply alter the already brutalized texture of the area. Looking at the computerised impressions displayed on placards all around the building site it's hard to repress a sigh of lassitude before the blandly generic quality of yet another office estate that passes itself off as as the city's new face to the world (the developers even boast quasi-identical makeovers of Krakow and Bucarest), a kind of poor rnan's Tativille articulated around the obligatory shopping malls, so-called luxury apartments and this being a project where financial success really has to be seen by all, the ubiquitous casino. Across the river the Rác, once a public bathhouse popular amongst gays, is after years of closure and dilapidation being entirely rebuilt to be incorporated into an upmarket hotel complex, another one in a city hellbent on becoming the 'wellness' capital of Europe and thus attracting the elite of an overworked financial jet set. In the resulting urban homogenization deviance is ruthlessly policed at the borders of a contested space within which the social/sexual other becomes a threat to be eradicated in the name of decency and returns on investments.

30 October 2006

La Choucarde

'Topographie de la Terreur': masculinités errantes devant le bureau de poste

Entre ma mère et ma pilosité c’est une longue histoire semée de joies et de bien plus mémorables peines. Doté tout d’abord d’improbables boucles blondes les quelques années suivant ma naissance, tout dégénéra inexplicablement dans les années soixante-dix où mes cheveux, en plus de se raidir, virèrent en une nuance sombre et légèrement cendrée que l’on disait très rare comme pour se consoler de cette première déconvenue. Le début de la décennie fut aussi ébranlé par le premier de nombreux scandales m’opposant à ma mère dans des confrontations aussi brutales que soudaines. À l'occasion des photos d'école annuelles (les portraits individuels comme les prises collectives avec la maîtresse) il m’était venu à l’esprit de me faire au dernier moment une raie au milieu, le photographe nous infligeant tous au préalable une frange standard avec son gros peigne institutionnel ignorant toute distinction de dandy. Non seulement cette fantaisie devait-elle différencier l'élément exceptionnel que j’étais aux yeux des professeurs, mais encore elle mettait selon moi mes traits bien mieux en valeur. Le cliché final était sans appel, tous les petits garçons arborant la même frange réglementaire alors que je rayonnais à leur côté dans ma métamorphose improvisée. Cette invention eut à la maison l’effet d’un test nucléaire sous-marin. À la vue de la photo brillant dans son cadre de carton à pseudo fioritures dorées, ma mère, dans un accès inattendu de rage, m’agrippa le bras et se mit à hurler qu’avec ma raie je ressemblais à une fille, et que si je regardais les autres garçons - que ce fût Laurent, Pascal ou Stéphane - aucun ne ressemblait à une fille comme moi puisque tous avaient gardé leur frange bien droite. Secoué par cet incident je m’arrangeais ensuite pour me faire une raie au milieu plus discrète, presque virtuelle. Une sorte de raie au milieu dans la tête contre l'égalitarisme et le nivellement imposés.

La question de ma coiffure était déjà érigée en affaire de famille de la plus grande urgence. Me voyant en extase devant la chevelure abondante et soyeuse de Sheila, ma mère avait recours au subterfuge de me laisser croire que me faire couper les cheveux régulièrement assurerait une repousse beaucoup plus rapide, ce qui promettait ultimement une ressemblance parfaite avec la chanteuse. Il me peine de dire que ça marchait à tous les coups et le rituel du dimanche après-midi était laissé au père en exécuteur sans états d’âme de la volonté maternelle. Perché sur le tabouret de formica je me laissais supplicier, les bévues et dérapages techniques n’étant pas rares (frange de travers, tempes rasées  trop court - les cheveux coupés ras étant à l'époque l'apanage honteux des délinquants et des pouilleux). Mes cheveux n’atteignant jamais une longueur satisfaisante, je me résolus donc à porter le voile. Un foulard de soie blanche à gros pois peints confectionné à l’école me servait, une fois fixé par une sorte de gros élastique, de chevelure de substitution, et c’est ainsi que j’évoluais dans l’appartement avec moult démonstrations chorégraphiques et rejets d'un mouvement de la main de 'mèches' envahissantes. Cela me valut le sobriquet bizarre de ‘la choucarde’, terme apparemment issu du tzigane et ayant trouvé sa place dans l’argot parisien. Pour tous j’étais devenu la choucarde, aérienne et gracieuse dans ses voltigements impromptus, demandant à mon père s’il me trouvait belle... La créature a dû en tout cas laisser derrière elle un goût amer et une traînée de souffre tenace, comme en témoignèrent l’inquiétude et l’agressivité croissantes de ma mère au fil des années, ponctuées de visites désespérées chez le médecin et de références même plus voilées à mon anormalité. Elle n’en pouvait plus d’avoir honte lors de chaque visite familiale lorsque je me précipitais sur les poupées des cousines, jugées bien plus belles que les miteuses que l’on m'offrait.

Tout cela n’était pourtant qu’une répétition générale en vue de l’entreprise de démolition qui suivit. Une période de transition un peu trouble marqua le début d’une nouvelle ère, une prise de conscience confuse de quelque chose que mes parents, dans leur infinie intelligence pédagogique, avait omis de mentionner: un jour ou l’autre les poils me pousseraient un peu partout et dans les endroits les plus insolites. Ce serait d’abord surprenant, je ne pourrais plus jamais aspirer à devenir cette présentatrice vedette en robe à paillettes échancrée, mais rien que de très normal. Non, tout se fit dans une angoisse innommable et des accès de panique à répétition. Je dus d’abord interdire à ma mère l’accès à la salle de bains - celle-ci m'ayant assisté dans mes ablutions jusqu’à une date très avancée en commentant en direct les transformations dont elle était le témoin. Dans les vestiaires de la piscine ils en étaient tous couverts, sur les jambes, le ventre, autour de la queue, c'était noir et épais, des corps débiles en pleine mutation. J’attendais dans l’anxiété le moment où j’y succomberais moi aussi, ce qui advint dans l’hilarité générale, celle de la famille comme des voisins. Un léger duvet brun au-dessus de la lèvre supérieure déclencha l’hystérie incontrôlée du frère et les insinuations lourdaudes du père. Ma mère, qui devait depuis longtemps attendre son moment, eut alors la présence d’esprit magistrale de s’emparer d’un instant qui ne se reproduirait plus pour asseoir durablement son triomphe. Elle me mena dans la salle de bains, ferma la porte derrière elle et à l’aide d’un rasoir Bic dont elle devait se servir pour ses aisselles rasa ma moustache morte-née dans un silence de cathédrale. Son expression était fermée et revêche, les lèvres serrées, le geste machinal et précis, rapide et sans émotion. Elle tenait ce qu’elle n’avait eu de cesse de vouloir, ma soumission totale, la revanche sur les raies au milieu des jeunes années et parties de dînette entre cousines.

