24 April 2012

Cruel and Tender

 

Let's dance, for fear your grace should fall
Let's dance, for fear tonight is all

 

E+CFlat22

Comme toujours en arrivant à Orly j'ai préféré prendre le 183 vers la Porte de Choisy. C'est sans doute la façon la plus lente de gagner le centre mais le bus express, qui prend directement l'autoroute, ne donne jamais grand-chose à voir. Car j'aime me retrouver au contact de Paris en traversant cette portion de banlieue sud, qui même si seulement large de quelques kilomètres, défile suffisamment lentement pour me donner le plaisir de l'observation, le temps de me laisser imprégner du sentiment d'être à nouveau là, rattrapé par un passé que chaque détail microscopique ravive. C'est toujours avec trépidation qu'une fois le complexe de l'aéroport passé avec ses énormes hangars à demi désaffectés, je pénètre dans les premiers quartiers d'habitation, des lotissements ouvriers de petits pavillons lugubres, cadre rêvé de Série Noire me rappelant le minuscule appartement de ma grand-mère où flottaient des odeurs de pots de chambre javellisés, avant que n'apparaisse dans l'énormité de ses empilements la Cité des Aviateurs - c'est toujours Orly -, dont les tours sont en cours de rénovation. Elles me paraissent démesurées dans ce gigantisme typiquement français qui ne sait où s'arrêter, avec leurs verrières de cages d'escaliers dévalant sur toute la hauteur. Je regarde les gens avec insistance, qui reviennent des courses ou rentrent exténués du travail un jour normal de semaine. Ils m'intriguent, eux qui sont restés là tout ce temps, qui ont changé avec le pays. Un groupe de trois laskars passe de l'autre côté de la rue, survêts blancs et doudounes sombres, ils viennent de se faire raser la tête, je le vois immédiatement. Eux n'étaient même pas nés quand je suis parti. Ils habitent un pays que je n'ai en fait jamais connu, la France in absentia, dont j'ai longtemps voulu occulter l'existence. Je voudrais leur parler, à eux et à eux seuls, et qu'ils me racontent l'histoire manquante.

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24 May 2011

Soupe populaire

'Les vespasiennes dans ce désert sont dejà radieusement ouvertes
et miraculeusement vides.'

(Hector Zazou, 'La Soupeuse', La Perversità, 1979)

 

Pissotière at Senefelderplatz, Prenzlauer Berg

La pissotière de Senefelderplatz est une petite curiosité héritée d'un temps lointain. Située juste au bord de Schönhauser Allee à l'épicentre d'un Prenzlauer Berg flambant neuf après des années de gentrification intensive, l'édicule octogonal en fonte a fière allure avec sa géométrie dépouillée et la discrétion de son ornementation néo-classique, un chef d'œuvre de fonctionnalisme qui dans son ouverture - l'intérieur est masqué de la rue par une sorte de paravent surmonté de lanternes - sa facilité d'usage et sa gratuité reste à ce jour un modèle incontestable de civisme municipal - du moins pour les hommes, dont la mainmise séculaire sur l'espace public est exemplairement incarnée là. Il en reste à Berlin quelques dizaines en plus ou moins bon état selon les aléas d'une gestion dorénavant privée, proprettes comme sur les très désirables Gendarmenmarkt et Chamissoplatz, ou crades-alternatives à Friedrichshain - celle de Boxhagener Platz est massive et divisée en deux moitiés Damen & Herren, fait datant vraisemblablement de la DDR et de son égalité des sexes proclamée à l'envi par le régime. Le Pissoir de Senefelderplatz, si parfaitement rénové qu'il en paraît plastique, sent lui toujours bon le détergent et le granite sombre des urinoirs est du plus bel effet contre le vert pimpant de l'intérieur. En somme, cette vespasienne bien élevée, loin d'horrifier les jeunes familles bourgeoises du quartier qui, dans la morgue inébranlable d'une classe certaine de son bon droit, sont toujours promptes à combattre la moindre nuisance à leur rêve de pouponnière géante, s'inscrit harmonieusement dans un cadre architectural restauré avec goût et normalisé dans l'obturation presque totale de ses vides, sorte d'haussmannisation après l'heure dans le triomphe d'une urbanité centrée sur un idéal de plénitude familiale, un déluge de bienséance Biedermeier en plein Ost-Berlin. Mais il flotte toujours autour de ces lieux le goût de désirs anciens et élémentaires, une mémoire sulfureuse de cette 'homosexualité noire' chère à Hocquenghem et pas du tout gentille comme le voudrait l'assimilationnisme contemporain. La résonance collective des chiottes publiques dans la culture gay est telle qu'un Pissoir à l'ancienne a été en partie reconstitué en plein Lab, le plus grand brassage de perversités qu'ait jamais connu Berlin, avec ornements originaux et tags bombés pour en rehausser l'authenticité. À l'intérieur les mecs pissent au travers d'une grille dans la gueule de ceux attendant dessous et dans ce Fun Palace du folklore pédé l'objet, qui fait directement face à une longue rangée de glory holes, est arraché de son contexte d'origine pour être à nouveau investi de la mémoire de ses détournements passés [1].

Certes le choix en apparence infini du Net et la quasi-immédiateté des contacts qui s'y nouent rendent un peu dérisoire la drague à la papa dans les courants d'air et rédhibitoire l'attente d'une hypothétique apparition à l'urinoir voisin. Stupéfiantes ces chorégraphies d'un autre âge que Laud Humphreys décrit dans son classique 'Tearoom Trade' [2], ouvrage aridement sociologique mais légendaire dans son audace méthodologique, qui décortique les rites d'interaction et la complexité des jeux de rôles sexuels dans le microcosme des toilettes publiques d'une ville américaine lambda au milieu des années soixante tout en dressant une typologie détaillée de ces hommes, souvent respectables pères de famille, risquant l'arrestation et le déclassement social pour l'enivrement d'une vision défendue [3]. À présent l'immense self service des résaux électroniques nous donnent le sentiment d'un contrôle absolu dans nos choix de partenaires, les détails de l'échange érotique étant souvent intégralement scriptés à l'avance. C'est cette illusion d'intimité et l'homogénéisation du désir dans la mise à distance de l'autre que Tim Dean passe au crible dans Unlimited Intimacy, essai vertigineux sur la culture du barebacking à San Francisco: s'appuyant sur les écrits de Samuel Delany sur la gentrification et la provincialisation de New York City sous le coup des politiques de zero tolerance et de disneyification édictées par Rudy Giuliani [4], il élabore toute une éthique de la drague et du sexe public comme mode de vie et ouverture maximale à une altérité pure, c'est-à dire délestée de toute forme d'identification (donc de nomination) réductrice [5]. Avant la réappropriation revanchiste de Times Square, ses cinémas porno, sex-shops et backrooms étaient le site d'une écologie du désir ouverte à toutes les (im)probabilités et permettant l'accès au plaisir entre hommes de groupes généralement invisibilisées - men of colour, working class gays - contacts interclasses redoutés par une société blindée de toutes parts et déstabilisation de l'ordre social à prévenir à coups de discours ultra-sécuritaires. Michael Warner fait état de la même collusion entre redéveloppement urbain, aseptisation d'amusement park au profit de familles sans reproches (à savoir blanches, de classe moyenne et monogames) et aspirations d'une large frange de la communauté gay au bohneur privatisé du mariage, homonormativité à mille lieues des histoires de touche-pipi et calquée sur les valeurs conservatrices majoritaires, au détriment de sexualités dissidentes, non-normatives et proprement queer [6].

Dans la même optique, la disparition ignominieuse des tasses parisiennes moins de vingt ans auparavant relèverait-elle, sous couvert de mesures de salubrité publique, des mêmes mécanismes de régulation sociale, de contrôle et de privatisation du désir errant? De même que sur Times Square, certaines confusions des genres dans les relents âcres de vieille urine étaient-elles un défi lancé aux ségrégations d'une société structurellement discriminatoire? Évidemment elles ne payaient pas de mine les vespasiennes à la française et loin de l'élégance wilhelminienne des créations berlinoises se résumaient bien souvent à un tambour aveugle monté sur piquets et peint d'un vert glaireux. C'est en tout cas ce à quoi ressemblait celle de la rue Bobillot que j'apercevais souvent dans mon enfance lors de nos redescentes vers la banlieue ('c'est plein d'vieux satyres', se permettait même de commenter ma mère). La seule pissotière à avoir inexplicablement survécu à l'hécatombe se trouve face à la Prison de la Santé (un rien dissuasif) et avec ses deux places séparées d'une cloison (une 'causeuse' dans la terminologie des connaisseurs) semble peu pratique pour même un début de tentative d'approche, alors que la plus culottée était carrément enchâssée dans le mur d'entrée des Tuileries en contrebas de la Terrasse du Bord de l'Eau - le comble du vice! Il aura pourtant fallu attendre vingt ans pour les voir complètement disparaître, du premier arrêté de 1961 - contemporain de l'Amendement Mirguet classant l'homosexualité au rang des 'fléaux sociaux' au même titre que l'alcoolisme et la tuberculose et pénalisant plus lourdement le sexe public entre hommes - au coup de grâce hygiéniste des sanisettes Decaux, sortes d'abris antiatomiques coulés d'un bloc dans le béton mais faciles à entretenir, payants (1 franc) et surtout monoplaces [7]. Maintenant il paraît même qu'on y passe de la musique, peut-être les plus grands tubes de George Michael, grand amateur d'impromptus latrinaires [8]... Selon Roger Peyrefitte qui loin des éphèbes antiques y a consacré tout un texte [9], les tasses situées à proximité des casernes et des usines furent les premières à être démantelées - les classes subalternes étant notoirement hypersexuées et incontrôlables mieux valait sans doute les préserver en priorité des dangers d'inversion émanant des cloaques. Ainsi les folles chics gardèrent les leurs plus longtemps comme la fameuse 'Baie des Trépassés' du Trocadéro - 'baie' étant le terme en vogue dans le 16ème - où il est arrivé de trouver au petit matin des macchabées le nez dans leur pisse [10]. Et on frissonne encore à l'évocation de 'La Sanguinaire', ainsi nommée parce que face à l'Institut National de Transfusions Sanguines [11].

