06 January 2012

The Fall and Fall of Hipsterdom

Greifbar, Prenzlauer Berg

Un récent article de Minorités intitulé Le Hipster est un Cupcake suscite bien des émois - et à en juger par sa prolifération sur les réseaux sociaux semble avoir appuyé là où ça fait mal. L'auteur, Stéphane Delaunay, part de la métaphore patissière nauséeuse du cupcake pour tailler un short au hipster moderne (en particulier parisien, même s'il trouve ses origines à New York), se basant pour cela sur l'exercice de démolition entamé il y a quelques années par Adbusters. Aristocrate auto-proclamé de l'intelligence et du goût, early adopter toujours sur le qui-vive avant que le reste du monde n'ouvre les yeux, le hipster - trop lâche pour en assumer même le titre - flotte dans la vacuité d'un esthétisme hyperconscient et délesté de toute pertinence sociale - contrairement, disons, au hip-hop, où esthétique et contestation violente venue des classes les plus discriminées étaient intrinsèquement liées. Non qu'il représente une nouveauté en soi: dans leurs obsessions formelles les Mods ne brillaient pas vraiment par leur conscience politique, ni les décadents de la fin du XIXème. Ou les Incroyables et Merveilleuses du Directoire. Pire, le hispter ne serait que la marionnette veule et inoffensive d'un capitalisme déliquescent qui trouverait en lui la créature rêvée pour perpétuer son vampirisme sur le monde... De plus sa propension à l'ironie en jeux de miroirs infinis, sa régurgitation de sources éparses (et du même coup dénaturées) pour se constituer une identité fragmentée en perpétuel changement n'a rien de très nouveau non plus depuis la grande rigolade post-moderne - qui remonte quand même à des lustres - ce qui en soi suffit à faire du hispter un has been assez réussi. À l'exact opposé de cet enculage de mouches élitiste et parano l'avenir résiderait donc dans le réinvestissement politique, le partage généreux et la solidarité.

Mais l'article va plus loin. Les hipsters seraient à eux seuls responsables de la gentrification du petit Paris populaire et de sa mise en coupe réglée par une caste de privilégiés le vidant de sa substance et ne laissant derrière elle qu'une uniformité de lifestyle, fût-il d'un goût exquis. Le concept de 'gentrification' est invoqué pour tout et n'importe quoi et cristallise des vues très diverses - processus d'exclusion et de colonisation de classe sciemment mené et à contester par tous les moyens pour les uns, phase obligée du devenir organique de toute grande ville contre lequel on ne peut rien pour les autres - mais on ne peut nier son accélération et les bouleversements qu'il entraîne dans les grandes métropoles occidentales depuis le retour en leurs centres des classes dites créatives. Certes c'est accorder à une poignée de petits cons un pouvoir énorme mais l'équation hipsters=gentrification est un thème actuellement très fédérateur à Berlin et nulle part n'est-il aussi brûlant qu'à Neukölln ou, depuis une campagne de reniement assez gonflée d'Exberliner, No-kölln! Rien ne va plus sur la Weserstraße alors que les loyers crèvent le plafond et que le quartier, dans sa nouvelle notoriété internationale, est sur le point de perdre tout ce qui le rendait cutting edge. Sound familiar? Dans ce crépage de chignon entre jeunes gens bien mis c'est le bar écrit 'Ä' qui semble attirer les foudres de beaucoup de monde - mécontents graffitant Yuppies fuck off!  sur la façade ou hipsters de la première heure ulcérés de voir, du fait de l'afflux massif d'autres co-hipsters, leur Reuterkiez chéri tourner mainstream. Mais le pompon de la connerie va au 'Freies Neukölln' qui a signé un petit film faux-cul et plein de venin - et narré d'une voix à se tirer une balle - sur la perte de caractère du quartier causée par les déferlantes d'étudiants étrangers, de jeunes branleurs de Prenzlauer Berg et de familles souabes à poussettes, oubliant un peu vite que tous ces gens n'ont pas atterri là par hasard et que derrière des bouleversements démographiques et culturels aussi rapides opèrent des mécanismes depuis longtemps connus - au pif, la spéculation, la marchandisation des lieux par le tourisme de masse, ce genre de choses... La figure du hipster tueur de quartier s'est ainsi joint à la typologie du Berlin contemporain avec le Kiezkiller, aisément identifiable à sa dégaine et ses habitudes de consommation. J'avoue qu'en lisant l'énumération de ses caractéristiques (le Mac, les gros écouteurs pour iPod, les sneakers rapportés de l'étranger) j'ai eu comme une grosse sueur: serais-je moi aussi l'un de ces fossoyeurs de lieux autrefois authentiques? Suis-je partie prenante de mécanismes d'exclusions propres à la gentrification même si je passe mon temps à en déplorer les effets? Est-il possible d'être un hipster tout en pouvant virtuellement être leur père à tous?

Les hipsters et moi avons une histoire commune qui remonte à très loin. Déjà dans mon enfance ils faisaient des ravages dans la cour du collège avec cette distinction unique qui les rendaient si formidablement cool - je n'en faisais hélas pas partie, ma mère préférant nous vêtir de copies grossièrement approximatives des originaux si convoités, ce qui faisait rire tout le monde. Puis ce furent les branchés des Halles que j'enviais plus que tout dans leur identification totale avec Paris et tous les fantasmes d'émancipation dans le style que la ville incarnait alors, surtout vue de banlieue. Bien sûr l'idée d'une communauté de pionniers sexuellement aventureux (du moins dans mon imagination) et si intimes avec la géographie urbaine avait tout pour m'éblouir et dans l'isolement abyssal où je me trouvais il me tardait de les connaître. Mais c'est quelques années plus tard à Londres que le premier vrai clash avec les hipsters survint. Dès le milieu des années quatre-vingt-dix le secteur Hoxton/Shoreditch, situé à la lisière de la City et jusqu'alors une no-go zone de rues étroites et de places cabossées clairsemée de vieilles gloires victoriennes et d'ensembles de logements sociaux décatis, devenait l'épicentre mondial du cool avec la nouvelle scène artistique britannique en pleine explosion - tout ce cirque médiatique autour d'une Cool Britannia ressuscitée et coïncidant avec l'ascension de Blair au pouvoir, qui a largement su exploiter le battage pour se donner un surcroît de street cred. Entre autres hipsters qui y déferlaient chaque soir tous mes amis se voyaient en pionniers d'une grande aventure urbaine et ne se privaient plus pour souligner le lourd handicap que représentaient mes anachronismes: ma choucroute Morrissey faisait sourire face à l'aérodynamique Hoxton fin (une coupe asymétrique assez affreuse alliant une iroquois de travers à une nuque longue de footballer allemand) alors que mes bottes de skin faisaient de moi une incongruité embarrassante quand tout le monde se mettait de concert à porter des sneakers. La pression était si forte que j'ai dû consentir à un make-over (raté) pour ne plus me sentir échoué au bord de la route. Finalement Shoreditch est sans surprise devenu effroyablement cher une fois que les spéculateurs eurent mis leurs grosses mains potelées sur le pactole et que les rues pleines de meufs le cul à l'air et de mecs bourrés achevèrent de vider l'endroit de son attractivité. Peut-être No-Kölln! connaîtra-t-il un sort identique quand tout le Brandebourg y débarquera le samedi soir, mais qu'à cela ne tienne: les hipsters seront déjà loin et l'on susurre depuis déjà quelque temps le nom de Moabit comme nouvelle terre promise - et pourquoi pas Lichtenberg, qu'on rigole un peu?