Les étés au bord de la mer se suivaient dans un malaise grandissant. Mon corps entier était devenu le support d'une dérision déchaînée, si bien que je le couvrais entièrement à l’exception des bras, même les jours de grande chaleur. J’allais seul lire sur les rochers à l’écart de la plage où tous continuaient à s’étaler et ne rentrais que tard à la location de vacances où il était devenu de bon ton de faire la gueule autour du dîner. Les coiffures changeaient aussi à un rythme effréné et tout ce que les années quatre-vingt ont pu inventer de manipulations chimiques et d’audaces stylistiques trouvaient en moi un adepte avide. Tout d’abord il y eut la mèche balayée, légèrement aristo et d’une blondeur de prince des sables à ravir ma mère, le Bowie période Serious Moonlight qu’elle adulait. Puis l’année suivante vit l’apparition de l’eau oxygénée dans ses effets les plus pervers, dont une couleur de pisse assez affligeante. Une longue mèche décolorée me tombait le long du visage et c’est ce nouvel abscès de fixation qui conduisit à notre seconde confrontation à huis clos. Ma mère disait souffrir de l’attention incessante 'des gens' que cette mèche suscitait lors de nos promenades du soir sur le front de mer. Cela lui faisait honte et c’est à ce moment-là qu’elle évoqua pour la première fois la possibilité de se séparer de moi pour le reste des vacances. Il y eut ainsi un ultime acte de violence à mon encontre, à nouveau commis dans la salle de bains alors que les deux autres s’étaient absentés. Elle me faisait face avec le même air dur et fermé que durant la cérémonie du rasage quelques années auparavant et s’affairait avec la même détermination forcenée. Il me semble qu’elle teignit la mèche d’une couleur plus neutre - je crois encore la voir frotter comme une folle avec ses gants en plastique – ce à quoi elle s’appliqua avec un zèle terrifiant, une sorte d’intimité malsaine dans un acte de déni, d’acharnement ultimement vain puisque les promenades communes cessèrent de toute façon.

L’année suivante fut ainsi bel et bien la dernière que nous passâmes ensemble. La tension avait entre-temps atteint une intensité insoutenable et dans la même location aux papiers peints défraîchis et meubles vieillots, le père se joignit à l’ancestrale obsession. Ma coupe à la The Cure devait y être pour quelque chose même si dans les embruns celle-ci retombait toujours comme un misérable soufflé. De ces dernières vacances c’est un sentiment de solitude permanente que je retiens, de rêves d’hommes, d’amour, de corps en liberté, de promenades en costume le soir sur la plage alors que la famille purgée devait continuer à parader sur le grand boulevard, les apparences sauves et forte de sa respectabilité retrouvée face 'aux gens'. Dès l’été suivant j'étais livré à moi-même et allais baiser à Paris, ramenant parfois des mecs dans l’appartement de banlieue caverneux aux volets fermés. Les quelques années qui suivirent furent enfin marquées, jusqu'à mon départ pour l'Angleterre, par une guerilla larvée et une forme de chantage affectif qui crispaient par moments nos rapports dans des éruptions de rancœur toujours laissées sans suites. Pendant ce temps nul doute qu'elle continuait à impressionner son entourage avec ses airs de mère jeune et dans le coup, ouverte à toutes les excentricités d’une pop britannique qui après tant s’années la tenait toujours autant en haleine sur les pistes. Entre deux roucoulades sur les derniers ladyboys du hit-parade, il n’est pas rare qu’elle me complimente encore maintenant sur ma coiffure, pourtant assez anachronique à bien des égards. "T’es bien comme ça" est l’appréciation finale, l’adoubement d’une femme qui a beaucoup souffert de par le passé, celle qui sait ce que le 'bien', décent et honnête, signifie.

27 September 2006

Fag Hag

'Topographie de la Terreur', dans ma chambre

Ma mère s’est toujours targuée d’être différente des autres femmes du secteur. De par son style vestimentaire, ses goûs musicaux clairement affichés et son apparence générale d’éternelle jeune fille, elle se distinguait farouchement des mégères et autres filles vieillies avant l’âge qu’elle croisait à la sortie des classes. "T’as de la chance, d’avoir une mère qui fait jeune comme moi", se plaisait-elle à répéter. "J’en connais pas beaucoup qui écouteraient Bowie". Et en effet, pas une sortie du beau David sans qu’elle ne se précipite au supermarché - surtout à l"époque où il "faisait un peu fille". Cette débauche de paillettes et de falsetti - que des charmeurs locaux tels que Cloclo ou Patrick Juvet relayaient chez nous - la ravissait plus que tout et alimentait l’usine à fantasmes, peut-être une réaction inconsciente à la brutalité et au manque cruel de fantaisie du monde ouvrier. Quoi qu’il en soit son intérêt évident pour la mode et la pop la faisait passer dans l’immeuble pour une beauté hyper-cool, réputation qu’elle n’aura de cesse de peaufiner et d’utiliser comme argument massue pour se démarquer d’autres femmes aux parcours pourtant pas si différents du sien. J’imagine qu’elle n’a pas eu grand-chose à se mettre sous la dent après la fin du Glam - les punks étant trop moches et mal élevés - et qu’elle a dû attendre la déferlante disco pour retrouver de beaux éphèbes à petites tenues moulantes et se sentir requinquée. Mais c’est vraiment avec les années quatre-vingt que tout explose, alors qu’une Angleterre plus perverse que jamais nous envoie coup sur coup Boy George (qu’elle appellera Boy), Pet Shop Boys et Jimmy Sommerville (simplement Djimmie pour elle). Et là c’est l’éclate intégrale le samedi soir devant des couples d’amis abasourdis, blonde électrique se trémoussant sans fin sur la piste de dance et s'ennivrant d’une audace impensable dans ce milieu conventionnel et fade.

Pendant ce temps elle eut un fils qui n’avait plus que son Bowie pour pleurer et piochait allègrement dans sa trousse à maquillage le mercredi après-midi pour quelques heures de transformation à la Scary Monsters - dialectique création/destruction à la clé, comme le Pierrot de la pochette - le tout chronométré en fonction de ses allers retours au supermarché. Avec une mère pareille le tour était joué, pensai-je, mais sa réaction plus que glaciale et franchement revêche au moment des faits me fit rapidement déchanter et me réduisit à une clandestinité honteuse. Un lourd climat de non-dit et de suspicion mutuelle s’instaura entre nous et de chapardages puérils (il m’est arrivé de retrouver MON fard à paupières de Thin White Duke dans son tiroir de coiffeuse) en aveux soutirés dans une sorte de chantage affectif mais immédiatement occultés (l’ouverture inopinée n’ayant duré que quelques secondes pour ne jamais se reproduire) il était clair que Boy George et moi étions deux choses très distinctes. Cette différence fondamentale de traitement se poursuivit dès lors et sous-tend - pour ne pas dire pourrit - encore à ce jour nos relations. Il n’est pas rare de la trouver toute excitée au téléphone au moment de la sortie d’un nouveau single de Djimmie - du moins quand celui-ci nous gratifie d’un autre de ses comebacks - et cet appel du pied inconscient (?) me fait de plus en plus l’effet d’une provocation. C’est comme si son détournement de la culture pop gay, sur laquelle j’estime avoir un droit légitime même quand la musique me gonfle, m'était devenu insupportable dans son refus forcené de me reconnaître dans ma dimension d’homme émotionnellement et sexuellement actif. Car la pierre d’achoppement se trouve bien là: alors que Boy George ou Pet Shop Boys restent d’aimables créatures loufoques évoluant dans l’espace abstrait et plastique de la célébrité médiatique - et sont en vertu de cela même comme désubstantialisés - je présente l’inconvénient de révéler dans ma physicalité le côté plus alarmant de la sexualité masculine, celui où il n’est essentiellement question que de bites, de poils et de culs.