Sablières du Quai de Tolbiac, Paris

Heliogabale agenouillé devant une pissotière, Boxhagener Platz

Et pourtant les tasses auront entre-temps connu leur âge d'or. Les témoignages émus abondent pour décrire ce qui s'apparentait à un véritable Fire Island local et relever l'inhabituelle mixité sociale des hommes qui les fréquentaient. Car à l'instar des établissements de Times Square les pissotières municipales étaient le théâtre de contacts entre catégories que les blocages sociétaux n'auraient jamais rendu possibles autrement: le doyen de fac pouvait cotoyer dans la 'circulaire' du coin (tasse à trois places dont celle du milieu était, on le comprend, particulièrement prisée) l'ouvrier du bâtiment, la folle évaporée dans les effluves d'Eau Sauvage et surtout de nombreux hommes mariés faisant un crochet avant que leur train de banlieue ne les ramène à la respectabilité familiale, en somme tout un petit monde réuni dans sa ginette de façon démocratique et dans le même abandon et court-circuitage des barrières socio-culturelles. Au plus fort des activités du FHAR en 1971-72, baiser dans les tasses était érigé en acte quasi-révolutionnaire dans le mouvement radical de politicisation de ce qui jusqu'alors ne relevait que de la sphère privée. C'est à ce moment qu'émergent dans le discours érotico-activiste 'les Arabes' dont la présence aux urinoirs a l'air d'en avoir ravi plus d'un [12]. Force de travail sur laquelle se sont édifiées les Trente Glorieuses, parqués en bidonvilles et cités de transit avant de jouir du luxe de HLM déjà en pleine décrépitude, invisibilisés car en sursit et à tout moment susceptibles de rentrer au pays, ils conservent dix ans après la fin du déferlement de haine anti-Arabe que fut la Guerre d'Algérie leur statut de colonisés dans une mise à distance et infériorisation mêlées à une fascination érotique trouble, l'articulation des enjeux de pouvoir, de race et de sexualité restant encore dans la société française largement inexplorée, c'est le moins qu'on puisse dire. L'Arabe en tant qu'objet érotisé servant un agenda politique radical revient d'ailleurs régulièrement dans les prises de position du FHAR, qui fait là d'une pierre deux coups tout en prétendant de sa position de centralité parler au nom d'autres populations opprimées: briser le tabou autour du sexe entre hommes et revendiquer l'amour trash avec les anciens colonisés [13], discours qui, malgré ses prétentions à renverser l'ordre patriarcal hétéro-flic et raciste, reprend à son compte la vision commune de l'Arabe construit comme bête de sexe prédatrice et incontrôlable, comme le souligne Maxime Cervulle dans ses recherches sur la pornographie ethnique gay française [14]. Bien après la disparition des vespasiennes ce désir non-canalisé continuaient de circuler dans les derniers interstices d'une ville en mutation accélérée. Avant de devenir la Cité de la Mode et du Design avec son toit vert pomme tarabiscoté, les Grands Magasins du Quai d’Austerlitz étaient un énorme cube de béton délabré et par endroits muré. Ses baies de déchargement donnant sur la Seine avaient des airs de docks abandonnés, de port de San Francisco les jours maussades, avant la tombée du soir où les bagnoles roulaient au pas et pleins phares le long du quai et illuminaient les mecs adossés aux piliers. Les berges de Tolbiac leur ont ensuite succédé, point terminal de Paris avant sa dissolution dans son envers cauchemardesque et fantasme ultime, vestige des anciennes industries portuaires dominé par les appartements de luxe de Paris Rive Gauche, dernier projet gigantesque de régénération et restructuration intra-muros. On y vient de banlieue, les voitures se garent en bas des rampes d'accès pavées. Seul le grondement continu du Périphérique parvient jusque là. La Seine grise défile sous les arches du Pont National tout en vieille meulière, cette meulière de région parisienne dont on construisait les pavillons de banlieue, les bastions, les Fortifs qui servaient à la défense illusoire d'une ville se voyant en état de siège permanent. Là il y a des rebeus qui attendent l'après-midi assis entre les grandes sablières rouillées ou au pied des grues, on sait qu'on les trouvera là, et sur les murs de béton d'énormes bites tracées à la craie signalent le rêve de masculinité pure et incompromise.

En gravitation autour des édicules apparaissent aussi à cette époque les créatures ultimes de ce monde crépusculaire, dont les pratiques érotiques centrées sur les tasses restaient submergées et invisibles aux non-initiés, micro-culture devenue légendaire dans la mythologie d'un Paris interlope. Les soupeuses et leurs homologues masculins, qui au tout-venant devaient avoir l’air de nourrir les pigeons, pénétraient discrètement dans les toilettes inocuppées pour déposer au sol des morceaux de pain qui étaient après plusieurs heures de passages suffisamment imbibés pour être consommés, d'où le nom donné à cette communauté secrète dont l’adoration des sexes d'hommes anonymes allait jusqu’à l’absorption de leurs sécrétions mêlées dans la mie souillée, friandise trempée qui, comme le dit la chanson, 'fleure ah si bon l'ammoniaque pourrie'. Étrangement la soupeuse semble bien chez elle dans cet espace-temps particulier, la France un peu vieillote et défraîchie des années Giscard. Paris dans les années soixante-dix avait encore quelque chose de très flottant dans sa grandeur fanée et crasseuse, puante à plein nez, poreuse et éventrée par les chantiers. Son cœur-même était évidé, le Trou des Halles où rôdaient les premiers punks, l'îlot insalubre du plateau Beaubourg respatialisé par Matta-Clark, l'insurrection libertaire de Themroc sur fond de liquidation des quartiers populaires. Une atmosphère de chiottes pas nettes et de voyeurisme imprègne aussi Une sale Histoire de Jean Eustache, filmé alors que les tasses vivaient leurs dernières heures. Dans un récit en diptyque où les mêmes événements sont retracés par deux personnes différentes, Michael Lonsdale parle face à une assistance féminine subjuguée d’un rade parisien que les clients fréquentent exclusivement pour aller observer par dessous la porte des WC les femmes en train d’uriner, société secrète de mateurs où l'ordre de descente au sous-sol est régi par tout un jeu de regards et de reconnaissance mutuelle implicite. Les soupeuses se reconnaissaient-elles à proximité des rotondes vertes dans la poursuite de leurs fantasmes de dévoration? On voudrait pouvoir imaginer un visage à ces silhouettes fuyantes les après-midis d'orage, des femmes élégantes d'un certain âge vêtues de noir venant recueillir en douce la substance pâteuse transfigurée par des dizaines d'hommes, regagnant leurs appartements bourgeois pour l'ingérer lentement devant le journal de Roger Gicquel, et bientôt emportées avec les lieux mêmes qui avaient généré tant de plaisir.