Me voilà rassuré sur mon compte, l'ombre d'un soupçon de hipsterisme ne saurait donc m'effleurer. De plus, et ce n'est pas le moindre des problèmes, comment triquer devant... ça? Pour les filles c'est déjà pas top avec les leggings en Spandex et bottines de mamie à semelles compensées, mais les mecs se posent vraiment là: un côté nerdy limite weedy - les fameux Dickheads de la chanson - avec leur tignasses déstructurées selon des lois seulement connues d'eux, leurs grosses lunettes à monture épaisse et leurs petits frocs moule-burnes (l'été c'est un short au-dessus du genoux et des mocassins sans chaussettes - ils sont drôles avec leur mollets maigres tout pâles). Pas trop mon truc de pilier du Lab, je dois dire... Avant tout ma relation avec mes mythes fondateurs est trop profonde et mon système référentiel trop dense pour se compromettre dans des engouements si fugaces et supporter de vivre dans la crainte constante du déclassement - car quoi de plus terrible qu'être rejeté d'une scène à laquelle on raccroche son identité même? Car c'est finalement cette mystique auto-perpétuée qui tourne les têtes, la certitude de 'faire une ville', de voir, entendre, sentir mieux que tout le monde, d'être doté d'une perception sur-aiguë de la Zeitgeist et d'une abilité au retournement de sens telle que le désagrément d'apparaître comme un pauvre con à leur yeux est suffisant pour éviter tout contact - et le fait est qu'on doit singulièrement s'emmerder dans des soirées où l'acte même de danser est  vécu comme l'ultime ironie.

Mais ce n'est pas fini, loin de là. Le bruit court que les gays seraient eux aussi les premiers catalyseurs de la gentrification accélérée de nos capitales, ce qui à son tour soulève pas mal de questions sur ma propre position à Berlin, et encore plus dans un quartier tel que Prenzlauer Berg. Il est en effet communément admis que ces dissidents sexuels à l'avant-garde de tout ont une tendance innée à dénicher les coins les plus louches des centres-villes et à s'y établir en intrépides éclaireurs qu'ils sont - car on n'est pas des pédés, comme dirait Johnny. Et ce ne sont pas les exemples qui semblent manquer, le plus éclatant étant sans doute SoMa à San Francisco où, avec ses établissement cuir établis le long de Folsom Street, s´était développée dans les interstices d'une ville désindustrialisée à moitié délaissée une communauté de pervers radicaux tournant cul par dessus tête les lois du désir. Les offensives successives du big business ce côté-ci de Market Street ont énormément fait pour amoindrir l'unicité du lieu, certains bars où se retrouvaient des gays working class et/ou of colour et où toutes sortes de pratiques sexuelles avaient cours dans un grand mélange des catégories sociales, laissant progressivement place à des lounges exclusives et hors de prix pour jeunes gens bien élevés. Pour revenir à Shoreditch, il n'existait avant l'arrivée des hipsters qu'un établissement pédé attirant tout ce que l'East End comptait de beaux mecs, punks et skins majoritairement. Tout comme Berghain est pour moi devenu le nec plus ultra dans l'osmose de la musique, de la danse et du cul, The London Apprentice répondait de façon plus modeste aux mêmes besoins de socialisation, de mise en scène et d'expérimentation sexuelle. Le grand pub edwardien de brique rouge à pignons était situé à l'angle de Hoxton Square, un véritable coupe-gorge plongé dans le noir, et le management nous mettait souvent en garde contre la tentation de baiser à l'arrière des bagnoles ou sous les arches de chemins de fer. L'arrachement à ce lieu des origines (transformé en club-lounge pour une clientèle jeune friquée se donnant les apparences du contraire) fut vécu comme une perte énorme et mon ressentiment face à l'exploitation autant médiatique que mercantile du lieu inextinguible. Quant à la Wesertraße le Silver Future et sa radicalité queer ont-ils été parmi les déclencheurs de la vague de fond qui a suivi? Et on se souvient qu'Ostgut, l'ancêtre autrement plus hard du Berghain, avait élu domicile dans une vieille gare de triage à Ostbahnhof avant que le secteur entier ne soit rasé pour une 'régénération' à grande échelle - à ce jour une jungle d'entrepôts aveugles, une Arena où se produira bientôt André Rieu et une Mediaspree qui peine à arriver. Autant pour la diversité des écologies humaines et la finesse du tissu urbain.

L'idée du gay en tant que facteur constitutif de toute poussée gentrificatrice a trouvé sa validation théorique dans une thèse assez alarmante développée par Richard Florida dans un best-seller qui a fait date, The Rise of the creative Class. Cette théorie basée sur une méthodologie très compliquée et indigeste à lire, peut se résumer ainsi: la désirabilité d'un quartier urbain précédemment sinistré est déterminée par la conjonction de différents facteurs dont principalement l'établissement d'artistes et de gays pionniers. Deux mécanismes concomitants sont ainsi rendus possibles, nommés aesthetic-amenity premium (de belles maisons rénovées avec goût et des galeries/bars à chaque coin de rue) et tolerance or open culture premium (personne ne va leur taper sur la gueule et les étrangers y sont les bienvenus), dont la synthèse, le Bohemian-Gay Index, sert à mesurer le standing et la hipness du lieu - et nous amène dangereusement à une nouvelle équation: gay=hipster. Un déterminisme commode et surtout révélateur d'une fainéantise intellectuelle un rien portée sur le cliché: les gays sont donc génériquement créatifs, beaux et sensibles, et surtout d'excellents décorateurs d'intérieur (d'où, j'imagine, la flambée des prix de l'immobilier). Richard y va un peu fort dans l'essentialisation, et dans la collusion systématique entre gays (out lesbiennes et autres dissidentEs, il n'a mot pour vous), classes créatives et populations bohèmes il est évident qu'il n'est ici question que d'une catégorie bien précise de pédés - urbains, dotés d'un capital culturel important, socio-économiquement privilégiés. Ce sont en effet ces invertis-là que l'on aime voir dans nos centres-villes (le Marais, au hasard), ceux qui ouvrent des boutiques super stylées, qui s'habillent comme personne et surtout s'avèrent être des consommateurs hors pair. Exit donc les queers of colour chômeurs de banlieue (à moins qu'on ne les exoticise pour un bon plan cul), les vieux mal fagottés parce que franchement, ceux dont le corps s'éloigne trop dans la mobilité ou la morphologie des normes dominantes, les folles perdues parce qu'elles font trop désordre. Le système s'auto-alimente en permanence de sa propre surchauffe dans la mesure où l'urban vibe d'origine est automatiquement repackagée et revendue à une catégorie de gays plus aisés et désireux eux aussi de vivre le lifestyle - et comme le porno, ce révélateur fabuleux des mécanismes sociétaux, l'a déjà maintes fois mis en scène, rêveront du confort de leur loft tout blanc de se taper l'électricien rebeu ou le plombier polonais. Mais je m'égare... En fait c'est un peu comme les hispters à qui les marketeurs, qui on flairé le bon coup, revendent ce qu'ils croient avoir eux-mêmes inventé.