Le cas de Sommerville est à cet égard instructif. Alors qu’elle adore son petit côté canaille et ses acrobaties vocales, elle s’est montrée un peu plus refroidie par l’accro de la queue qu’il s’avère être à certains moments, à tel point qu’elle a pu qualifier So cold the Night, où il est question de l'observation secrète d’un voisin à oilpé, d'"un peu porno". C’est drôle et étrange à la fois, et dans cette remarque se trouve peut-être un début d’explication. Ma mère n’aurait finalement à presque soixante ans qu’un rapport de midinette avec les choses de l’amour et du sexe - c’est-à-dire suspendu dans le temps, fortement idéalisé et débarrassé des dégeulasseries afférentes. Celle qui n’avait d’yeux que pour Cloclo et son beau costume blanc, qui fondait en larmes à la seule suggestion qu’il pût être pédé et souscrivit pleinement à la version expurgée de sa disparition accidentelle, serait en fait une attardée complète en plus d'une rêveuse invétérée. D’où son incapacité chronique à conceptualiser et encore moins digérer une forme de sexualité qui traîne derrière elle une réputation de souffre. Ce refus de me voir un corps au delà de ma nouvelle coiffure est une source d’irritation pour ne pas dire de ressentiment colossaux. Je pense incidemment à la relation sinistre et funeste qu’entretient Helmut Berger avec sa mère dans Les Damnés de Visconti, et d’une certaine manière mon histoire n’en est qu'une version très édulcorée, tenues classe et décadence Marlene en moins (bien que sur Cloclo je fusse aussi capable du meilleur, en petit short éponge et bottes de cuir ras-le-genou). Par la suite j’ai eu dans ma vie des jeunes femmes, certaines de très bonnes amies, qui, dans leurs tentatives d’infantilisation de l’être désincarné que j’étais devenu, me déniaient de la même façon l’appartenance d’un corps et d’une sexualité pleinement formée, si bien que je me trouvais transmué en sosie de pop star anglaise renvoyant à un original élusif et lointain (ce qui n’était pas non plus pour déplaire à ma mère, qui s’extasiait devant la troublante ressemblance). Mon corps ne se situait plus nulle part, abstrait et d’une forme indéfinie. Victime (et complice consentant) d’une entreprise de cloclonage, je ne vivais plus qu’à sa périphérie.

Il y a quelques jours, alors que je réintégrais mon corps comme presque chaque matin au club de sport, Bad Girls de Donna Summer s’est mis à retentir dans la salle de muscu. L’énergie du morceau et son pouvoir d’évocation étaient saisissants tant d’années après et c’est ainsi qu’une fois chez moi je remettai la main sur une vieille cassette du Bad Girls double LP, qui s’inscrit à la fin de la période classique de Donna, avant les maniérismes calibrés FM des années ultérieures où on ne la distinguera plus de Pat Benatar. Quelques longueurs de schmaltz sirupeux mises à part, l’album a, avec ses synthés distordus aussi moites qu’une backroom et ses enchaînements continus, une puissance proprement hypnotique. Je me souviens l'avoir écouté en boucle sur mon petit magnétophone, seul dans ma chambre, rêvant de Donna et aspirant à sa grâce de reine suprême. Jimmy Sommerville a plus tard raconté l’horreur qu’il a ressenti lorsqu’ellle a, dans un instant d’aveuglement stupéfiant menant à un suicide commercial rarement surpassé, décrit le sida comme un juste châtiment divin, tout comme plus ou moins au même moment Boy George ne se remettait pas des vigoureuses professions de foi hétérosexuelles d’un Bowie en plein révisionnisme. Comme on le voit, les années quatre-vingt ont été cruelles pour à peu près tout le monde, d’autant que ceux et celles que l’on considérait jusque là comme de véritables allié(e)s contre un oppresseur commun décidèrent comme de concert de nous trahir de la façon la plus hideuse et ringarde. Mais j’imagine que comme après toute déconvenue amoureuse on finit par en faire son deuil, pour éventuellement finir comme moi en salle de sport et apprendre enfin à se servir de ses poings.

20 August 2006

Les Puritains

1970s Adidas Glanzshorts

C’était toujours par des après-midi maussades que le bus de ramassage nous emmenait, nous et une autre classe - généralement la plus nulle - vers le gymnase municipal de l’autre cité que comptait la ville, celle située au-delà de l’autoroute. Même si la nôtre était bien pourvue en équipements sportifs, il nous fallait parfois faire ce déplacement vers ce qui pour moi s’assimilait à un abattoir dans l’angoisse anticipée de la violation. Il nous fallait faire longtemps la queue à l’entrée, filets de ballons à l’épaule et tenues de sport soigneusement pliées par les mères dans leurs petits sacs et prêtes à être passées. À la fin des années soixante-dix les baskets Adidas faisaient un malheur, surtout les blanches à bandes noires. J’avais du tanner mes parents pour avoir ma paire moi aussi et pour une fois une paire de vraies, pas les arnaques à deux ou quatre, voire cinq rayures qui auraient normalement dû m'échoir tant la dialectique authentique/ersatz marqua mon enfance. Ainsi je me sentais pour une fois dans le coup et un peu plus attirant mes Adidas aux pieds, prêt à pénétrer dans l’horrible halle caverneuse et sombre, puant la sueur fétide et le caoutchouc de chaussures. Les murs étaient peints de couleurs institutionnelles standard, verts visqueux et oranges-dégueulis, tout comme les classes du collège dont cet enfer n’était que l’extension. Les professeurs d'éducation physique portaient des ensemble en nylon chromatiquement assortis à cet environnment et dans leur froideur cassante et leur air revêche avaient quelque chose d’un peu malsain, voire même de franchement vicelard.

C’est ainsi que le désir de nous faire prendre une douche après l’entraînement tourna chez eux très vite à l’idée fixe, surtout le nôtre qui, avec ses lunettes fumées et ses survêtements moule-couilles, avait dans tout l’établissement une réputation de vrai cochon. Outre ses mises en boîte dévastatrices sur nos corps maladroits (en équilibre précaire sur ma poutre je fus un jour qualifié de voltigeuse) toutes les occasions étaient bonnes pour nous voir à poil dans les vestiaires, et il devait parfois faire preuve d’un surcroît d’autorité pour s’assurer que tout le monde se mît à exécution. Car venant d’un pays plutôt coincé sur les questions de nudité et de plus d’une classe ouvrière indécrottablement pudibonde, personne ne trouvait cela très normal et la mise à nu collective avait quelque chose de pénible et de traumatique pour de jeunes garçons en pleine mutation physique. Bref, rien du naturel ou de l’insouciance germanico-scandinave autour du corps révélé, mais une angoisse insupportable et humiliante dans l’exhibition forcée. Pendant des années les gymnases et vestiaires attenants furent les sites de cette honte primaire, de ces abus de pouvoir arbitraires, d’autant plus que mon homosexualité supputée m’exposait à une violence tous azimuts. Ma vision de la masculinité se résumait donc à l’obscurité sordide de ces locaux fermés sur l’extérieur, les odeurs infectes de pieds qui s’en dégageait et à l’anticipation d’une agression immédiate.