Comme l'écrit Michael Warner, la volonté de neutraliser la sexualité d'autrui est à la mesure du désir et de la terreur de la perte de contrôle qu'elle inspire, la frontière entre désir et dégoût étant pour le moins ténue [15]. Sites de débordements socialement stigmatisés où la confusion de l'informe et de la dissolution des identités sexuelles établies (à commencer par la binarité homo-hétéro, irrémédiablement mise à mal), classes, races et générations, les pissotières font planer la menace d'une implosion généralisée de l'ordre dominant. Leur destruction et leur remplacement par des blockhaus étanches et opaques signalent la restauration de limites sociales brouillées par une interpénétration dangereuse et menacées de décomposition (tant par la promiscuité des pratiques que les miasmes) et se trouvent être contemporains de l'émergence de la scène gay mainstream au début de la nouvelle décennie. La prolifération d'établissements commerciaux dans un Paris toiletté et de plus en plus ouvertement voué à la consommation touristique inaugure un mode de socialisation plus institutionnalisé - les cafés ouverts sur la rue contribuant à la jolité ambiante et les backrooms importées des États-Unis circonscrivant des pratiques sexuelles potentiellement transgressives à l'intérieur de lieux désignés et contrôlables - marquent le début d’une normalisation spatiale croissante et d’une cristallisation d’identités précisément délimitées [16]. Car pour les jeunes mecs fréquentant le Broad en 1982, tous muscles dehors et casquette de mataf à la Brad Davis rejetée en arrière, les tasses ne devaient évoquer rien de plus qu'un monde trouble déjà distant, de descentes de flics, de loulous casseurs de pédés et de vieux salopards en slip kangourou, à des années lumières du monde mirifique des Halles électrisées par le nouveau Forum et du Marais où une culture de plus en plus normative, concurentielle et excluante se présentait comme l'apothéose des combats de libération [17]. Et si elles étaient encore des nôtres, les soupeuses, dernières héroïnes d'un temps échoué, seraient en France depuis longtemps tombées sous le coup des lois successives pour la sécurité intérieure au même titre que les travailleuses du sexe repoussées dans les bois de province ou autres squatteurs de cages d'escalier. Je leur propose donc l'exil sur Senefelderplatz où trône une pissotière rutilante et refaite à neuf, qui au moment de mes passages n'est jamais le theâtre de rien. Peut-être un lieu de désir en attente de résurgence dans une ville dont on est entre-temps bien déterminé à combler les vides un à un [18].

 

[1] Sur la reconstitution à l'intérieur des sex-clubs gays de lieux extérieurs érotisés dans le fantasme de danger qu'ils véhiculent: Allan Bérubé, 'The History of Gay Bathhouses', in Colter et al., Policing public Sex: Queer Politics and the Future of AIDS Activism (Boston: South End, 1996), 201-2.

[2] Laud Humphreys, Tearoom Trade: a Study of homosexual Encounters in public Places (London: Gerald Duckworth & Co, 1970). Traduit en français par Henri Peretz sous le titre: Le Commerce des Pissotières. Pratiques homosexuelles anonymes dans l'Amérique des Années 1960. Préface d'Éric Fassin (Paris: La Découverte, 2007).

[3] La 'folle des pissotières', l'une des quatre catégories définies par Humphreys, était l'objet d'un rejet généralisé de la part des autres 'usagers' en raison de sa propension au scandale et de son goût excessif pour les loubards. Sur la folle comme repoussoir et figure ultimement subversive: Jean-Yves Le Talec, Folles de France. Repenser l'Homosexualité masculine (Paris: La Découverte, 2008).

[4] Samuel R. Delany, Times Square Red, Times Square Blue (New York: New York University Press, 1999).
Le cas tout aussi violent du West Village et de ses jetées sur l'Hudson relève des mêmes politiques municipales répressives avec une dimension ouvertement raciste: 'Queers hanging out in public were once considered a staple of West Village culture. Yet within the climate of the Giuliani/Bloomberg "quality of life" crusade, the presence of gender insubordinate young Black and Latino queer youth, as opposed to white men with moustaches, is often viewed as a problem... "They disproportionately target queer youth of color. It's resulting in increased prison populations of queer youth just for loitering or urination on the streeet."' Benjamin Shepard, 'Sylvia and Sylvia's Children: a Battle for a queer public Space', in Mattilda Bernstein Sycamore (ed.), That's revolting! Queer Strategies for resisting Assimilation (New York: Soft Skull Press, 2008), 123-40. Le texte comprend également un historique clair de la politique urbaine de Giuliani et de ses répercussions sur les communautés directement visées.

[5] 'This perspective on erotic impersonality qualifies as ethical by virtue of its registering the primacy not of the self but of the other, and by its willingness to engage intimacy less as a source of comfort than of risk.' Tim Dean, Unlimited Intimacy. Reflections on the Subculture of Barebacking (Chicago: The University of Chicago Press, 2009), 211.

[6] Michael Warner, The Trouble with Normal. Sex, Politics, and the Ethics of Queer Life (New York: Free Press, 1999).

[7] Sur l'universalité du droit de pisser et l'aveuglement délibéré des édiles aux besoins fondamentaux de sections entières de la population (femmes, SDF): Julien Danon, 'Les Toilettes publiques. Un droit à mieux aménager' in Droit Social, nº1 (2009), 103-10.
Aux États-Unis, le groupe activiste PISSAR (People in Search of Safe and Accessible Restrooms) vise à rapprocher dans ses revendications des catégories (genderqueer folk, personnes à mobilité réduite) exclues d'une normalisation architecturale au service d'un ordre hégémonique de division des genres et d'un corps considéré comme universel: Simone Chess, Alison Kafer, Jessi Quizar & Mattie Udora Richardson, 'Calling all Restroom Revolutionaries!', in Bernstein Sycamore, op. cit., 216-35.

[8] Après s'être fait gauler en avril 1998 dans une pissotière de Beverley Hills par un jeune flic en civil auquel il s'était exhibé et avoir dans la foulée ému toute l'Angleterre, George a dû venir s'expliquer en prime-time sur la BBC. Juste après l'incident, The Sun en faisait sa une en titrant: 'ZIP ME UP BEFORE YOU GO GO'. Le flic a quant à lui tenté de saisir la justice pour stress post-traumatique - en vain.

[9] Roger Peyrefitte, Des Français (Paris: Flammarion, 1970).

[10] Anecdote citée dans: Frédéric Martel, Le Rose et le Noir. Les Homosexuels en France depuis 1968 (Paris: Éditions du Seuil, 2008), 125-8.

[11] Merci à Ralf Marsault pour ce détail inédit.

[12] 'L'amour avec les Arabes, c'est la rencontre de deux misères sexuelles. Deux misères qui se branchent l'une sur l'autre... C'est aussi ma misère sexuelle. Parce que j'ai besoin de trouver un mec tout de suite. On est obligé parce qu'on est dans une situation pourrie.' Philippe Guy, 'Les Arabes et nous' in Recherches, 'Trois Milliards de Pervers', 1973. Cité dans Martel, 127.

[13] Voir le détournement du Manifeste des 343 pour la légalisation de l'avortement: 'Nous sommes plus de 343 salopes. Nous nous sommes fait enculer par des arabes. Nous en sommes fiers et nous recommencerons. Signez et faites signer autour de vous.' Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire, Rapport contre la Normalité (Paris: Champ Libre, 1971), 104. Ou encore cette scène de baise furtive et violente entre un adolescent et un Arabe croisé dans la rue: 'Tant pis, le type en question, il avait une sale gueule d’arabe, son parfum, c’était pas précisément la rose, mais il en avait sa claque des solitudes de moine... D’abord, il l’a suivi jusqu’à un vieux ciné... Les spectateurs, dans le noir, ils se tapaient du western, l’autre, dans les chiottes, il essayait de se taper le gamin. Mais ça puait... S’étaient foutus à poil tous les deux. L’autre, il agitait sa queue avec un méchant sourire. Ça l’amour avec un homme, ben merde. Et il insistait, l’arabe, il essayait de le foutre sur le ventre, il lui bavait dessus des bons crachats bien huileux. S’est fichu en rogne d’un seul coup. Trop récalcitrant à son goût, finie la rigolade, une bonne paire de tartes et terminée la comédie. ('15 berges', ibid., 102-3).

[14] Cervulle débusque la dimension homonormative du discours du FHAR sur les immigrés d'origine maghrébine et déstabilise une position blanche/mâle/de classe moyenne universalisée et perpétuant, par l'objectification érotique et la prétention de rendre compte de l'expérience subjective d'hommes réduits au silence, les stéréotypes d'hypersexualité (nécessairement active) et de violence: 'Thus "gay pride" for these FHAR members meant a false transgression of white middle-class norms that, far from questioning the commodification of Arab bodies, transforms it into a "necessary" sign of value for so-called revolutionary politics.' Maxime Cervulle, 'French Homonormativity and the Commodification of the Arab Body', in Kevin P. Murphy, Jason Ruiz & David Serlin (eds.), Queer Futures. Radical History Review, nº100 (Durham: Duke University Press, 2008), 176.

[15] Warner, op. cit., 1. 'Sooner or later, happily or unhappily, almost everyone fails to control his or her sex life. Perhaps as compensation, almost everyone sooner or later succumbs to the temptation to control someone else's sex life. Most people cannot rid themselves of the sense that controlling the sex of others, far from being unethical, is where morality begins.'
Dean part des idées développées par Warner pour aborder la dissolution des limites et le conflit entre identité et désir dans une perspective psychanalytique: 'My libidinous thoughts may be controlled by regulating how others are permitted to exercise their bodily freedoms. The integrity of my consciousness demands that others' liberty be curtailed.' Dean, op. cit., 27.