La boucle est ainsi bouclée mais la question de départ subsiste: suis-je un affreux gay gentrificateur? Je dirais simplement: je tire profit de mutations sociales en cours depuis un certain temps et dont je suis un acteur indirect (ou un passeur direct). Parce que Prenzlauer Berg était devenu si désirable avec des rues grandioses et de beaux cafés, je pouvais jouir d'un environnement urbain safe, mon intégrité physique étant moins susceptible d'y être compromise - bien qu'il y a quelques jours encore deux jeunes mecs se soient fait tabasser par des néo-nazis à Friedrichshain. Ensuite j'achète bio et conforte les habitudes de consommation propres au statut socio-économique de mon 'hood (certains de ces supermarchés ont remplacé des lieux de vie nocturne ayant dû fermer suite à une augmentation de loyer ou plus sûrement à une plainte du voisinage), même si de temps à autre je fais un saut à Marzahn pour mes fringues pur Proll, car j'ai un fétiche très sérieux à satisfaire pour briller une fois mon vendredi soir venu. Mais je déplore réellement la disparition de la mixité de classes et d'âges qui était encore celle des débuts - la mainmise des jeunes familles middle class avec bébés n'étant encore une fois que la résultante de processus propres au capitalisme le plus basique, même si j'adore me foutre de leur gueule. L'activisme grassroots contre la hausse des loyers ou la grosse artillerie visant à couler Mediaspree seraient donc un avenir à considérer pour moi. Avec un bouquin d'Henri Lefebvre dans ma poche arrière, ma casquette de Che dégueu et mes TNs bleues électrique achetées à Milan, je sens que je vais faire un tabac.

30 August 2011

Dog Planet

English version

Robin Hood Gardens, Poplar, East London

Jamais en Angleterre vindicte publique n'aura été si intense et durable que celle sciemment perpétuée contre le Brutalisme des années soixante, l'équivalent architectural des Moors Murderers. Ses spécimens les plus spectaculaires - du Tricorn Centre de Portsmouth et du parking à niveaux de Gateshead dramatiquement mis en scène dans ’Get Carter’ aux Gorbals de Basil Spence - ont soit depuis longtemps été pulvérisés ou sont en passe de succomber à la vague de fond réactionnaire qui depuis une bonne trentaine d'années oblitère les traces visibles de l’utopie architecturale du Welfare State au profit d’un anti-urbanisme fanatique, un appel à la tradition picturesque et au bon sens populaire. Cette haine destructrice représente donc un lien de plus entre le conservatisme thatchérien historique et le pseudo-modernisme vulgaire du blairisme triomphant [1], négation systématique des formes allant de pair avec un classisme de la pire espèce dans la marginalisation de groupes sociaux 'improductifs' et la privatisation/ultra-sécurisation croissantes du domaine public [2]. L'ironie a toutefois voulu que cette esthétique sans concession à rien ni personne ait depuis été fétichisée par une clique trendy de connaisseurs distingués avec les Smithsons érigés au rang d’icônes de l'über-cool.

Malgré cette revalorisation tardive, Robin Hood Gardens, double-barre de logements fortifiée de l'East End et l’un des rares projets du couple à être sorti de terre (la radicalité de leurs plans pour la City de Londres et de restructuration du centre de Berlin - réseaux labyrinthiques et infinis de streets in the sky - en ayant sans soute refroidi plus d'un) est lui aussi voué à disparaître et le site multi-rentabilisé par une énorme opération immobilière de luxe. C’est qu’à quelques mois des Olympiades la communauté locale, pauvre et en grande partie d’origine bengali, commençait à devenir un peu trop voyante, périlleusement coincée entre les enclaves exclusives et étroitement patrouillées de Docklands et Stratford City. Au-delà des questions politico-sociales qu’un tel revanchisme urbain soulève inévitablement, pour les fétichistes du béton brut et violemment malmené, c’est un nouveau coup dur. Car il faut bien quelques pervers déclarés pour mouiller dans leur slip au seul contact de ces textures rugueuses et maculées, et dans ce domaine le pays entier est une fête des sens sans égale avec ce quelque chose de très anglais dans l'adaptation miteuse et le ratage systématique d'idées nobles - comme l'effondrement traumatique de Ronan Point le prouva un matin gris de 1968.

Et c’est sans doute sa sensualité trouble qui exposait le matériau aux pires outrages. On se lâchait contre le béton de façon littéralement primale: couvert de bites et de chattes dans le Thamesmead d’Orange Mécanique, souillé de traînées pas nettes, de restes inidentifiables d’activités illicites, suintant de sécrétions qui en corrodaient la surface, une nudité salace antithétique à une tradition indigène incarnée par la brique et la pierre, matériaux 'dignes' et totalement contrôlables. Decoffré en blocs bruts cannelés il est d'une obscénité charnelle aux Crescents de Hulme, chant du cygne d'un modernisme en déliquescence et cauchemar des mamans à poussettes - des gosses ont d'ailleurs chuté du sommet - avant de devenir à moitié brûlé l'épicentre de la scène acid house mancunienne et être finalement abattu pour laisser place à un urbanisme des plus normalisés. Inspirés du Royal Crescent de Bath, leurs arcs en forme de verres de terre contorsionnés circonscrivaient d’immenses pelouses pelées et informes dégorgeant les déjections des cassos que la ville entassait là. Ses cages d’ascenseurs pisseux, accessibles par d'énormes piles isolées et reliées par des passerelles aux coursives sans fin, devaient dans les lueurs des lumières au sodium avoir une allure quasi piranésienne [3].

J’habitais à Islington dans un ensemble similaire bien que plus complexe dans ses agencements de blocs interconnectés et infiniment moins bandant dans son exécution. À la suite d'une tentative de reprise en main Packington Square avait même subi l’ablation de toutes ses passerelles internes pour cause de criminalité juvénile et son revêtement d’un rouge caoutchouteux dégueulasse avait été compromis par l’ajout de structures ’traditionnelles’ de brique avec petits chapeaux d’ardoise pour un surplus de domesticité tendre. La réputation de l’endroit était désastreuse, dernier résidu working class blanc dans une mer de gentrification et de bon goût qui fut avant son élection le bastion de Tony Blair. D’ailleurs on adoptait profil bas en y entrant et il était toujours préférable de le contourner par les élégantes rues adjacentes pour gagner son appartement. Dans les espaces verts séparant les blocs des groupes d'ados en survêts squattaient les bancs avec The Streets à fond le ghetto blaster. Parfois les filles hurlaient dans la nuit, des cris atroces d’écorchées qui se réverbéraient dans les coursives à peine éclairées de veilleuses. Vivant au rez-de-chaussée nous redoutions une intrusion violente et les volets restaient toujours baissés dans nos chambres pour éviter d'éveiller une attention malvenue.