Maintenant en Allemagne, c’est-à-dire au pays d’Adidas, les choses commencent à prendre une tout autre tournure. Le processus avait certes été amorcé à Londres, où mon apprentissage de la boxe m’avait à nouveau familiarisé avec l’univers des douches et des petites odeurs, mais n’avait été que partiellement clos. À Berlin, ville qui transpire le cul de partout, ce qui jadis était source d’une répugnance et d’une terreur irraisonnées est en passe de devenir un fantasme érotique de premier ordre. Reconquérir les vestiaires allait de pair avec la question cruciale de ma réintégration à une masculinité aussi crainte que désirée et de la réappropriation de ce que je considérais m’appartenir de droit. Ayant de plus fait l’expérience d’un exhibitionnisme décomplexé dans quelques sex clubs de la ville, la route était toute tracée pour ma réconciliation avec le monde du sport. Certes le club que je fréquente est très largement queer, mais l’illusion est convaincante. C’est un peu comnme si nous nous amusions à parodier ce qui nous avait été si longtemps fermé dans une sorte de surenchère sur les codes comportementaux virils, comme ne plus se changer en douce sous sa serviette ou prendre sa douche dans la partie collective, bon matage de bites en sus. Ce réinvestissement fortement éroticisé s’accompagne d’un fétichisme assez crade pour toutes sortes d’accessoires jadis associés au cauchemard du sport à l’école, comme - les revoici dans leur gloire d’éternels classiques - les Adidas et chaussettes blanches, ainsi que ces petits shorts de polyamide bleus bien échancrés qui ont su garder leur côté New York années soixante-dix tout en découvrant l’entrejambe de façon alarmante et dans lesquels on a envie de faire les pires saloperies. Sans mentionner une fixation croissante sur les parties et fonctions corporelles afférentes, pieds, aisselles, culs, sueur, pisse: la voltigeuse revenue de ses aprés-midi d’ennui et d'effroi en aura finalement vu le côté subversivement jouissif.

12 July 2006

Hotpants et claquettes

Ruine de Flakturm, Volkspark Friedrichshain

Ce soir, juste après être descendu du tramway, je vis deux jeunes mecs en short passer de l'autre côté de l'avenue, tous deux probablement d'une vingtaine d'années. L'un d'eux, en marcel noir et assez mignon, marchait pieds nus sur le trottoir, les plantes noires de la poussière des rues. Je trouvai la scène terriblement excitante et d'une facilité bouleversante. Ce genre de liberté est celle que le viens de commencer de m'octroyer et ne semble devoir se gagner qu'à coup d'audaces microscopiques. Un jour on découvre le genou, le lendemain ce sont les flip-flops qui font leur entrée dans une vie passée à scruter et analyser la moindre déviation de style. Sentir l'air chaud de la ville glisser sur mes pieds était troublant, les découvrir dans le métro ou marcher à même le sol brûlant encore davantage, et c'etait comme si je m'engageais lentement dans le monde par ce simple acte vestimentaire et réintégrais une normalité relative où le corps ne poserait plus problème dans l'équilibre retrouvé de sa plastique. C'est une légèreté inconnue - mais jamais réellement spontanée tant je dois constamment m'y forcer - dont la boxe m'avait donné un avant-goût furtif et qu'il me tarde de revivre. À cet effet je vais courir au parc presque chaque jour, Volkspark Friedrichshain et sa grande arène verte où les hommes se font bronzer l'été. Au centre du paysage trône une hauteur touffue, sorte de ziggourat végétale couronnée de structures de béton rouillé et à moitié écroulées, sans doute les restes d'une Flakturm datant de la guerre. Les allées hélicoïdales et ombragées menant au sommet sont toujours désertes. Dans le corps retrouvé je voudrais être pris dans les faisceaux de leurs regards. Dans le parc et au bord des lacs je m'expose parmi eux, en égal apparent.

Le dernier été où je pense être sorti aussi physiquement exposé, je devais avoir une douzaine d'années. Un après-midi de vacances je promenais la petite fille de la voisine dans les allées sinueuses et labyrinthiques de la cité, au-delà du terrain vague. Je portais un short court, des sandales blanches et une casquette à logo de compagnie pétrolière ramené par le père de je ne sais quelle station-service. À un détour face à l'école primaire une bande de jeunes assis autour d'une entrée d'immeuble me regardèrent longuement passer et m'invectivèrent devant l'enfant, qui était trop jeune pour comprendre la nature des injures. Je la poussai devant moi tout en pressant le pas, alors qu'une des filles de la bande me demandait où était mon mec. Ébranlé et paniqué je traversai le terrain vague en hâte avec la petite à mes côtés, dans ce corps squelettique juché sur des jambes menues, brindilles raides informes et terminées par des sandales de fille, un corps gracile et débile qui ne pouvait susciter que mépris de la part de ceux qui l'avaient si longuement regardé et jaugé. Ils avaient de l'allure en skets et n'auraient jamais parcouru la cité en short en éponge et claquettes en roulant des hanches. Aujourd'hui je marchais à Schöneberg dans un short de boxeur en satin noir et flip-flops bleues. Sur Martin-Luther-Straße j'entrais dans tous les sex-shops et examinais distraitement la marchandise. J'aimais la fraîcheur et l'atmosphère paisible de ces lieux. Je me disais que c'était le meilleur moment de l'année pour assister à une projection puisqu'il y aurait si peu à enlever une fois dans les travées. Dans la rues des hommes me regardaient. Je me demandais quel effet cela ferait d'être eux à la place de moi, dans ces corps autrement formés que le mien.

21 March 2006

La Fiancée du Vent

English version

Dans le tramway, le long des avenues qui convergent vers Alexanderplatz, je les cherche du regard et me demande lesquelles viennent véritablement de là, de l’ancienne République Démocratique. Elles, les femmes de l’utopie socialiste qui autrefois défilaient le sourire radieux dans les espaces limpides du Panoptique de la nouvelle Allemagne. Les femmes y étaient selon l’idéologie officielle les égales à part entière des hommes dans le projet commun à édifier - bien qu’on les y aimât toujours aussi vertueuses et dévouées, que ce fût dans les gravats à déblayer, en usine ou dans le chantier permanent et la boue de la reconstruction. Dans le tramway elles sont assises près de moi. Je me demande ce que cela veut dire, avoir été une Femme Socialiste, avoir pris part à la vision universelle qui devait leur garantir une place inédite dans la société, et si cela se distingue essentiellement de l’expérience d’être une femme Post-Socialiste. Qu’ont-elles vécu de cette déflagration, de la disparition d'un régime qui d'une certaine manière les glorifiait? Leur expérience et leur présence dans le monde sont-elles à présent d’une nature autre? Tout comme ma mère aurait dû être transformée en dériveuse Situationniste dans les grands ensembles de la banlieue parisienne, la Femme Socialiste a-t-elle réellement existé à Karl-Marx-Stadt ou à Rostock?