[16] Un processus de normalisation manifestement déjà enclenché du temps de la rue Sainte-Anne: 'La folle traditionnelle, sympathique ou méchante, l'amateur de voyous, le spécialiste des pissotières, tout cela, types hauts en couleur hérités du dix-neuvième siècle, s'efface devant la modernité rassurante du (jeune) homosexuel (de 25 à 40 ans) à moustache et attaché-case, sans complexes ni affectation, froid et poli, cadre publicitaire ou vendeur de grand magasin, ennemi des outrances, respectueux des pouvoirs, amateur de libéralisme éclairé et de culture. Finis le sordide et le grandiose, le drôle et le méchant, le sadomasochisme lui-même n'est plus qu'une mode vestimentaire pour folle correcte... Un stéréotype d'Etat... remplace progressivement la diversité baroque des styles homosexuels traditionnels... Le mouvement est lancé d'une homosexualité enfin blanche, dans tous les sens du terme... Et chacun baisera dans sa classe sociale, les cadres moyens dynamiques respireront avec délices l'odeur d'after-shave de leur partenaire... Le nouveau pédé officiel n'ira pas chercher d'inutiles et dangereuses aventures dans les courts-circuits entre les classes sociales.' Guy Hocquenghem, Libération, 29.03.1976. Cité dans Martel, 285-6.
Sur les liens intrinsèques entre espace urbain, identitité gay et visibilité: Michael D. Sibalis, 'Paris', in David Higgs (ed.), Queer Sites. Gay urban Histories since 1600 (London, New York: Routledge, 1999), 10-37. Pose la question de l'homogénéisation des identités dans un espace ultra-commercialisé et les exclusions - relatives à l'origine sociale, l'apparence physique, l'âge, etc. - que celle-ci entraîne.

[17] Jeunisme et racisme ont très tôt fait des émules sur la nouvelle scène, comme au King Night Sauna de David Girard dont l'entrée était interdite aux plus de 40 ans et aux 'étrangers'. Martel, op. cit., 266.
Sur la complexité de la situation des beurs gays de banlieue dans le milieu pédé parisien: Franck Chaumont, Homo-Ghetto. Gays et Lesbiennes dans les Cités: les Clandestins de la République (Paris: Le Cherche Midi, 2009).

[18] Un essai brillant sur les vides structurant (de moins en moins) Berlin et leurs usages informels: Kenny Cupers, Markus Miessen, Spaces of Uncertainty (Wuppertal: Verlag Müller + Busmann, 2002).

06 March 2011

A Sugar Daddy like You

 

He has seen a million ugly scenes
Places where men droop with mould
The backrooms, where soiled goods are sold
Seen with opened eyes since frail fifteen

(Marc Almond, The Hustler)

 

Chambre au Stockholm Hotel, Schöneberg

Comme toujours je veillais à ne pas être le dernier à partir. Les dimanches après-midi au bordel ont tendance, il est vrai, à se terminer tôt et les départs à se faire par vagues subites. On se retrouve alors seul avec le sentiment pénible d'avoir raté la fête. Lui, je l'avais remarqué à plusieurs reprises, un grand barbu barraqué à poil en train de se branler au milieu du bar. Il était bien monté et savait se poster aux bons endroits pour en faire profiter tout le monde. Je l'observais de ma lucarne, l'un des nombreux trous percé dans la paroi où de temps à autre les mecs venaient au petit bonheur la chance se faire sucer. Une fois sorti je l'ai aperçu au milieu du terrain vague qui borde Berghain. Il semblait attendre quelqu'un et dans mon ébriété avancée il était évident que c'était moi. Nous avons marché ensemble dans la boue épaisse, moi déterminé à le suivre chez lui, lui tenant des propos confus et se comportant de façon erratique, me laissant penser qu'il n'avait pas absorbé que de l'alcool. Cela ne m'empêchait pourtant pas de jouer les fiers-à-bras et de lui chauffer la queue sur le quai du U-Bahn direction Samariterstrasse. Une fois chez lui il se mit à me dessaper en vitesse et à me travailler le cul. Lui disant que je ne pratiquais pas le bareback il m'ordonna de quitter immédiatement l'appartement. En moins de cinq secondes je me retrouvai à dégringoler les escaliers dans le noir sans même avoir dit un mot. Dehors il faisait un froid glacial, je me sentais vidé et désorienté d'avoir subitement dû m'arracher à son intimité, même à ce point frelatée. C'était dimanche soir, la fin d'un weekend qui se terminait comme beaucoup dans l'incertitude. Les rues sombres et impersonnelles ne promettaient plus aucun amour, il était déjà tard. Déchiré entre rage, tristesse et dégoût je passai devant le Liebig 14, squat évacué quelques jours plus tôt dans un déploiement policier délirant. Des fourgons des brigades anti-émeutes stationnaient encore à l'angle en cas de nouveaux débordements.

L'événement, même s'il fut vite dissout dans le jour revenu, entra en résonance avec d'autres d'une dureté égale. À la Berlinale deux semaines plus tard passait un documentaire superbe de Rosa von Praunheim sur la prostitution masculine à Berlin, 'Die Jungs vom Bahnhof Zoo'. La gare - depuis des décennies connue pour ses rent boys et autres fugueurs en rupture familiale - est pour le cinéaste le point d'ancrage de trajectoires multiples traversant Berlin de part en part et déroulant jusqu'à Vienne une litanie d'enfances fracassées, d'exil et de prédation sur fond de conflits armés et de grand brassage européen des biens et des corps. Les moments les plus troubles se passent toutefois à Schöneberg où toute une scène composée de jeunes Roumains et de gentils papys gâteau brûlés aux UV (comme il se doit dans ce curieux vestige de Berlin-Ouest) se cristallise autour de deux ou trois établissements bien connus. D'un appartement voisin un voyeur, lui aussi friant de Stricher est-européens, surplombe tout le manège d'Eisenacher Strasse la tête couverte d'une cagoule en cuir - qu'il ne quitte jamais, le nez proéminent du masque lui donnant même l'apparence d'un oiseau de proie. J'avais l'impression d'une sorte d'appreciation society très exclusive pour garçons cassés, un micocosme confidentiel de structure quasi néo-coloniale (mais en plus pratique car à deux pas de chez soi) superposé au Schöneberg 'classique' des boutiques pour fétichistes chics, bars de moustachus et autres XXX Kinos. L'équipe de tournage se rend d'ailleurs dans un village de l'est roumain où virtuellement tous les jeunes hommes en âge de le faire 'travaillent' à Berlin (il existe même un service de bus direct). C'est l'envers de Schöneberg, là où ces garçons retrouvent une histoire et un passé auprès des leurs, avec leurs aspirations et désirs propres, loin de l'exotisme toc dans lequel ils se trouvent enfermés, et c'est tout le mérite de Rosa von Praunheim d'avoir su contextualiser ces vies et restituer l'humanité complexe de chacune. L'un des derniers interviewés, un jeune mec de Marzahn, clôt le film de façon glaçante: à la suite d'agressions sexuelles aux mains d'un employé de piscine municipale, il était machinalement devenu une sorte de garçon à louer et à emporter, des hommes âgés sans doute très réceptifs à son état de destruction mentale et émotionnelle le cueillant toujours dans le même square pour l'emmener mater des pornos chez eux. Pour lui tout rapport avec un homme devait nécessairement en passer par là. Il n'y avait rien de plus normal et la reconstruction ne commença à se faire que beaucoup plus tard quand une possibilité d'aide de laissa entrevoir beaucoup plus à l'ouest. À Schöneberg précisément...

Par pure coïncidence je lisais au même moment 'Un mauvais Fils' d'Ilmann Bel, récit des périples d'un jeune beur gay dans les arcanes des rézos de drague téléphonique et de la prostitution parisienne. Ambitieux, dédaigneux des moches et un peu paillettes sur les bords, Zacharia est un jeune homme élégant avec des goûts prononcés pour le luxe mais bien souvent on le préférera en survêt' blanc et Rekins, si possible avec un air méchant et 'l'accent banlieue' même s'il n'en est pas originaire. Et ça marche à tous les coups, entre le bobo créatif de Belleville qui s'entiche de lui à la misérable épave au fin fond du neuf-trois qui bande sous les crachats du beau rebeu qu'il a réussi à se payer. Le style plat et factuel du livre lui donne même à la longue une qualité presque hallucinatoire. Alors que certaines passes au Bois ne sont pas dénuées de tendresse envers des michetons morts de trouille, la multiplication de plans foireux en province avec de vieux dégueulasses achève d'exacerber le sentiment d'une fuite en avant incontrôlable qui peu à peu se mue en aliénation absolue: si on ne le désire que pour sa bite d'Arabe, elle seule régira désormais tout rapport au monde. La fin du roman est d'ailleurs trash à souhait: au bras de son énième sugar daddy, Zacharia s'envole pour New York, fait chauffer la carte de crédit du vieux et réussit même à se taper Árpád Miklós dans son palace dominant Manhattan (mais Árpád, bon prince, refusera l'argent, début peut-être d'une révélation dont on ne saura rien). Il est vrai qu'entre-temps Zach se sera considérablement durci au contact de l'industrie du 'glamour' gay qui entre photographes mythomanes et pornographes véreux lui renvoie toujours le même stéréotype de la racaille juste bonne à faire tourner ces cochons bourgeois de pédés. À cet égard la claustrophobie du Marais et la culture qui y prévaut sont très bien évoquées dans sa frénésie de baise et sa commodification de corps exotiques - ethniquement comme socialement, une sorte de safari sexuel mené électroniquement du confort de chez soi sans les frictions du monde réel. [1]

Toujours un peu plus miné par la dureté de l'univers gay dont je suis intégralement partie prenante par ma consommation de corps et de lieux - tellement omniprésente même qu'elle en devient indiscutable - je me laissais gagner par une tristesse amorphe.