Dans mon rêve l’appartement surplombait une étendue verte face à une muraille grise identique à celles de Robin Hood Gardens qui au loin barrait l'horizon. Le soleil pâle de l’après-midi éclaboussait la chambre d'enfant où je me trouvais à travers une fenêtre large qui perçait le mur sur toute sa hauteur, si bien que j’étais de mon lit totalement visible d'un groupe de jeunes mecs qui rôdait sur la pelouse. Bien que le rez-de-chaussée fût surélevé ils réussirent quand même à m’atteindre, je ne comprenais pas comment. L’un d’eux, à casquette et veste de survêt blanches, s’approcha de la fenêtre basculante, passa la main par l'ouverture pour m’introduire un doigt dans le cul, qu'il enfonçait lentement et avec un plaisir évident. Son sourire satisfait et sadique était illuminé dans le soleil et je ne sais plus si les autres s'étaient rassemblés autour de lui pour mater la scène. Un rêve purement brutaliste où l’architecture a atteint un tel degré de porosité que le corps est ouvert et accessible à qui le veut dans la dissolution des limites successives menant à la dernière intériorité. Pétrifié de terreur je demandai à ma mère d’actionner pour moi le mécanisme de vérouillage compliqué de la fenêtre. Son expression outrée de condamnation me fit comprendre qu’elle savait [4].

 

[1] La notion de pseudo-modernism est empruntée à Owen Hatherley, amoureux inconditionnel du Brutalisme en tant que véhicule d'un projet politique progressiste et pourfendeur impitoyable de la vulgarité cynique de l'ère Blair: Owen Hatherley, A Guide to the new Ruins of Great Britain (London, New York: Verso Books, 2010). Pour une méditation sur le potentiel érotique du béton brut (assortie d'une citation de Denys Lasdun: 'There is something aphrodisiacal about the smell of wet concrete.'), voir également du même auteur: Militant Modernism (Zero Books, 2009), 29-42.

[2] Pour une déconstruction en profondeur et terriblement lucide des processus de privatisation de l'espace public en Grande Bretagne, de l'obsession sécuritaire des gouvernements successifs ainsi que de la criminalisation croissante du corps social dans le cadre de politiques de tolérance zéro: Anna Minton, Ground Control: Fear and Happiness in the twenty-fisrt-Century City (London: Penguin Books, 2009).

[3] Lynsey Hanley, Estates: an intimate History (London: Granta Books, 2008), 129-32. Il y est question du bref destin des Crescents dans un passage aussi visuellement évocateur qu'implacable.

[4]  Une étude brillante sur le Brutalisme et l'accès illimité au corps féminin rendu possible par la transparence et la pénétrabilité de la nouvelle architecture: Katherine Shonfield, Walls have Feelings: Architecture, Film and the City (London, New York: Routledge, 2000). C'est juste après avoir évoqué ce livre avec un ami que j'eut ce rêve.

 

Dog Planet

There is something aphrodisiacal about the smell of wet concrete.

(Denys Lasdun)

 

Robin Hood Gardens, Poplar, East London

As far as architecture goes never has England witnessed anything so unrelentingly violent as the hatred and destructive frenzy elicited by 1960s Brutalism. Some of its most notorious achievements - from Portsmouth's Tricorn Centre, regularly voted the worst eyesore in the land, to the Gateshead multilevel car park of 'Get Carter' fame and Basil Spence's Hutchesontown C in the Gorbals, have long been knocked down and replaced by people-friendly, no-nonsense buildings appealing to reactionary visions of national identity and time-sanctioned picturesque. The frantic erasure of this peculiarly British take on high modernism - in a way the aesthetics of the Welfare State per se - went on unabated from the suburban, neo-vernacular backlash of the Thatcher years to the aspirational brashness and obsession with exclusiveness of Blairite pseudo-modernism [1]. In a context of open class prejudice and increasing surveillance of the public realm from which parts of the community are excluded on the basis of inadequate consuming habits [2], the destruction of Brutalist structures across Britain seems to tie in with the discrediting of a whole period of modern history and the social ideals it fostered. Ironically enough though, these radical architectural forms have found staunch defenders in a very exclusive coterie of connoisseurs with the Smithsons elevated to the rank of icons of the über-cool.

Robin Hood Gardens, a fortified double-slab of social housing laid out around a grassy knoll in full view of Tower Hamlets council officials who did all they could to bring about its demise, is one of the glamorous couple's rare projects to have ever been built (their masterplans for the post-war remodelling of the City of London and central Berlin with their infinite networks of deck-access blocks and streets in the sky were probably a tad too daring for the times). And despite this belated interest in Brutalist chic (exemplified by Trellick Tower's reverse of fortune and the overall fetishisation of urban edginess in a kind of 'pastoral' outlook not always immune to social voyeurism [3]) and the appreciation societies' usual outcries it is earmarked for demolition. Caught between the intensively policed enclaves of Doklands and the new consumer paradise of Stratford City its beleaguered, poor community of Bengali descent might have proved too unsightly as London is poised to become the world's sole focus during the next Olympics. Instead of piss-drenched communal behemoths inhabited by the undeserving poor what better symbol for our ultra-liberalized world than the glitzy, soaring glories of youthful, aspirational impetuousness with all the trappings of 'urban luxury living' (real estate parlance for tiny flats, total disregard for local cultural ecologies and paranoid, ultra-securitized environments)?

Beyond the strictly socio-economic issues such revanchist policies inevitably raise, times are also tough for any fetishist with a penchant for visually uncompromising council estates. For there has to be somewhere some poor sods who can hardly contain themselves at the sight of rough-wrought, stained concrete, and in that department the country as a whole is a true feast for the eyes with that distinctively British touch turning originally brilliant ideas into a morass of mishaps and tragedies - as the collapse of Ronan Point one grey morning in 1968 single-handedly demonstrated [4]. And it's probably its louche sensuality that exposed the material to such primal forms of violence. In Thamesmead revisited in A Clockwork Orange huge dicks and cunts are daubed all over the lobbies' vandalized walls. At the Hulme Crescents, the swan song of an aesthetics reaching its phase of terminal decay [5], its rough, grooved texture has an obscene carnality to it as remains of illicit activities and unidentified human secretions ooze out of its flawed surfaces. The estate, which from the air looks like a collection of contorted worms, was based on Bath's more salubrious Royal Crescent and before becoming, as a quasi-Piranesian burnt-out shell of empty concourses and squatted flats, the epicentre of the Mancunian underground acid house scene, was every mother's nightmare after a toddler had fallen to his death from the upper floors. In Britain bare concrete always had something menacingly alien (an unwholesome invention foisted by horrible, vaguely Teutonic modernists on an unsuspecting, tradition-loving people) that had to be domesticated and controlled by all means (prettified with adornment, whether plastic ivy or flower baskets [6], or painted over), which ultimately led to the current wave of wholesale destruction [7]. In this context the British vernacular, symbolized by 'noble', homely materials such as brick and stone, had reinstated values of common sense and decency over the excesses of foreign lunacy.