 

Voies ferrées, Friedrichshain/Volkspark Friedrichshain/Bloc d'appartements, Karl-Marx-Allee

Dans les nouveaux Bundesländer qui ont réintégré le giron de la République Fédérale en 1990 les femmes sont particulièrement touchées par un chômage endémique et l'on pourrait même dire qu'elles furent les premières victimes des restructurations économiques profondes survenues après la réunification. Dans l’ex-RDA en revanche, leur visibilité dans la sphère publique avait été activement encouragée par un pouvoir affirmant une rupture totale avec un passé bourgeois et fasciste, par opposition consciente à une Allemagne de l’Ouest où la répartition des rôles entre sexes était définie de façon beaucoup plus traditionnelle. L’égalité au travail était même promue au rang de principe fondateur du jeune État socialiste et des lois facilitant l’accès des femmes à l’emploi furent promptement promulguées. Il serait néanmoins un peu excessif de voir dans la RDA une sorte de paradis proto-féministe avant-gardiste où l’émancipation des femmes aurait été à l'ordre du jour. La présence de ces dernières dans le domaine public et leurs posiibilités de réalisation en tant qu’agent autonomes dotée d’un destin propre étaient tout aussi conditionnées et contrôlées que dans le modèle "réactionnaire" de société que le nouvel ordre socialiste prétendait renverser, les deux côtés du clivage idéologique ayant créé leurs propres archétypes (la mère-amie-amante et occasionnellement catin corvéable à merci de nos contrées versus la travailleuse en combinaison, vigoureuse et déterminée, des étincelles plein les yeux, dans l"Ostblock). Ces deux constructions idéologiques s’avérèrent également étriquées et ignorantes de la complexité de l’expérience féminine à une époque de fortes turbulences historiques et l’on peut légitimement de demander comment des siècles d’organisation patriarchale auraient pu du jour au lendemain s’évanouir avec l’avènement du socialisme - un autre mythe discutable ayant présidé à l’établissement du nouvel État et à son intégration dans une eschatologie historique héroïque.

Les travaux très pertinents d’Astrid Ihle sur les photographes est-allemandes Ursula Arnold et Evelyn Richter mettent superbement en relief le gouffre existant entre la propagande officielle sur le rôle social des femmes et la réalité moins reluisante de leur condition dans un pays détruit et profondement humilié. De la Trümmerfrau des lendemains de bombardements aux ouvrières glorieuses de la reconstruction, les représentations officielles mettaient immanquablement en scène le seul archetype de sur-femme dont les aspirations et efforts étaient exclusivement tournés vers l’édification de l’utopie socialiste. Tout ce qui pouvait avoir trait à une quelconque relégation, aliénation et a fortiori violence sociales et sexuelles n’entraient aucunement dans les paramètres fixes d’un système totalitaire qui n’avaient aucune prise sur les complexités et ambiguïtés de la réalité vécue. À travers l’analyse subtile des photographies de Richter et d'Arnold, Astrid Ihle fait état d’une fragile réappropriation de l’espace social et urbain, et par le biais d'un objectif photographique 're-sexué' rend visible une réalité alternative et potentiellement subversive pour le pouvoir en place, une représentation ambivalente, complexe et bien moins tranchée de la vie quotidienne. On peut en filigrane y déceler la présence élusive d'une hypothétique flâneuse, figure en perpétuelle circulation dans l’espace urbain et contestant les normes et codes de l’iconographie officielle. La femme était considerée sous son aspect le plus éthéré (c’est-à-dire dénué de corps) comme une entité d’ordre économique dont la valeur était mesurée à l’aune du projet historique socialiste. Pour ce qui est de sa subjectivité, de son désir et de sa corporéalité dans une telle société ils demeuraient trop instables pour qu’un régime puritain de vieux bureaucrates ne veuille y mettre le holà. Le corps féminin comme vecteur de danger, de subversion et de destructivité était l’'autre’ ultime et irréductible que le pouvoir dans toute sa puissance cherchait à tout prix à neutraliser.

La question de la présence du féminin dans la sphère publique et sa déviation potentielle des limites imposées sont au cœur de Fräulein Schmetterling, un film produit en 1965-66 par la Deutsche Film-Aktiengesellschaft (DEFA) sur un script de Christa et Gerhard Wolf, dans lequel les thèmes étroitement liés d’émancipation féminine et de transformations urbaines sont clairement articulés. Cependant le film fut d’emblée considéré comme suffisamment suspect par les caciques du Comité Central du SED pour être immédiatement interdit de sortie. Le film, restauré et reconstitué à partir des fragments ayant survécu à son pourrissement dans quelque enfer d'archives, fut projeté à Berlin il y a quelques mois, une expérience particulièrement émouvante et sans doute l’une des projections les plus exaltantes à laquelle j’aie jamais assisté. Helene, l’héroïne principale, rêve d’une infinité de vies possibles dans un Berlin ensoleillé et (on enfonce là vraiment le clou) cosmopolite et ne semble pas prendre conscience de l’urgence de l’édification socialiste. Elle est un peu excentrique, pleine de fantaisie et se révèle incapable de rester en place dans les nombreux emplois auxquels les autorités l’assignent de toute leur puissance technocratique, que ce soit auprès d’une poissonnière patibulaire, en tant que vendeuse dans une boutique 'de luxe' sur la Karl-Marx-Allee (qui en semblerait presque aussi chic que Fifth Avenue) et enfin comme contrôleuse dans le tramway, chaque expérience s’achevant dans la débâcle et l’humiliation pour une Helene de plus en plus folâtre. De plus elle vit du côté d’Alexanderplatz dans un vieil immeuble délabré promis à la démolition, l’une de ces Mietskasernen du vieux Berlin qui avaient été épargnée par les bombardements, et refuse de débarrasser les lieux malgré les interventions tatillonnnes des autorités qui tentent par ailleurs de la séparer de sa jeune sœur. De même que les blocs d’habitation flambant neufs de la ville socialiste - le dispositf monumental de la Karl-Marx-Allee en constituant le prototype le plus totalisant dans son envergure - le vieux secteur dissimulait quelque chose de trop ambigu, de fluctuant et de potentiellement menaçant pour l’ordre dominant. Tout comme le désir lui-même.

Dans Fräulein Schmetterling nous assistons à un conflit permanent entre la réalisation d’un désir en circulation inentravée et l’imposition d’un espace de plus en plus monodimensionnel et transparent, une sorte de ville-panoptique hors de laquelle il n'existe aucune échappée possible. Une jeune femme seule parcourant les rues sans raison précise, parfois par simple désir des hommes comme le montre sa liaison avortée avec un beau boxeur, ou rêvant de grands soirs dans une ville somptueuse (comme dans la scène touchante où on la voit sortir de Café Moskau dans différentes tenues élégantes ou tourbillonner dans une valse infinie avec le même boxeur au sommet de la Marienkirche) entre en collision frontale avec la vision officiellement promue de la femme idéologiquement irréprochable, une créature abstraite et désincarnée devenue icône monosémique et immédiatement identifiable. Les autres femmes du film semblent en effet se conformer à cet idéal, des travailleuses honnêtes et ne renâclant pas à la tâche telles que l'odieuse poissionnière et la patronne de la boutique de luxe à la bureaucrate omniprésente et intrusive du Jugendamt, inflexible dans sa détermination de mettre Helene au pas. Finalement celle-ci est relogée dans l’un des blocs bordant la Karl-Marx-Allee où on lui fait bien sentir qu’elle peut commencer à mener une vie conforme aux principes et valeurs socialistes. Enchâssée dans son sarcophage de verre et le béton elle surplombe le boulevard triomphal, simultanément voyeuse et soumise au regard collectif. Le désir sexuel errant et les rêves de romance sont ainsi réprimés par un pouvoir coercitif et épris de pureté idéologique et mettant architecture et urbanisme au service de ses intentions. Mais l’espoir renaît lorsque – et c’est sans doute cela qui a déplu au Comité Central – Helene fait la connaissance d’un mime après une visite au cirque et semble une fois de plus s’extirper des griffes de l’infernale machine dans une explosion finale d’extravagance et de fantaisie. Il serait instructif de mettre ce miracle de film en perspective avec l’expérience des milliers de femmes des classes populaires qui furent relogées lors des programmes urbanistiques titanesques des années soixante et soixante-dix en Europe de l'Ouest.