Enfant de cité

Et il y a quelques jours, une chose que je croyais perdue à jamais, retrouvée du fond d'un âge d'innocence. J'avais quatre ans lorsqu'une équipe de production de ce qui était encore l'ORTF est venue dans ma cité recruter des acteurs potentiels pour une comédie de Noël. Le Père Noël est en Prison est une chose légère et inconséquente racontant l'incarcération d'un vagabond animant les centres commerciaux en robe rouge et fausse barbe et sa libération par la police à la suite d'un soulèvement des enfants de la ville qui craignaient de ne pas recevoir leurs cadeaux. Rien de plus, le tout tient en une heure. Face aux grands classiques invariablement resservis au moment des fêtes depuis des décennies, ce petit téléfilm n'a jamais fait le poids et n'a été diffusé à ma connaissance qu'une fois. Nous l'avions regardé en famille dans le grand lit de mes parents mais j'étais trop jeune pour en garder un quelconque souvenir, si ce n'est que, séparé de ma mère, j'avais pleuré sur le tournage. Le noir et blanc granuleux, le jeu grandiloquent et histrionique des acteurs principaux, les discours militants un rien étranges débités par les enfants révoltés (on sortait juste de soixante-huit et heureusement pour le Père Noël le Groupe d'Information sur les Prisons de Foucault venait d'être créé) et aussi sans doute le côté low budget de la production en ont vite fait quelque chose de daté, de complètement mièvre et pour tout dire de pas drôle du tout.

Des sentiments très forts ont pourtant refait surface lorsque je l'ai vu sur le site des archives de l'INA. Même si le noir et blanc maussade est loin de faire justice à l'exubérance chromatique de la Grande Borne des origines (c'est-à-dire avant les réhabilitations ratées des années suivantes face à la catastrophe qui se profilait) l'architecture de la toute nouvelle cité est omniprésente à travers les défilés des enfants consternés et son étrangeté esthétique a sans doute été retenue précisément par la place qu'elle accordait au jeu et à la découverte émerveillée. L'architecte Émile Aillaud, dans un paternalisme très XIXème plein d'une condescendance un rien précieuse envers les évacués de Paris qui avaient investi sa création, l'avait voulue ainsi et n'avait pas lésiné sur les matériaux semi-précieux pour l'élévation prolétarienne: ça sentait bon le bois verni et la peinture fraîche dans les halls de mosaïque et très jeune j'avais déjà le sentiment d'une modernité extrême rutilant dans une paix et une lumière toutes corbuséennes. Pourtant le grand ensemble, si original qu'il fût, commençait à faire l'objet de critiques très dures peu de temps après sa réalisation. Dans un documentaire télévisé diffusé deux ans plus tard ('La Grande Borne ou l'Enfer du Décor') et où Aillaud dérangé exprès de Saint-Germain-des-Prés expose à nouveau in situ ses bienfaits à l'égard de la classe ouvrière, l'image est tout autre: des loubards à coiffure de Ringo et chemises cloutées décrètent que 'c'est la zone', de jeunes sociologues dépêchés de Vincennes nous disent que les petits enfants, ceux-là mêmes qui apparaissent dans 'Le Père Noël', sont condamnés par les mécanismes du système éducatif aux mêmes schémas d'oppression sociale que leurs parents pendant que des mères désemparées révèlent leurs multiples tentatives de suicide. Car ce qui frappe dans tous les documents d'époque c'est le nombre de femmes aux fenêtres, seules, immobiles, en attente dans une bulle coupée de tout: d'enfants sur le point de rentrer de l'école et de maris qui doivent aller travailler loin dans la banlieue et reviennent exténués par le car du soir.

Ma mère était l'une de ces femmes tout juste arrivées dans les appartements à peine terminés. On l'aperçoit même brièvement au détour d'une scène avec ses deux enfants près d'elle, jeune femme à la mode de 1971 (jupe plissée écossaise et kinky boots de cuir à zip), devenue mère très tôt, aux traits doux et aux yeux profonds sous le fard. Puis son regard change de trajectoire en une fraction de seconde et brille. Je ne sais pas ce qui se passe en elle, qui vient d'être enfermée là... Au même moment Paris, distant de seulement quelques kilomètres en autoroute, retentissait des cris des Gazolines entonnant "CRS, desserez les fesses!" , le vieux monde était tourné sens dessus dessous dans une recréation radicale du désir et on se demande comment les répercussions de tels bouleversements auraient pu nous affecter, isolés comme nous l'étions. La glaciation patriarcale des siècles recouvrait notre monde comme une chape de plomb et les révolutions sexuelles qui faisaient rage à Paris n'avait pas grand sens dans un milieu de jeunes familles ouvrières dont les priorités étaient tout autres. Tout au plus avait-on entendu parler du MLF mais cela faisait doucement ricaner, prouvant si besoin est que les injonctions à la révolte des classes moyennes blanches éduquées avaient une incidence plus que limitée hors de leur terrain de jeu métropolitain. Dans la scène du film où elle apparaît ma mère sert en bonne épouse le café à un connard qui lui hurle dessus parce qu'il n'y a pas de sucre, et personne n'aurait un instant songé à contester ça. En fait, la réaction pompidolienne battait son plein à la Grande Borne: même les policiers qui appréhendent le Père Noël sont de gentils lourdauds, certes un rien paternalistes mais bonne pâte après tout, et il suffit de regarder les scènes d'émeutes filmées quelque trente ans plus tard - aussi visibles sur le site de l'INA - pour être aussitôt pris de vertige face au devenir de la société française dans son ensemble.

Il y a pourtant dans ce film quelques instants où l'on respire, entre envolées de vieux cabots et mômeries interminables au milieu des folies en béton de M. Aillaud. L'un des enfants, un petit blond à l'air abattu, est dénoncé comme balance (pas moi bizarrement) et est immédiatement expulsé du comité révolutionnaire (une constante dans le petit monde des groupuscules gauchistes). À la suite de quoi on le voit marcher seul sur un air triste d'harmonica le long des esplanades noyées de pluie, toutes les mères ayant regagné avec leurs petits enfants le confort des nouveaux appartements aux papiers peints uniformes. C'est un moment poignant, le seul trou d'air de tout le film où la fragilité de l'utopie urbaine, la peine de ne rien avoir vu durer avant l'entrée dans la violence commune, l'anticipation d'un futur en chute libre, la perte irrémédiable d'un rêve d'harmonie collective s'engouffrent dans le rien de cet après-midi fade et monochrome. Curieusement le gosse se retrouve ensuite à errer le long de sablières de l'autre côté de Paris pour finalement se jeter dans le canal... Et moi? J'apparais sporadiquement, la plupart du temps l'air ahuri (on m'avait réservé deux répliques de nature légèrement anti-cléricale), un beau petit mec doux et charmant qu'on prenait invariablement pour une fille, ce que l'on me fera payer très cher ultérieurement alors que le monde onirique de la Grande Borne se désagrégeait lentement dans une menace suintante de façades daubées et d'écoles incendiées.

 

[1] Sur la figure du garçon arabe réduit à sa simple dimension biologique: Guénif-Souilamas, Nacira, 'L'Enfermement viriliste: des Garçons arabes plus vrais que Nature', Cosmopolitiques (2003).

Sur l'érotisation des corps ethniques et l'énorme industrie pornographique afférente: Cervulle, Maxime et Rees-Roberts, Nick, Homo Exoticus. Race, Classe et Critique queer (Paris: Armand Colin & Ina Éditions, 2010). Voir sur ce dernier la critique implacable de Didier Lestrade: 'Homo Exoticus: Inceste universitaire bancal', Minorités (oct. 2010).

Sur la complexité et l'ambiguïté des rapports de pouvoir et de séduction entre beurs des périphéries qui aiment les hommes et gays blancs aisés des centres-villes, voir les témoignages recueillis dans: Chaumont, Franck, Homo-Ghetto. Gays et Lesbiennes dans les Cités: les Clandestins de la République (Paris: le cherche midi, 2009) - cité dans Foncedé de Lopsa.