I used to live in a part of Islington where the single class society promised by New Labour came up against deeply ingrained, annoyingly unreconstructed working class identities. In fact the sort of communities routinely vilified for failing to share in the values of taste and aspiration emblematic of Blairite Britain (the wrong kind of raspberry-wine vinegar on their radicchio, as one commentator put it), and openly ridiculed amongst the resolutely PC and morally irreproachable middle classes with 'chav' as the most common term of abuse [8]. Packington Square was before its recent obliteration such a place: a sprawling estate of interconnected low-rise blocks inhabited by the remnants of the area's former white, working class population and as such regarded by outsiders with much distaste and fear. Clad in nauseating red rubbery pannels the Packington didn't have the Brutalist credentials of Robin Hood Gardens or any of Goldfinger's creations, and subsequent redesigns (the raised walkways had been removed as they served as escape routes for muggers) did much to bastardize the original concept with all sorts of cosy additions - pitched slate roofs atop brick-clad stairwells, cutesy railings enclosing front gardens in an attempt to implement the by then very fashionable theory of defensible space.

Walking back to the Packington at night was an unnerving experience. From day one I took to skirting the place through the tastefully gentrified side-streets as gangs of teenagers (constructed as necessarily aggressive, homophobic and racist by the two trendy gay urbanites my flatmate and I were) would hang out on the interstitial grassy patches between blocks with Mike Skinner aka The Streets blaring out and girls screaming in the dark like banshees. The fear of intrusion and impending violence was real as the flat was sunken in a recess and exposed to every passing gaze. In my room the shutters were always drawn turning it into a damp-ridden, hostile space which I could never appropriate. It was probably the same room that appeared in a recent dream that I had. I was lying on my bed and the large floor-to-ceiling window was overlooking a vast grassy wasteland. A massive concrete slab resembling Robin Hood Gardens was looming on the horizon as an intense white winter light bleached all colours from the scene. In the distance a group of teenagers was drifting about the burnt expanse and gradually came nearer to my room where I was fully exposed bathed in the warm sunshine. Then a scally youth clad in white sports gear and with a baseball cap on broke away from the group and peering into the flat sneakily slid a hand through the half-open tilting window. He started feeling my arse then with one finger penetrated me as deep as he could and more and more forcefully. I noticed his boyish face in the sun, frozen in a sadistic grin. I was terrified by this sudden physical violation and asked my mother who was standing in one corner of the room to activate the window's complicated shutting mechanism. Seeing her hard, sour expression at my request I realized that she knew. That was the ultimate Brutalist dream [9].

Dial a Chav! sex hotline

 

[1] The concept of pseudo-modernism was coined by Owen Hatherley in his impassioned homage to the political visions and commitment to social progress of the Brutalist ethos, which he savagely opposes to the vacuity and vulgar grandiloquence of Blairite architecture: Owen Hatherley, A Guide to the new Ruins of Great Britain (London, New York: Verso Books, 2010). By the same author, a reflection on the erotic potential of bare concrete in Militant Modernism (Zero Books, 2009), 29-42.

[2] For a systematic deconstruction of the processes at play in the privatisation of public space in British cities, the toughening of the law and order stance under New Labour and the increasing criminalisation of the working class in the context of zero tolerance policies: Anna Minton, Ground Control: Fear and Happiness in the twenty-fisrt-Century City (London: Penguin Books, 2009).

[3] The council housed working class viewed as the receptacle of urban authenticity and gritty realness by middle-class newcomers in formerly poor neighbourhoods. On the 'pastoral' see Maren Harnack, 'London's Trellick Tower and the pastoral Eye', in Matthew Gandy (ed.), Urban Constellations (Berlin: Jovis, 2011), 127-31

[4] Ivy Hodge and her morning cuppa had far-reaching consequences and did much to knock British architectural modernism off course. Subsequent social housing arguably showed a refreshing degree of invention compared to the monolithic, ideologically stifled building programme of the sixties (not to mention the taint of local corruption). Experiments with warmer materials and more intimate forms of space proved things were really taking a turn for the better before being nipped in the bud with the curtailment of all public housing provisions under Thatcher.

[5] A powerful evocation of life at the Crescents and their demolition after an amazingly short lifespan in: Lynsey Hanley, Estates: an intimate History (London: Granta Books, 2008), 129-32

[6] The Right to Buy Scheme, historically the first step towards the dismantlement of the public housing sector, intended to differentiate the cream of the crop from those devoid of any aspiration towards social betterment. The appearance of fan lights and wacky colour schemes as markers of social standing over the otherwise uniform drabness of council tenure widened the gap between what was increasingly viewed as the dreck of society and a new privileged stratum of owner-occupiers, as Hyacinth Bouquet's tentacular influence was now spreading to the working classes themselves...

[7] Latest casualty: Preston Bus Station, whose fate hangs by a thread. Despite repeated attempts to get it listed its future looks pretty bleak.

[8] Some sensitive souls wouldn't be caught dead cracking a sexist, homophobic or racist joke, but 'chav-bashing' is somehow acceptable and doesn't seem to give them any qualms. For as the 'chav' is defined as an essentially dimwitted, abhorrent thug hooked on benefits, he's only fair game. To illustrate the point see the opening anecdote in Owen Jones, Chavs. The Demonization of the working Class (London, New York: Verso, 2011).

[9] A brilliant study of the gender dynamics intrinsic to Brutalist architecture in its commodification of a totally available female body and the flaws of an easily penetrable, defective concrete: Katherine Shonfield, Walls have Feelings: Architecture, Film and the City (London, New York: Routledge, 2000).

28 December 2008

Pansy Division

Il y a quelques jours une amie - lesbienne - me confiait son exaspération devant la rafale de questions qu’elle avait récemment dû essuyer de la part de collègues de travail qui s’étonnaient de ce qu’elle n’ait toujours pas d’enfants. C’est qu’à quarante ans passés, la situation devenait critique. Épuisée par leur détermination de tout savoir et non-désireuse de s’épancher sur sa vie privée dans la cage à rats du monde de l’entreprise, elle finit par raconter qu’elle ne pouvait simplement pas concevoir. C’est alors que l’incompréhension céda le pas à une lame de fond de sollicitude empathique, chacun y allant de son conseil sur les dernières techniques de fécondation artificielle à tenter en ultime recours. Apparemment l’épisode est loin d’être isolé et aucun mensonge ou diversion ne sauraient avoir raison de l’indéboulonnable certitude qu’il n’est de salut hors du statut de parent, un fait qui ne se discute même pas tant il tombe sous le sens. Je trouvais ça gonflé et la colère ne tarda pas à prendre le dessus. Car après tout elle n’avait pensé qu’à se protéger, la vérité crue étant trop dure à entendre. Admettre que des gosses elle n’en n’avait rien à cirer et qu’elle n’éprouvait même aucun sentiment spécial à leur égard, l’aurait d’emblée rabaissée au rang de dernière des dernières, d’ogresse, de gorgone, de Myra Hindley réincarnée.