Cette éradication de la sensualité et des poursuites érotiques suspectes était consubstantielle au programme idéologique socialiste, où hommes et femmes étaient sans distinction transformés en entités propres et immatérielles dont on ne pouvait songer un seul moment qu’elles s’adonnent à une pratique aussi corruptrice et occidentale que le sexe (ou le sechs comme le prononce la mère de Klaus dans Helden wie wir - malheureusement traduit dans l’édition française par Le Complexe de Klaus). La femme en tant qu’ouvrière de ferme et d’usine ou comme bureaucrate marmoréenne dont les vies n’étaient considérées qu’en termes de productivité et d’efficacité et dont la place attitrée était strictement réglementée et contrôlée à chaque niveau de l’existence, avait encore moins de temps pour de telles frivolités, et l’on songe au modèle de la championne olympique dopée aux hormones comme du résultat asexué d’une expérimentation en ingénierie sociale qui aurait mal tourné. Cette évacuation terminale de toute sensualité du monde des humains se retrouve de façon particulièrement exacerbée dans Les Bonnes Femmes de Wolfgang Hilbig, incursion hallucinée dans la désintégration mentale d’un homme en chute libre dans une RDA en déni sexuel intégral. Voyage cauchemardesque autour de petites villes industrielles plongées dans le noir et de décharges publiques, le texte retrace la descente dans l’inexistence d’un homme tourmenté par l’impuissance sexuelle à laquelle il est forcé par l’immixtion permanente de l’État dans ses affaires de cul et qui perd tout contact avec la réalité lorqu’il lui apparaît que les 'bonnes femmes' - du moins celles qui n’ont pas voulu sacrifier leur féminité aux impératifs idéologiques mortifères du régime - ont toutes disparu de RDA. Sur une note plus légère mais non moins acide Anna Funder consacre dans son Stasiland un chapitre au 'Lipsi’, une danse étrange et hybride lancée par les autorités à l’intention d’une jeunesse éprise de rock’n’roll mais qui là aussi n’en obtiendra qu’un pâle ersatz, car en effet tout mouvement lascif et suggestif des hanches avait été prudemment éliminé du Lipsi, d’où son côté un peu rigide et sautillant. C'en serait presque drôle si ce n’était d’une perversité si noire. On pense à des salles de bal désertes, à des palais au lino craquelé et peuplés de gérontes liquéfiés, à une humeur brune de nature indéfinie qui suinterait de chaque pore du corps étatique décomposé pour corroder la vie dans sa texture même.

 

Deux essais brillants de Astrid Ihle sur la photographie en RDA: Wandering the Streets of Socialism: a Discussion of the Street Photography of Arno Fischer and Ursula Arnold, in Socialist Spaces. Sites of Everyday Life in the Eastern Bloc, edited by David Crowley and Susan E. Reid. Oxford, New York: Berg, 2002; Framing socialist Reconstruction in the GDR: Women under Socialism - a Discussion of the Fragments of a Documentary Project by the Photographer Evelyn Richter, in East Germany: Continuity and Change, edited by Paul Cooke and Jonathan Grix. Amsterdam, Atlanta GA: Rodopi, 2000.

Ce dernier ouvrage inclut également un essai consacré à Die Weiber dans le cadre d'une analyse de la répression sexuelle et historique: Paul Cooke, Continuity and Taboo: Sexual Repression and 'Vergangenheitsbewältigung' in Wolfgang Hilbig’s Die Weiber.

Wolfgang Hilbig, Die Weiber. Frankfurt am Main: S. Fischer Verlag GmbH, 1987. Traduit de l'Allemand par Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent sous le titre Les bonnes Femmes. Paris: Gallimard, 1993.

Anna Funder, Stasiland. London: Granta Books, 2003.

 

Die Windsbraut

Alexanderplatz/Volkspark Friedrichshain/Cafe Moskau, Karl-Marx-Allee

In the new Bundesländer chronic unemployment did in the years following the Wende hit women particularly hard. In the former GDR they had, unlike their counterparts in the West who were to a greater degree confined to a more traditionally defined social role, enjoyed unprecedented visibility in public life with the blessing of the authorities. Gender equality at work was even proclaimed by the socialist regime as a fundamental principle upon which the new society was to be built on the smouldering (and soon forgotten) remains of old Germany and a relatively progressive policy with regard to women’s access to employment was implemented accordingly. It would however be a bit hasty to imagine the defunct state as some kind of proto-feminist paradise, where female emancipation and self-realisation were the order of the day. Women’s presence in the public sphere and their prospects as independent, self-determining agents were actually just as controlled and limited as in the 'reactionary' society the newly-founded socialist state was purporting to supersede, both sides of the ideological divide generating their own role-models and archetypes (the home-bound mother, wife and sexpot in the West; the vigorous, squeaky-clean, slightly asexual worker in the East). Both ideological constructs happened to be equally constricting and dismissive of the complexity of female experience in a period of historical upheavals, and one may rightly wonder how it could so innocently be claimed that centuries of patriarchal rule had abruptly come to an end with the socialist dawn - another questionable myth with regard to the radically new beginning the GDR was supposed to embody in the grand narrative of human history.

Astrid Ihle’s brilliant work on GDR female photographers Ursula Arnold and Evelyn Richter underlines this discrepancy between official, propagandist discourse on the place of women in socialist society and the dire reality of womanhood in a devastated, deeply traumatised country. From the Trümmerfrauen of post-war reconstruction to the robust, rosy cheeked factory heroins, official representation was unwaveringly revolving around the same archetype of a wonderwoman whose sole aim was the edification of the ideologically superior socialist utopia. Social, sexual relegation, alienation or even violence had no legitimacy within the parameters of an totalising ideological system that had no interest in the ambiguities and complexities of daily life. Through her subtle analysis of Arnold and Richter’s photography, Ihle points to a fragile reappropriation of social, gendered space through the camera lens and presents a virtually subversive alternative to official discourse, an ambivalent, complex and not so clear-cut representaion of lived reality. Only fleetingly can we catch a glimpse of the urban flâneuse Astrid Ihle refers to, a hidden other in perpetual motion undermining standard official iconography. Womanhood was conceived of only in economic terms, an abstract entity whose worth could only be determined in relation to the perpetually imminent advent of socialism on earth. As for female subjectivity, desire and bodies in such a society, they remained deeply subversive factors which a puritanical, less than sensuously enclined regime could only ignore and repress. The female body as a site of danger, subversion and unbridled unpredictability was the ultimate, irreducible other that the socialist State in all its might could only seek to neutralise and control.