31 December 2009

Foncedé de Lopsa

  Am Wriezener Bahnhof, alentours du Berghain Gros plan de bite au Greifbar

Condamner la pornographie en bloc sous prétexte que sa production commerciale mainstream perpétue les structures et stéréotypes les plus crasses de l'ordre patriarcal, comme le fait Robert Jensen dans son livre 'Getting Off' [1] (voir texte précédent) en basant l’ensemble de son essai sur ce que le gonzo hétéro américain produit de plus extrême - il est vrai que les descriptions par le menu de DPs et autres anal cream pies de masse mènent vite à la nausée - passe sous silence des modes alternatifs de représentation, un porno engagé et radical dans son interaction avec des questions de genre, politiques ou sociales et se réclamant d’un parti pris esthétique différent - qu’il s’inscrive dans une logique commerciale ou non. Un cinéma porno queer-ed qui ferait imploser tous les codes dominants en exposant la mécanique interne et les présupposés sur lesquels reposent les représentations conventionnelles du sexe peut, tout en étant rigoureusement critique et expérimental, ludique et sexy, atteindre le but premier du genre qui est de stimuler et élargir le spectre de l’imagination érotique - un processus en rien antithétique à l’intimité profonde qui selon Jensen doit en une sorte d'eschatologie quasi-religieuse sauver les hommes d’eux-mêmes (les deux besoins s’inscrivant sur deux registres totalement différents et n’étant en aucun cas mutuellement exclusifs) et qui cette fois s’adresserait à tout le monde (rendant par exemple possible l'affirmation d'un porno queer proprement lesbien et transgenre - qui existe déjà en France et en Allemagne).

Ce fut d’ailleurs l’une des approches représentées au dernier Berlin Porn Festival qui cette année encore a démontré l’infinie variété des configurations possibles du désir et de ses expressions. Comme d’habitude la qualité des films programmés était assez inégale mais certains moments se sont avérés d’une réelle fulgurance. Ainsi 'Arcade Trade' de Samara Halperin (2004), un après-midi solaire de course-poursuite entre deux jeunes mecs, un blanc et un noir, dans les rues de San Francisco. La lumière étincelante de la baie, le bonheur des corps s'avançant côte à côte le long de Market Street, leur investissement de lieux désertés le week-end (les chiottes d’un immeuble de bureaux vide puis les toits surplombant Downtown), les enchaînements de musiques chaotiques marquant la progression de l'intimité physique, les désordres et inachèvements des interactions entre les deux hommes - une branlette rapide aux toilettes, une tentative avortée de pénétration sur les toits, l’un qui s’écrase le nez et finit la gueule en sang, tout était d’une simplicité et d’une puissance émotionnelle époustouflantes, l'apparition imprévue d’un corps autre un jour anodin, une poche de temps pleine de l'abandon d’une jeunesse qui ne se serait jamais achevée, de possibles toujours virtuels et d'une promesse insensée de transformation. Au passage 'Arcade Trade', de loin le meilleur de tous les courts-métrages gays que j'aie vus cette année à Berlin, a été réalisé par une femme, ce qui produisit un renversement de perspective supplémentaire et ne fit que rendre plus vive l’intense beauté dépenaillée de ce film.

Il s’agit là de petites productions indépendantes à des années-lumière du business gonzo dont le poids financier et la largeur de diffusion sont considérables. Les modes de production n’ont évidemment rien de comparable mais on peut avoir des visées commerciales, devenir un studio d’importance économique significative et encore réussir à torpiller (jusqu'à un certain point, s'entend) les conventions dominantes du porno. C’est en tout cas l'idée soutenue par un papier que Maxime Cervulle et Nick Rees-Roberts ont consacré à la représentation des hommes arabes dans la pornographie gay en France [2] en contrastant les approches typiques de cinéastes ‘vieille école’ tels que Jean-Daniel Cadinot et Jean-Noël René Clair - qui se limitent invariablement à un tourisme sexuel ouvertement colonialiste avec l’indigène bien membré incarnant une masculinité primordiale et ultimement instrumentalisée - avec les méthodes filmiques du bien plus contemporain studio Citébeur, dont certaines stratégies de représentation injectent un peu de problématique queer dans l’apparente immutabilité des positions, déstabilisant insensiblement (parfois) l’assise du film. Selon eux différents procédés sont utilisés pour égratigner l'homogénéité et la cohérence d'un discours apparemment convenu: de l’exacerbation des styles vestimentaires et des comportements macho 'caillera' (les bling kings cités, forme de drag exposant l’artificialité des attributs de la masculinité dure), l’ironisation sur la relégation sociale et urbaine subie par les populations d'origine immigrée en France, la construction de l’appartenance ethnique [3] et un rapport de séduction ludique très ambigu (notamment par le biais d'adresses directes à la caméra) entre un casting entièrement arabe et un public invisible que l’on suppose blanc et issu d'un milieu social dominant.

Citébeur cumule à lui seul les plus grosses ventes de DVD pornos gay en France, ce qui en dit long sur le cachet érotique et la charge fantasmatique du 'garçon arabe', celui dont la sociologue Nacira Guénif-Souilamas expose la construction dans l'imaginaire collectif comme l’envers absolu du civilisé dont la seule identité reconnue par le monde extérieur se réduit à son enveloppe biologique [4]. Citébeur dramatise la complexité de ces rapports réciproques d’obsession et de désir en se trouvant au confluent de multiples contradictions. D’un côté la perpétuation de l’image ultra-violente du beur - conséquence ultime du rapport passionnel qui lie encore le Maghreb à l'ancien pouvoir colonial où l’évocation du traumatisme de la perte reste largement taboue - comme bête de sexe qui ne pense qu’à ça - et n’est d’ailleurs capable que de ça - et dont les désirs échappant à tout contrôle social culminent nécessairement dans la pratique des 'tournantes', très fortement médiatisées il y a quelques années. Certains ne s’y trompent d'ailleurs pas et combien de jeunes gays arabes se trouvent objectivés du simple fait de leur appartenance socio-ethnique et de tout ce qui est sexuellement supposé en découler [5]. À l'inverse on peut arguer que les pornos Citébeur ouvre un espace unique dans un environnement social où les questions de sexualité et d'ethnicité sont vérouillées à un point inimaginable [6]. Il serait assez renversant de penser que l'appropriation active de la sexualité et la formulation désinhibée d'un érotisme radical seraient le fait de pédés des cités (ou présentés comme tels - et d'ailleurs peu importe) alors que partout ailleurs abjection, misère et refoulement sexuels continuent de tuer tout le monde à petit feu. Loin de les enfermer dans une caricature néfaste la dissémination rapide de ces images sur les réseaux contribuerait alors à la construction d'identités sexuelles chez les jeunes hommes des périphéries en donnant forme visible à un désir sytématiquement tu.

Il existe une théorie bien ancrée dans certains milieux académiques anglo-saxons selon laquelle le porno gay n'est globalement qu'une sinistre resucée du pire trash hétorosexiste, la seule présence d'hommes biologiques ne changeant rien à l'affaire. Et pour des universitaires tels que Christopher N. Kendall, dont la rhétorique est en tous points identique à celle de Robert Jensen quand il s'agit de dénoncer les ravages humains causée par ce type de cinéma, la chose est entendue: les gays, en tant que mâles, ont un intérêt évident à conserver intact l'ordre hétéropatricarcal dont ils tiennent de par leur marginalisation encore plus à jouir, ce que leur permet le porno dans sa déshumanisation du féminin [7]. L'erreur de Kendall est comme Jensen de se concentrer exclusivement sur une forme fixe de production pornographique où la polarisation extrême du pouvoir en fonction du genre - l'homme gay et passif étant invariablement féminisé et humilié - reprend les schéma sexistes du gonzo straight et qui, même si elle pèse disproportionnellement en termes économique, n'en demeure pas moins un genre fossilisé grotesquement caricatural. Même s'il sont tous deux farouchement opposés à l'idée, d'autres types de porno échappent de manière évidente à cette dichotomie de genre en court-circuitant manifestement la logique oppositionnelle entre actif butch et passif féminisé. Citébeur montre des mecs virils se faire défoncer dans des caves par d'autres mecs également virils sans que personne ne soit à aucun moment diminué par le genre qui lui est attribué. Certains acteurs alternent même positions top et bottom, démontrant par là l'extrême fluidité et instabilité des rôles sexuels. La problématique semble davantage se cristalliser sur des questions d'ethnicité et de statut social, et si dans 'Matos de Blackoss' ou autre un céfran au physique de crevette se fait régler son compte par un groupe de keblas bien chauffés, on ne fait là qu'exploiter et jouer avec des formations fantasmatiques créées par la culture dominante.