Cette dernière évidence d’abus hétéronormatif me rappela une autre instance d'obnubilation pour la petite enfance. C’était lors d’une émission de France Culture sur l’homophobie diffusée il y a un an ou deux. Les journalistes avaient eu l’idée originale de présenter la perspective de parents qui trouvaient difficile d’assumer l’homosexualité de leur enfant mais avaient tout de même entrepris d’y remédier en se constituant en groupe de soutien. L’une des mères, une femme posée dont on sentait bien qu’elle avait vécu l’enfer mais semblait enfin remonter la pente, faisait part de son deuil de ne jamais pouvoir devenir grand-mère, ce qui était triste et d’autant plus insensé que son fils n’était pas, du moins elle ne croyait pas, "stérile“. À ces mots mon sang ne fit qu’un tour: d’évidence c’est tout ce qui lui trottait dans la tête, son fils n’étant plus qu’un géniteur en puissance qui avait failli à ses devoirs, une bite à féconder absente à l’appel. Il m’est alors apparu que ma mère devait partager des sentiments semblables, me voir moi aussi avant tout comme un procréateur non-advenu, moi qui ai toujours tenu en horreur l’idée d’une quelconque continuité biologique, ma dissolution dans le pullulement infini de familles dont on ne sait rien. Des Esseintes et les fantasmes d’auto-engendrement qu’il avait pu inspirer dans ma jeunesse étaient donc toujours bien vivants - ce qui est rassurant.

Sur Stoke Newington Church Street, poche ultra-gentrifiée de la république populaire de Hackney, l’été avait amené avec elle une mode pour le moins curieuse: des hommes d’âge mûr et d’une corpulence bien loin de l’adolescence portant de petits pantalons courts à la mi-mollet et des sandales Birkenstock. Ils avaient l'air assez incongrus avec leurs manières de petits garçons dociles aux côtés de leurs épouses postées aux commandes de voitures d’enfants gigantesques. Je savais d’expérience qu’il n’était jamais avisé de vouloir forcer son chemin au travers de ces barrages de poussettes grosses comme des tanks qui occupaient toute la largeur du trottoir. Ces femmes, toujours mal coiffées et à l’air fermé, pouvaient être très remontées et affirmer leur présence de façon particulièrement aggressive. Cette stratégie d’occupation de l’espace me semblait même délibérée et révélatrice d’un phénomène plus global, d’une sorte de revanchisme social déguisé. Dans un contexte général de mainmise des classes moyennes sur d'anciens quartiers ouvriers, faisant flamber le prix du mètre carré et transformant notamment Stoke Newington en une sorte d’Islington du pauvre, on assista en un temps relativement court à une reconfiguration du domaine public centrée sur Church Street, qui pour moi devint un enjeu de nature proprement politique: face aux proles qui par opportunisme ou nécessité avaient déjà décampé et à une scène politique contestataire de plus en plus rachitique, les classes moyennes asseyaient là leur triomphe avec leur bras armé mobilisé en permanence, les cohortes de harpies à roulettes qui en cas de confrontation savaient toujours faire valoir leurs droits haut et fort.

Mais tout cela n’était rien comparé à ce qui m’attendait à Berlin, car loin de l’enclave dans un océan de barbarie que représentait 'Stokey’, Prenzlauer Berg est immense et la qualité de son bâti - des Mietskasernen monumentales superbement restaurées, l’un des plus beaux ensembles ayant survécu aux destructions - offrait un cadre idéal pour l’afflux massif de ces jeunes familles. Le ballet continu des poussettes le long de la Kollwitzstrasse témoigne de ce basculement socio-culturel et démographique tout comme la concentration ahurissante de layetteries dans le secteur. Bien loin d’être le quartier radicalement chic et alternatif qu’il a pu à un moment prétendre être (en continuation du microcosme contestataire qui s’y rassemblait déjà du temps de la RDA) cette partie de Prenzlauer Berg - englobant même jusqu’au Bötzow Viertel dont les trottoirs atteignent le même degré de congestion - ressemble carrément à une pouponnière à ciel ouvert, ce qui n’est évidemment pas franchement bandant en termes de crédibilité urbaine. Si bien que se promener le long de ses rues ou pénétrer dans ses commerces prend parfois l’allure de guerilla larvée, toute tentative de percer un front continu de mini-véhicules étant généralement accueilli par un silence dédaigneux, voire même une indifférence hostile. Moi, petit pédé improductif qui ne connaît rien à rien de la vie de famille ni des sacrifices auxquels celle-ci astreint, à quels droits puis-je prétendre face à ses femmes qui ont tout donné pour la communauté et comptent bien le lui faire reconnaître? Mais comme le faisait remarquer un ami à qui je racontais mes déboires de voisinnage et qui lui doit composer avec une menace bien plus persistante dans les rues de Budapest, j’ai quand même le luxe inouï de pouvoir me choisir ce genre d’ennemis...

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Last night I lay trembling
The moon it was low
It was the end of love
Of misery and woe

Nick Cave & The Bad Seeds, Lucy

 

C’était à Stoke Newington, dans la maison où j’ai dû vivre près de trois ans. La plus belle de toutes et sans doute la seule longue période de temps où je ne me suis senti en danger de départ forcé. Une petite communauté s’y était développée et il me plaisait d’être une part incontestée de son noyau dur, celui qui s’est maintenu jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à l’éviction qui n’a pas manqué... Il faisait noir et j’étais allongé sur mon lit. Dans la chambre retentissait 'Foi Na Cruz' de Nick Cave, chanson d’une sérénité magnifique qui me venait d’un matin de jeunesse, lorsque un dimanche d’été j’étais rentré à pied de la gare après une nuit à Paris. Les rues bordées de marronniers étaient encore désertes dans la lumière qui fusait doucement, la légèreté de l’air doré tranchant avec la lourdeur habituelle de ces retours solitaires. Je crois que c’était peu avant mon départ pour Londres. La vie me semblait à nouveau pleine de promesses et pour la première fois je me sentais calme et confiant en ma réalité physique dans le monde... Un intense bien-être me gagnait alors que les violons tournoyaient en nuées aériennes et gracieuses. Un sentiment de contentement et de plénitude bienheureuse alors que sur le mur obscur de dessinaient des formes mouvantes, arabesques scintillantes qui disparurent pourtant presque aussitôt. Observant le bas de la porte j’aperçus alors que la lumière du palier s’allumait et s’éteignait alternativement. La panique devint rapidement oppressante quand à plusieurs reprises la porte s’ouvrit partiellement sur quelque chose que je n’arrivais à discerner. Une fraction de seconde il me semble avoir pensé à la parfaite similitude de la scène avec les invasions répétées de 'Repulsion’. Puis soudain elle est entrée, ma mère, sa présence reconnaissable malgré l’imprécision de ses traits brouillés par l’obscurité. Elle s’avançait tout droit en direction du lit comme un automate impassible et dans la terreur de la voir se lancer sur moi je restai pétrifié dans mon attente de l’inévitable. C’est alors que dans son approche inexorable elle se mit à grossir et m’enjamba dans la même foulée, une mère gonflable qui s’élevait au-dessus de moi en une immense arche noire et passa hors de ma vue, vers la ville au-delà, dans son expédition d’épouvante. Je criai à plusieus reprises pour me forcer à me réveiller. Je savais comment sortir de ça, ce n’était pas la première fois. M., alarmé par le bruit, me réconfortait et je me rendormais calmement, attribuant cette agitation aux quantités invraisemblables d’alcool ingérées dans la journée. Quelques heures plus tôt j’avais rencontré Bogosse.