The question of the presence of the female body in public space and its potentially problematic deviation from the dominant order is at the core of Fräulein Schmetterling, a film produced in 1965-66 by the Deutsche Film-Aktiengesellschaft (DEFA) with a script by Christa and Gerhard Wolf, as the intrinsically linked themes of female self-realisation and urbanistic transformations are here clearly articulated. The film was deemed suspicious enough by the Central Committee of the SED not to be released. The few fragmental remains that restoration could salvage were shown a few months ago at the Zeughauskino in Berlin. It was a deeply moving experience and probably one of the most exhilarating screenings I’ve ever attended. Helene, the main protagonist, dreams her many possible lives in a sunny, excitingly cosmopolitan Ost-Berlin and doesn’t seem to grasp the urgency of socialist edification. She is a bit of a eccentric, whimsical and unable to hold down any of the jobs the authorities 'allocate' her to, first as a fishwife’s assistant, then as sales staff in an exclusive boutique on the Karl-Marx-Allee - which almost manages to look chic - and finally as a tram ticket inspector, each experience resulting in failure and humiliation. Moreover she lives in a derelict, soon to be knocked down old Mietskaserne that had survived the bombings around the Alexanderplatz and obstinately refuses to vacate the place despite the authorities’ repeated attempts to dislodge her and separate her from her younger sister. Unlike the new, rationally designed blocks of flats gracing the new avenues of socialist victory - the Karl-Marx-Allee being the prototype of such totalising designs - the old quarters concealed in the eyes of the institutions something shady, ambiguous, deviant and potentially damaging to the political order. Just like desire itself.

In Fräulein Schmetterling we witness the continuous conflict between the realisation of desire in its uncontrollable circulation and an increasingly monodimensional, transparent architectural space, the panoptical city from which there is no escape. A lone woman roaming the city streets, sometimes looking for men, as her ill-fated fling with a boxer testifies, or dreaming her life away in sumptuous settings (as in the lovely scene showing her wearing different evening dresses outside Café Moskau or waltzing in the evening sun up the Marienkirche with the same boxer) is colliding head-on with the officially promoted version of the ideologically committed woman, a creature turned into a monosemic, easily identifiable icon of the new order. Most women in the film conform to that ideal, from duty-conscious, decent working people such as the fish stall harpy or the boutique 'manageress’ to the relentlessly intrusive bureaucrat from the Jugendamt who is determined to bring Helene to heel. Eventually she is rehoused in one of the blocks along the Karl-Marx-Allee where she can start a new life in accordance with socialist values and aspirations. Encased in glass and concrete she overlooks the monumental boulevard, seeing everyone and becoming visible to all. Errant sexual desire and dreams of romance are nipped in the bud by means of urbanistic concepts devised to consolidate a coercive, omniscient power. But there is love at the end of the road when she ends up meeting a mime artist in a circus and seems once again to slip out of the State’s clutches. It would be interesting to put this film in perspective with the similar experience thousands of working-class women must have had of urban space in Western Europe during the epic housing programmes of the sixties and seventies.

This wariness of sensuality and erotic pursuits was consubstantial with the socialist programme. Men and women were turned into clean, dematerialised entities who couldn’t be thought of as indulging in something as trivial and 'western’ as sex (or sechs as pronounced by Klaus's mother in Helden wie wir). The woman as farm/factory worker or stern faced bureaucrat whose lives were entirely geared towards productive efficiency and whose 'rightful place’ was strictly codified and kept in check at every level, had even less time for such frivolity, and the epitome of the hormonally enhanced Olympic champion immediately springs to mind as the desexualised outcome of experiments gone horribly wrong. This terminal evacuation of sensuality from the world is one of the main themes in Wolfgang Hilbig’s Die Weiber, a hallucinatory foray into mental disintegration and sexual repression in the GDR. A nightmarish journey through decayed industrial towns and rubbish heaps, it traces the slow descent into non-existence of a man tormented by an impotence exacerbated by the State’s incessant intrusion into his stifled sex life and who loses his grip on reality as it suddenly dawns on him that all women have vanished from the country. On a lighter but no less incisive note Anna Funder devotes in Stasiland an entire chapter to the 'Lipsi', a weird hybrid of a dance concocted by the authorities in the sixties and from which all lascivious hip movements had been systematically removed, hence its strange hieratic, hopping quality. It's as funny as it is unsettling and conjures up images of deserted ballrooms, cracked linoleum palaces peopled by a fossilized gerontocracy and an unidentified brown humour oozing out of all pores of the State and corroding life in its very texture.

 

Two superb essays by Astrid Ihle: Wandering the Streets of Socialism: a Discussion of the Street Photography of Arno Fischer and Ursula Arnold, in Socialist Spaces. Sites of Everyday Life in the Eastern Bloc, edited by David Crowley and Susan E. Reid. Oxford, New York: Berg, 2002; Framing socialist Reconstruction in the GDR: Women under Socialism - a Discussion of the Fragments of a Documentary Project by the Photographer Evelyn Richter, in East Germany: Continuity and Change, edited by Paul Cooke and Jonathan Grix. Amsterdam, Atlanta GA: Rodopi, 2000.

The latter book also includes an essay on Die Weiber: Paul Cooke, Continuity and Taboo: Sexual Repression and 'Vergangenheitsbewältigung' in Wolfgang Hilbig’s Die Weiber. Wolfgang Hilbig, Die Weiber. Frankfurt am Main: S. Fischer Verlag GmbH, 1987. As far as I am aware there is no English translation of the novel.

Anna Funder, Stasiland. London: Granta Books, 2003.

15 January 2006

Étoile des Neiges

'Topographie de la Terreur' la nuit

Je voudrais pouvoir extirper chaque petite histoire de mon enfance, si infime et insignifiante soit-elle, et rendre visible l'invariabilité désespérante de la vie dans cette ville périphérique, la constance des mécanismes d'abjection et d'oppression qui la font tourner dans sa normalité revendiquée, la violence fondamentale qui informe son existence même. Sous ses apparences enjouées et solidaires la collectivité s'autorégule et se rend capable des pires exactions au nom de sa propre survie. Dans son omniprésence et sa nécessité essentielle la violence s'exerce à tous les niveaux et sous des formes multiples: dans les lieux anodins, les poches de temps mort, les déflagrations infimes dans la conscience de soi, la peur au ventre dans le soleil des après-midi de semaine, une géographie de la terreur où les organes officiels de l'éducation de masse et du grand commerce laminent les âmes et les corps déviants.

Il existait face à l'immeuble familial et au-delà du mur d'enceinte qui nous séparait des pauvres assistés une étendue vaste et informe qui avait été rendue à son état élémentaire. On l'appelait 'terrain vague' et dans son enchevêtrement dense de ronces et de végétation sauvage ne servait guère qu'aux vieux cons du coin pour y promener leurs chiens et, sait-on jamais, y faire de bien jolies rencontres. L'espace était bordé d'un côté par un enchaînement pavillonnaire coquet habité par des retraités et des familles 'bien' et de l'autre par une continuité de Zeilenbaus d'aspect indifférencié, ceux que ma mère appelait 'les HLM' pour bien marquer son statut récemment acquis de résidente privée. Le terrain vague était si inhospitalier qu'il ne se prêtait même pas au jeu. C'était plutôt une sorte de jungle où l'on n'arrivait que par accident, inattention, à la suite d'une frayeur soudaine et incontrôlable ou du fait d'une contrainte extérieure. Je m'y étais perdu pour la première fois un jour pendant la pause du déjeuner. Un grand des classes supérieures, un molosse répugnant que je connaissais à peine, m'avait frappé derrière la tête alors que nous rentrions en groupe par les allées ombragées et cossues menant à l'église. J'avais juste ricané d'une idiotie quelconque et il s'en était vexé. Je me sentis infiniment humilié par ce coup, qui ne fit que confirmer et rendre intolérable l'insignifiance de la personne que je me sentais devenir. Ma vie était en chute libre dans une discrétion et un silence absolus. Mon corps, dont la naissance au monde était tout sauf harmonieuse, devenait inconfortable et déplaisant, sentiment que la mode prétendument exclusive imposée par ma mère ne fit rien pour dissiper. À la suite de la claque je me suis je ne sais comment retrouvé dans le terrain vague, environné de toutes parts d'arbustes déchiquetés et squelettiques, au bord des larmes et nerveusement ébranlé. C'était un jour morne et plat. Le ciel était d'un blanc uniforme sur l'étendue boueuse couverte de merde, une journée ordinaire dans une ville de banlieue célébrée pour sa douceur de vivre et le dynamisme de sa communauté. Avançant au milieu des ronces je voyais la fenêtre de ma chambre par-delà le mur d'enceinte. Là on m'attendait pour le déjeuner, là se déroulaient les rituels d'une autre normalité qui devait à tout prix rester imperméable à celle qui sévissait au dehors. C'était là mon obsession fondamentale, que l'incertitude et l'hostilité du monde n'y pénètrent jamais.