Bien plus que la représentation cinématographique elle-même c'est l'imagination pornographique [8] dans la vie en général et la dramatisation des dynamiques de pouvoir inhérentes au BDSM qui posent problème aux tenants d'un féminisme radical historique dont l'aspect prescriptif et normalisateur en a depuis les années soixante-dix échaudé plus d'unE. Et de plus infantilisant puisque dans l'omniprésence de schémas oppressifs l'idée de consentement entre adultes semble ne jamais réellement entrer en ligne de compte. Si selon un scénario convenu d'avance  je me trouve coincé dans les chiottes en train de me faire enculer pas deux molosses qui me forcent à lécher le bord de l'urinoir (une scène filmée semblable causant la sidération indignée de C. N. Kendall), je ne vois pas en quoi la relation serait nécessairement structurée par une inégalité intrinsèque de genre (les échanges de pouvoir survenant dans l'interaction de paramètres infiniment plus complexes), ni en quoi elle serait dégradante et moralement répréhensible puisqu'être soumis exige une force et un contrôle de soi qui sont contraires au manque de pouvoir, un investissement physique et émotionnel actif sans rapport avec la passivité inerte et bafouée dépeinte par les pourfendeurs de ces pratiques. De façon bien plus élémentaire l'imagination pornographique est le véhicule de tous les archaïsmes qui nous habitent, d'un désir irrépressible d'obscénité où se dilue notre être socialement constitué, un jeu de mythes que l'espoir d'égalité, si lumineuse et joyeuse qu'on nous la présente, serait bien incapable d'éveiller de quelque manière que ce soit.

 

[1] Jensen, Robert, Getting off. Pornography and the End of Masculinity (Cambridge, MA: South End Press, 2007)

[2] Cervulle, Maxime et Rees-Roberts, Nick, 'Queering the Orientalist Porn Package: Arab Men in French Gay Pornography', New Cinemas: Journal of Contemporary Film Vol. 6 #3 (Bristol: Intellect Ltd, 2008), 197-208. Téléchargeable en format pdf à l'adresse suivante: http://www.atypon-link.com/INT/doi/abs/10.1386/ncin.6.3.197_1?cookieSet=1&journalCode=ncin

[3] Ibid., 204. Artifice osé, François Sagat, star planétaire issue de Citébeur au début de la décennie, fut à ses débuts présenté comme beur (ce qu’il n’est ethniquement pas), subterfuge assez convaincant pour rester indétecté des années durant. De même ‘Boris’, autre recrue des studios et l’un de mes favoris ('Boris et ses Potes' lui est entièrement dévolu), ne l’est pas plus mais tout dans le personnage constitué, des vêtements à la gestuelle et tics langagiers, le rend effectivement arabe - selon l’une de mes sources il serait originaire d’Europe de l’Est. Une autre connaissance a aussi avancé que c’étaient tous des fakes passant leur temps à se trémousser le cul en Prada. Un jaloux peut-être…

[4] 'Par une lente décomposition des rapports sociaux aux marges de la cité, des fils d'immigrants arabes ont perdu tous les attributs sociaux, ont vécu le rétrécissement progressif de leur horizon social, voyant du même coup tarir leur gisement de définition identitaire jusqu'à n'être plus que des corps sociaux indexés sur leur seul sexe, phallus menaçants et obscènes pour notre imaginaire collectif.' Guénif-Souilamas Nacira et Macé, Éric, Les Féministes et le Garçon Arabe (La Tour d'Aigues: Éditions de l'Aube, 2004), 63

[5] Chaumont, Franck, Homo-Ghetto. Gays et Lesbiennes dans les Cités: les Clandestins de la République (Paris: le cherche midi, 2009). Deux témoignages reflétant la construction du fantasme sexuel de l'autre racialisé: "Pour certains, nous sommes leur fantasme, ils rêvent de se 'faire tourner'. Un mec m'a donné 50 euros et m'a demandé de mettre une vieille paire de baskets 'qui pue bien' pour me la bouffer pendant qu'il se branlait, il l'a léchée, je l'ai laissé faire. Moi, c'est pas une cave à vin, c'est une cave à vieille chaussure que j'ai!" (Majid, pp.23-4); "Tu comprends vite que tu représentes un trip, le trip de la racaille. On m'a demandé si j'étais une 'grosse chienne passive, racaille de quartier qui fait tout', avec qui on peut faire une tournante. Tu as aussi le mec qui rêve que je suis un 'macho hyperchaud qui le baise comme un ouf dans une cave avec son survêt'. La cave est un gros mythe. On m'a souvent demandé: 'Ça te dit, un plan cave?'..." (Nadir, p.36)

[6] Pour une analyse très circonstanciée (et échappant à l'hystérie habituelle) des rapports entre les sexes et de la répression sexuelle dans les cités: Lapeyronnie, Didier, Ghetto Urbain. Ségrégation, Violence, Pauvreté en France aujourd'hui (Paris: Robert Laffont, 2008)

[7] On retrouve là la griffe de Sheila Jeffreys, pilier incontournable du féminisme radical anti-porno. Kendall, Christopher N., 'Educating Gay Male Youth: since when is Pornography a Path towards Self-Respect?, in Morrison, Todd G. (ed.),Eclectic Views on Gay Male Pornography: Pornucopia (New York, London, Victoria (AU): Haworth Press, 2004), 101

[8] Expression empruntée à Susan Sontag qui fut la première à évoquer la validité artistique de la sensibilité pornographique en relation avec l'Histoire de l'Œil de Bataille. Sontag, Susan, 'The Pornographic Imagination', in Styles of Radical Will (Farrar Straus Giroux; First UK Edition, 1969)

12 November 2005

Repulsive Other

Créteil Mont-Mesly, vue vers la Place de l'Abbaye

Les périphéries occupent une place fondamentale dans la mythologie parisienne et incarnent l''envers abject' du centre radieux et apollinien du pouvoir politique. Hors les murs les actes les plus inqualifiables et extrêmes sont fantasmés par des habitants fortement titillés mais retranchés derrière un dispositif de protection visible ou plus diffus contre ces excès et débordements criminels (des fortifications démesurées de Thiers aux contingents de CRS détachés à la surveillance continuelle des espaces publics - présence policière ayant hier atteint son paroxysme paranoïaque lorsque l'état d'urgence fut décrété intra-muros par la Préfecture de Police, qui n'en est en la matière pas à son premier coup d'essai). Déjà au-delà du Mur des Fermiers Généraux s'étendait une zone incertaine autour des boulevards extérieurs où beuveries et prostitution attiraient toute une faune en quête de sensations. De même la 'zone' proliférant au pied de Fortifs désaffectés pour cause d'inutilité flagrante cristallisait toutes les frayeurs et les désirs de la ville bourgeoise dans son incarnation d'une brutalité authentique. Cette fascination pour l''authentique' ouvrier - plus c'est lumpen, mieux c'est - de l'Apache au Laskar en passant par les Blousons Noirs, est une constante de l'imaginaire et atteint aujourd'hui, notamment grâce à l'internet, des sommets libidinaux inégalés.

Car l'on attribue fantasmatiquement à la banlieue des qualités extrêmes: outre son caractère intrinsèquement criminogène elle est le site d'une sexualité monstrueuse et incontrôlée, porteuse de la destruction des valeurs d'ordre et de civilisation incarnées par Paris, de la prostitution autour des Fortifs aux tournantes dans les locaux à poubelles. Et c'est bien de cette terreur ultime qu'il est question, et que les événements récents portent à incandescence: la prise de Paris par la jeunesse, son viol et sa mise à sac, comme Constantinople brillant au milieu d'une mer de sauvagerie. C'est la sur-qualification de ces lieux qui - par rapport par exemple aux banlieues anglaises proprettes, qui, dans l'uniformité fade et mortifère de leur confort, souffriraient presque au contraire d'une sorte de sous-détermination, même si elles sont d'ailleurs elles aussi 'sexuellement fantasmées' - plus wife-swapping entre thé et petits gâteaux que gang-bang dans une cave pisseuse, c'est vrai - les rend uniques et en fait le réceptacle de craintes protéiformes - une sorte de refoulé peut-être, où terreurs de la marginalisation, du déclassement et du chaos qui nous menacent tous dans notre fragilité se projètent sur ces lieux - et sont à l'origine d'un rejet radical, d'une stigmatisation fatale dont la France ne se relèvera jamais sans un travail de fond considérable sur elle-même (à commencer par sa relation troublée avec son passé colonial), qui nécessiterait une impulsion et une vision inédites de la part du pouvoir et de la société civile en général, un peu à la manière des mouvements citoyens allemands qui ont à partir des années quatre-vingt permis une confrontation progressive au passé dans une sorte de Verarbeitung collective. Seulement, voyant le gouvernement actuel à l'œuvre, la tentation de faire du chiffre risque encore une fois de tout emporter dans un tout sécuritaire et un quadrillage policier plus exorbitants que jamais.