10 February 2006

The Last of Engerland

Shop front, Invalidenstrasse, Mitte

Yesterday’s Sun front-page looked strangely familiar as it caught my eye at Cologne’s central station. For I’d seen that picture hundreds of times before, the one they invariably resort to as the ultimate expression of the British unwavering spirit and wit:  the iconic still from Fawlty Towers showing Basil goose-stepping and slicing through the air with his long spidery legs in his Hitler impression. The killer headline: Don’t mention the Walk, was superimposed to it rather sloppily in fat, white lettering. What prompted the umpteenth use of this much exploited shot (despite John Cleese's claims that the sketch was a piss-take of British jingoism and fixation on the war) was the German police's avowed determination to crack down on offensive displays of Third Reich imagery and symbols during the World Cup, should it occur to some fans to emulate Basil Fawlty and start giving Nazi salutes whilst mimicking the despotic moustache. As the war is still such a prickly subject to most Germans (National Socialism being strangely enough no laughing matter) the Three Lions, known for their good-natured exuberance and high regard for local cultures, should quake in their boots and expect the harshest punishment for their frivolous treatment of history (irony being a quality that the British are so eager to deny others, especially Germans - who all the same came up with something as devastating and unsurpassable as Dada). The Sun had even sent one of its hacks to inspect the cells at Nuremberg nick and the warning was unequivocal: the boys, who are also feared to fall prey to East German skinheads on the prowl, will have to keep their noses clean if they don't want to find themselves on the wrong side of Hun savagery.

The tabloid’s obsession with all things German is of course not new. Of all targets of its eurobashing frenzy, Germany holds a special place in their heart, France sadly coming a mere second. The reason is quite simple, since the Blitz is still essentially a defining moment in Britain's sense of its historical worth, a climactic narrative around which a modicum of national pride (a notion much mocked and ridiculed in more progressive circles) can still articulate itself: think Vera Lynn, the Queen Mum, Bomber Harris, whose commemorative statue the latter unveiled in Holborn in 1992 to the fury of peace activists. The intervening sixty years of political, institutional, cultural transformations taking place in German society - not to mention the collective, and often tortuous, process of Vergangenheitsbewältigung engaged over the past decades to deal with Nazi crimes - are simply wiped out of the historical record. Never mind the fact that the Federal Republic has in the meantime become one of the most open, democratic societies in Europe, Britain, as fantasised by The Sun’s luminaries, clings on to the handy myth of the repellent other, the face of an enemy who is all the scarier since it has become more difficult to pin down in the EU's diffuse threat to national sovereignty - hence the convenience of an evil, totalitarian figure to keep it identifiable. This tendency transpires even in the most unexpected places. A trip to the German history section at Piccadilly’s Waterstone’s provides a good if very disappointing indication of this selectivity, as nearly all the books available there deal with the Third Reich and National Socialism (hardly anything on Weimar, the GDR, let alone contemporary developments). Borders fares slightly better, though, as far as variety is concerned.

As any British government knows (and this one more than any other), The Sun is still a force to be reckoned with whose potential nuisance remains undiminished. But seen from afar it comes across more as a pathetic anachronism voicing the seething resentment of a tiny, isolated island with a huge chip on its shoulder - in fact all that modern Britain has no longer any reason to be. Like Germany itself the country has over the last twenty years undergone radical changes, becoming in the process one of the most open, vibrant, internationally-minded places on earth. Does the paper still have any relevance in such a context, doomed as it is to be seen as a cringe-inducing embarrassment, the by-product of an era of jingoistic insularity and ignorance of the world, the nasty, little smell that won’t go away. The question is all the more relevant as it seems to have taken an even more reactionary turn under the current editorship (the new depths of recklessness and rabid xenophobia plumbed during the invasion of Irak being but one example). But most of all it’s the question of national identity and of its representation that such nonsense once again brings up, and in this respect Germany, where an impossible return to the past rules out any instrumentalisation of past glories, thus making ordinary forms of patriotism and display of national pride unthinkable, might somehow point the way ahead in the supersession of obsolete notions of collective identity. New forms of post-national consciousness can take shape in the bankruptcy of traditional representations, Habermas’s concept of constitutional patriotism springing to mind for example - a rather complex intellectual formation, but an infinitely more inspiring one than stories of old royalty and pissed football fans. Is it not Britain, with such a brash, antediluvian view of national identity, which is lagging behind in its sheer unwillingness to let go of the past, its reliance on defunct intellectual categories, the impossible questioning of its naff, if cosy, prejudices, its rejection of a certain modernity even?

An enlightening article published in The Guardian (07.09.2004) by German-Irish novelist Hugo Hamilton, The Loneliness of being German, deals with the issue of (post)national consciousness and the emergence of a 'global identity' in Germany.

19 November 2005

London Apprentice

English version

Shoreditch-City border at night Shoreditch Town Hall + Dick Shoreditch, Leonard Street at night

Wolfgang Tillmans vient de publier un nouveau recueil, Truth Study Center. Pour moi il incarne toujours un Londres retrouvé et resté intact dans sa puissance suggestive. Il est fascinant que ce soit un jeune photographe allemand qui ait produit les visions les plus fantasmatiques et entêtantes, et donné corps de façon si jubilatoire à la ville que j'habitais intellectuellement, émotionnellement et sexuellement. Comme moi il est arrivé là à la recherche d'un mythe libérateur dont seule l'Angleterre semblait être capable (il aimait Boy George, je ne jurais que par Bowie et Morrissey) et c'est le pouvoir de la ville imaginée qui a engendré des visions empreintes d'un tel désir, d'une attraction permanente vers la beauté des surfaces, que ce soit dans les natures mortes, les vue aériennes de villes, des hommes qui les hantent ou les phénomènes cosmiques. Il existe en allemand un mot magnifique qui pour moi résume l'éxubérance vitale de sa photographie et l'incroyable étendue de son champ d'inspiration: sehnsuchtsvoll, mot dont le français ne pourrait rendre compte qu'à l'aide de périphrases sans fin - le fait d'être investi d'un désir puissant et comme porté dans un élan irrépressible vers le monde et sa prolifération sensuelle.