L'hiver avant Noël il faisait déjà noir au moment de quitter l'école. Parfois nous rentrions directement du gymnase, l'un des nombreux éléments du dispositif d'abaissement physique et moral que comptait la 'Topographie de la Terreur'. Les vacances de Noël étaient toujours l'occasion de réjouissances particulières puisque la famille ne se reconstituait véritablement que pour cette unique célébration, avant qu'un repli étrange et une lente décomposition des liens n'y mettent fin quelques années plus tard. Je me sentais bien à l'abri dans l'appartement, posté devant la télé et pensant à l'immense famille, cette galaxie infinie et complexe d'oncles, de tantes, de cousins et cousines, au sein de laquelle j'avais ma place incontestée et où j'étais l'égal et le semblable de tant d'autres. Cette année-là il avait même neigé et sur la dernière ligne droite avant la maison le terrain vague s'ouvrait béant sur ma gauche, une obscurité insondable de laquelle rien n'émergeait. Plus loin dans la rue un groupe de garçons dont je ne discernais que les silhouettes s'avançait vers moi, une menace à la fois vague et familière qui me fit redouter le pire. Arrivés à ma hauteur ils m'agrippèrent en proférant des insultes et me précipitèrent violemment dans les buissons en contrebas, avant de poursuivre tranquilement leur chemin. L'épaisseur de neige était telle dans le terrain vague qu'il m'était impossible de me relever. Je ne sais combien de temps j'ai attendu là dans l'étendue compacte et bleue, qui semblait faiblement irradier dans la nuit, engoncé dans ma vraie-fausse veste militaire qui entravait tout mouvement. À l'horizon l'appartement familial brillait dèjà de tous ses feux, mais là où j'étais il aurait aussi bien pu se trouver à des années-lumière. C'est alors qu'une amie de classe, S., passa en vélo. Elle habitait l'un des pavillons pour gens bien qui bordaient la rue et m'aida à m'extraire de l'informité glacée. La honte m'étreignait et je ne pus rien dire de ce qui m'avait amené là. Je regagnai ainsi l'appartement en feignant la plus grande normalité, un instinct qui ne me quitterait désormais plus. Des années après le terrain vague fut décimé et sur son emplacement la ville érigea un complexe géronto-commercial, une superette et une maison de retraite flambant neuf avec salles communes s'ouvrant sur le parking à la vue de tous - retisser du lien social, dit-on. Ma mère trouva l'architecture très réussie, au point de déclarer: "le jour venu ton père et moi, on n'aura qu'à traverser la rue". J'eus alors un désir irrépressible de hurler.

31 December 2005

Mains baladeuses

La petite ville bavaroise était inerte sous la neige uniforme. Le soleil recommençait à briller et de l'autre côté du fleuve aux eaux vertes, l'Autriche se profilait parmi les nuées éffilochées dans son mystère d'empire révolu, un pays dont je persiste à ne vouloir reconnaître les penchants ultra-réactionnaires tant sa culture urbaine est (ou plutôt fut) eblouissante. Au milieu des maisons aux couleurs acidulées et presque factices dans leur perfection de grosses confiseries je faisais remarquer à M. que le Nosferatu de Herzog aurait pu être tourné là au lieu d'Amsterdam, qui me semblait être un choix un peu facile, ou bien à Passau, où le confluent des trois fleuves - dont le Danube - et la monumentalité de l'architecture et du cadre naturel qui les bordent auraient conféré à l'histoire une dimension bien plus fantastique. Adjani y paraît encore plus spectrale que dans Possession et les choeurs grandioses en accords couplés de la bande originale, qui font un peu songer à Konx-Om-Pax de Scelsi, renforcent l'irréalité oppressante du film.

Dans la rue déserte et étincelante de neige deux policiers en civil étaient garés et attendaient. Descendant en trombe à notre passage ils nous prièrent de nous arrêter en brandissant leurs cartes, la raison première semblant être un contrôle d'identité de routine avant de vite dégénérer en fouille intégrale à la recherche de stupéfiants. Les papiers furent confisqués dans un cérémonial désagréablement réminiscent des inspections incessantes dont j'étais l'objet à Paris et qui ne prirent fin qu'après mon expatriation à Londres. Mon passeport britannique, dont les ors royaux se sont avec le temps effacés de la couverture pour ne laisser place qu'à un vide d'appartenance nationale assez affolant, parut d'emblée suspect et son inspection obstinée n'ayant révélé aucun secret la fouille qui suivit à ras du corps redoubla de vigueur. L'un des deux, un gros aux avant-bras potelés et velus, glissa ses mains dans mes poches et agrippa tout ce qu'il put y trouver, l'exaltation du devoir bien fait expliquant la fougue qu'il y employa. Une attente aussi longue sur une rue déserte un jour de neige devait justifier que l'on se fît une joie pareille à la vue de deux pédés. Cette incursion inopinée dans mon espace physique fut à la fois humiliante et du plus mauvais goût. Tout autour le village engourdi se préparait aux réjouissances du soir, les petites maisons multicolores étagées sur les hauteurs au milieu de joyeux ruisseaux n'évoquant que paix et prospérité, l'idylle de vies qui s'écoulent dans la certitude de ne jamais se trouver du mauvais côté du zèle policier. La Bavière m'apparaissait comme repue dans sa décence fondamentale et heureuse de ne pas en savoir plus.

La vexation n'est pourtant jamais qu'au tournant d'une rue enneigée mais semble en vertu du sempiternel délit de facies toujours épargner une part importante de la population: à savoir blanche, hétérosexuelle et vieille. Le phénomène est d'ailleurs familier aux banlieues françaises où les opérations de contrôle se passent généralement avec encore moins de courtoisie. Il est frappant que le pays se trouve encore sous le coup d'un état d'urgence décrété il y a des semaines au plus fort des émeutes et que la population accepte de son plein gré une réduction systématique des ses droits au nom de sa propre sécurité, allant même jusqu'à plébisciter le gouvernement pour son inflexibilité face aux insurgés. On y célèbre le retour à l'ordre alors que le tour de vis signifiant le renoncement aveugle à toujours plus de liberté a déjà été donné. Ce soir, horrifié de devoir revivre cela hors de France, et alors que le sentiment d'outrage s'estompe peu à peu grâce au Schnapps, je rêve de la fin du mépris cynique des uns qui ne se nourrit que de la complaisance imbécile des autres.

Burghausen, Noël en Bavière