Bras tatoué d'une dague surmontée d'un ange

L'avancée pionnière de la Région Parisienne se poursuivit jusque dans les champs de betteraves de la grande couronne. Grigny s'est posée dans ce nulle part informe telle une cité merveilleuse et mythique, prête à accueillir les prolétaires de Paris et leurs petits enfants. Il existe un documentaire fascinant sur la vie à la Grande Borne quelques années tout juste après son inauguration: L'Enfer du Décor (1973), une production de l'ORTF à forte approche sociologisante et imprégnée des théories très à gauche alors en vogue. Aillaud lui-même y apparaît dans son rôle de démiurge à la carrure de vieux lion fourbu, intervention contrastée avec une jeunesse en gros ceinturons cloutés et coiffure à la Ringo qui déplore déjà l'ennui assommant de l'endroit et l'ingratitude du cadre urbain, malgré sa grande charge onirique voulue par l'architecte. On y voit aussi des mères évoquant leurs tentatives de suicide ratées dans le lac de Viry et quelques jeunes gens 'spontanément' mis en scène dans des accès de rage anti-architecturale et faisant part de la discrimination à l'empoi dont ils sont les victimes.

Devant la télé où Cloclo passe au même moment, l'un des ces jeunes raconte comment une place de manutentionnaire lui a été refusée au supermarché de Grigny 2 (un autre quartier transfiguré par le fameux '2' - le top du futurisme dans les années soixante-dix et sans doute aussi la plus haute marque de standing, cet ensemble gigantesque était destiné à une population plus 'aisée' et était ainsi doté d'un grand centre commercial et d'une connection au réseau ferré) à la simple évocation de son lieu de résidence. Ça fait froid dans le dos et l'on finit par se questionner sur le pourquoi d'une stigmatisation aussi forte des lieux dont la France semble avoir la spécialité. Ce qui est encore plus choquant c'est que cela se passait en 1973, donc bien avant les effets du choc pétrolier et les phénomènes de chômage de masse qui quelques années plus tard allaient décimer ces quartiers. Ce qui laisse penser que la disqualification et la mise en orbite dans les périphéries urbaines des franges sociales les plus vulnérables est endémique et systématique, consubstantielle même à la société française et à la vision de ses élites.

Il existait aussi des rumeurs de prostitution dans les caves, ce qui évoque Deux ou Trois Choses que je sais d'elle de Godard et son articulation des ségrégations urbaines à la commodification omniprésente de la sexualité féminine. Dans une de ces caves se déroule une autre scène de L'Enfer du Décor, qui est à la fois choquante et extraordinaire de virulence par la colère et le ressentiment qui s'en dégagent 'déjà en 1973'. Une rangée d'adolescents exhibent sur leurs avant-bras de gros tatouages baveux façon centrale de Fleury et entre deux slows (la musique est déchirante) avec des jeunes filles à l'air triste se lancent dans une diatribe violente contre le cynisme d'une société qui les maintient dans une misère ignoble et le cadre urbain qu'ils sont condamnés à occuper. Aillaud en prend plein son grade, lui qui, errant seul dans sa cité, semble par ailleurs commencer à comprendre que son œuvre est vouée au naufrage. Dans la danse les couples s'agrippent, prélude à l'amour qu'ils iront faire plus tard dans un des blocs en courbe au nom de phénomène cosmique, traversant les pelouses désertes et plongées dans le noir, à des années-lumières de Paris qui irradie au loin. Avant le désastre qui allait frapper, le mépris intolérable du pouvoir, les réhabilitations tape-à-l'œil, l'abandon final des années quatre-vingt. Car que la droite giscardienne se fût lavé les mains de lieux et de populations qu'elle infantilisait n'a rien d'étonnant - c'était dans sa nature même. Mais que la gauche, si longtemps restée au pouvoir et sous le règne de laquelle la misère sociale s'est considérablement aggravée, ait si ouvertement perpétué le scandale est un constat impardonnable qui devrait  aujourd'hui forcer ses ténors à la plus grande humilité.

 

Sur la débauche des périphéries et les migrations de la turpitude: Nicholas Hewitt, Shifting Cultural Centres in Twentieth-Century Paris, in Michael Sheringham (Ed), Parisian Fields (London: Reaktion Books, 1996).

Sur les différentes incarnations des limites de Paris et une évocation détaillée de la 'zone' des Fortifs, le tout enrichi de très belles cartes: Jean-Louis Cohen & André Lortie, Des Fortifs au Périf. Paris, les Seuils de la Ville. Paris: Éditions du Pavillon de l'Arsenal, 1991.

19 September 2005

Black and White Town

Just as I was about to leave London a new cultural phenomenon was rapidly taking hold, spawning in its wake what would become in my absence the latest addition to British youth subculture. The Chav had arrived and to my consternation he didn't look good at all. In actual fact he and his female version had been knocking around for quite a while before being even termed 'chavs' - apparently an old word dating back to the original Indo-European pool with equivalents all over the European linguistic family. Having lived on Islington's notorious Packington Square and witnessed the slow agony of the Marquess Estate down the road (a classic amongst Pevsner obsessives but sadly no longer with us) during which whole generations of proto-chavs seemingly vanished without trace - a chav culling secretly conducted by the council? - I'd become accustomed to the stylistic idiosyncrasies of what only beleaguered remnants of old white, working class communities in the midst of galloping gentrification could come up with. The teasing sight of ankles left uncovered by elasticated tracksuit-bottoms for boys and the obligatory, lonely stuck-to-the-forehead-kiss curl and supersize hoops for strangely boyish-looking girls, screaming their heads off late at night in the not-so-lovely-anymore streets of Islington to the music of the delightful Mike Skinner aka The Streets - had become a vague object of curiosity for me, something intrinsically English in its inward-lookingness, something from another age, the last of the working-class youth archetypes, as incongruous and endangered as their decrepit, asbestos-infested flats.

How they came to be fetishised by the media is not quite clear. All I know is the that The Sun started devoting whole spreads to the subject with Jordan crowned as the Über-Chav with a full hierarchy of lesser incarnations cascading all the way down to the most anonymous Romford pissheads. Then Julie Burchill, in a groundbreaking piece of writing for The Times, came to their defence and even claimed to be one herself. Thus a whole stratum of society became almost overnight the object of intense media scrutiny and in the process lost the little mystique it may have had in the first place. For the chav, unlike the first mods, skinheads or punks, who upon their sudden appearance startled and scared the nation senseless, is fundamentally a media construct and is therefore instantly absorbed and domesticated by them, and for all its disastrous social skills and poor hygiene credentials, turned into an almost cuddly creature. He is tame and helpless as he becomes the target of national ridicule, all smelly trainers, inarticulacy and promiscuous sex, which nicely ties in with previous discourses on the working class - above all the exclusive preserve of The Daily Mail: aberrant, monstrous sexuality with boys and girls alike relentlessly at it. It is actually interesting to put the figure of the chav into perspective with that of the skinhead, who started terrorising populations in 1969 and underwent a number of transformations and appropriations over the following decades. A cursory comparison of the two is indeed revealing of the way the perception of the working class has changed over the years, leading to its complete neutralisation and infantalisation. As the first skins emerged in East London the working class was still an awesome social force to be reckoned with and the docks were still in relative activity. Their appearance was otherworldly, like nothing else seen before, and their sense of elegance unmatched. Their alienness and ultra-violence took British society by surprise which saw in them the high level of danger and aggravation the working classes were still capable of. A thatcho-blairite revolution and a few property boom-busts at Canary Wharf later and not much is left of them in that elusive, global pursuit of middle-class belonging. That's why I feel very sorry for chavs as far as their iconic status is concerned because on top of looking shoddy they have entirely been recuperated by the media and the construction of their image can now be only determined by its own rules - whereas the skinhead, in all his haughtiness, could still have enough defiance and charisma to evade all reductive representations of himself - he did at least lend itself to the wildest romanticising as the Richard Allen novels testify. No such thing with the chavs, whose horrendous tastes and low spending-power irremediably position them at the shabby end of the consumerist chain, as a debased descendant of older youth subcultures, the laughing stock of a nation hellbent on prole-bashing. However they seem to have found an sympathetic audience in some gay circles who, prone to eroticise all that is deemed authentic in the working class - as their ongoing flirtation with skinhead imagery has shown - have let out the chav in them and discovered a penchant for bling, dirty sneakers and smelly feet. Even a trendy gay porn production company has released an entire chav-themed collection. And just like with gay skins in the good old nineties, knives are out between those who ARE the genuine article from Bermondsey and those for whom it's just a weekend look to get cock. As I was staying in East London a couple of weeks ago I couldn't help fantasising about the exact whereabouts of the chavs, like some mythical territory that lay beyond my personal mapping of the city, just like it was a few years ago when men were roaming in the dark on Hoxton Square and the whole of London felt like an immense sexual magnetic field. That I could be magnetised by a Burberry-clad, weedy youth from Basildon might be pushing it a bit, though.

 

ToiletChav4


An account of the gay détournement of an archetype of hard masculinity in what deserves to become a classic: Murray Healy, Gay Skins. Class, Masculinity and Queer Appropriation. London: Cassell, 1996