La photographie de Tillmans et l'œil qu'il porte sur les choses produisent en moi une sorte de jubilation presque panthéiste. Ma première exposition remonte à plus de dix ans. C'était dans une petite galerie de Beck Road, l'une des dernières rues de l'East End à faire un effet étrange, coupée en deux par un viaduct de chemins de fer. L'accrochage des photos était saisissant et l'ensemble qui avait investi tous les étages de cette petite maison victorienne eut l'effet d'une bombe. L'impact de cette vision me poursuivit au dehors et se répandit sur toute la ville ce samedi après-midi, jusque dans ma chambre où je voyais le soir venir dans une excitation intenable. Je suis resté longtemps obsédé par l'image d'un jeune skin offert frontalement dans une position de hierophante dans une rame de métro, deux pinces à seins reliées par une chaîne pendant sur son torse. Cette photo est devenue emblématique du Londres que je desirais à n'en plus pouvoir et dont l'épicentre était le London Apprentice, un pub immense et caverneux de Shoreditch pris dans un enchevêtrement de ponts de chemins de fer et d'anciennes gloires victoriennes, et sans doute l'un des mythes les plus puissants de la scène homo londonienne d'il y a dix, douze ans. La charge érotique du lieu était phénoménale. On baisait dans les voitures garées autour de Hoxton Square, qui avant d'être investie par les galeries d'avant-garde et de curieux jeunes gens en grosses lunettes et anoraks en nylon était complètement plongée dans l'obscurité et à la limite du coupe-gorge, ou on allait se toucher collectivement la bite sous les ponts les dimanches d'hiver, quand on ne se branlait pas simplement tout seul contre les murs. Il me semble y avoir vu le Man pissing on a Chair de Tillmans projeté sur grand écran un soir, bien que je n'en sois plus tout-à-fait sûr. Par la suite Shoreditch fut balayé par l'hystérie médiatiquement ourdie de Cool Britannia et le London Apprentice, qui dans les derniers temps était tombé sous le coup de lesbiennes radicales qui ne comprenaient pas qu'on ait pu leur en interdire l'entrée et paradaient fièrement comme des coqs dans une atmosphère de fin de règne, fut investi par ces nouvelles foules, sans doute titillées à l'idée d'occuper le dernier bastion pédé pur et dur de tout Londres et de siroter leur Budvar sur le site de l'ancienne backroom.

Dans Truth Study Center c'est Londres qui continue sans moi. Il y a quelques très beaux nus dans ce livre. Les prises d'entrejambes en contre-plongée sont à la fois d'une force plastique et d'une délicatesse fascinante, la compacité de la queue à peine fermée sur son gland et les traînées de poils sombres menant au cul, peut-être un bar de baise sous les arches de chemins de fer à Southwark. Il y a aussi une image plus ancienne que j'avais vue à la rétrospective de la Tate il y a deux ans. Elle s'intitule The Bell, du nom d'un pub de Kings Cross qui au début des années quatre-vingt-dix faisait figure de seul lieu alternatif et passait la meilleure musique, avec Bowie et Morrissey érigés au rang de divinités tutélaires et leurs jolis adorateurs à flat tops. C'est l'image du grand urinoir, un long réceptacle en acier inoxydable constellé de petits blocs de désinfectant bleus et jaunes fondant sur la surface lisse et brillants comme des lucioles, avec un mégot noyé en plein milieu. Là l'homme que j'étais venu voir dans ma jeunesse m'a quitté pour un autre. Je suis finalement parti de Londres sans l'avoir revu mais eux sont restés dans ce que je ne connaîtrais plus, et d'une certaine facon je les envie de pouvoir continuer à voir cete ville dans son devenir. C'est par Tillmans que je veux la contempler de loin et la désirer encore de toutes mes forces.

 

Hoxton Nights

Shoreditch, Great Eastern Street at night

A new Wolfgang Tillmans anthology, Truth Study Center, has just come out. For me Tillmans's photography has always been and remains the best evocation of London I know. It's remarkable that a young German artist should have so consistently given shape to the most exhilarating images of the city I was intellectually, emotionally and sexually inhabiting. Just like me he'd come to England searching for the sort of liberating myth only that country was capable of (he was in awe of Boy George, I was more of the Bowie/Morrissey school of gloom) and the power exerted by the fantasised city produced images full of an exuberant, all-encompassing desire and attraction to the shimmering surfaces of things, whether in the simplest still lifes on a window ledge, aerial views of boundless cities, close-ups of human bodies or planetary phenomena on a macrocosmic scale. There is in German a beautiful word that could sum up the vital drive of his photography and the extraordinary scope of his vision: sehnsuchtsvoll, which can be conveyed in English only in a very approximate way - to be full of a teeming, irrepressible desire towards the world and its sensuous proliferation.

Tillmans's photography and the extent of its experimentations trigger in me a sort of jubilation bordering on pantheism. The first exhibition I saw took place twelve years ago in a small gallery on Beck Road -  eerie and split in two by the Liverpool Street railway viaduct, one of the last streets in East London to feel like a time warp. The hanging of the pictures was chaotic and unlike anything else, and the show, which filled the tiny terraced house from top to bottom, had the effect of a bomb. A feeling of intense excitement took hold of me and as I left the place the whole city seemed transfigured by what I'd just seen. It was a grey Saturday afternoon and back in Stoke Newington I sat at my desk and looked out at the lit up houses across the garden, unsettled and full of the anticipation of the night to come. I'd got a picture from the exhibition which I stuck to the wall. It was a young skinhead standing spreadeagled on a tube carriage, his chest crossed by a heavy chain linked to two nipple clamps. This picture became iconic of a London which I wanted to possess and whose epicentre, the crowning glory where all was revealed to me, was the London Apprentice, an awesome, cavernous affair caught in a tangle of railway bridges and old Victorian showrooms, and without doubt the most enduring, heady myth of the East London homo scene even ten years after its closure. The erotic charge of the place was phenomenal. People fucked in the back of cars parked around Hoxton Square, which, before becoming the edgy hotbed of Britain's regained prevalence in the art world and a prime hang-out for skinny, young things in nylon anoraks and big glasses, was totally deserted and an extremely rough place to boot. Others went off to the bridges at closing time for a collective wank in some unlit recess. I think I saw Tillmans's Man pissing on a Chair projected onto a big screen one night, but I'm not quite sure anymore. Then the Cool Britannia collective hallucination, media-induced as it was and relatively short-lived once the joint effects of high rents, the appearance of a less refined clientele and widespread delusion in 'New Labour' had started to kick in, swept through Shoreditch and changed it for ever, whilst the London Apprentice, which by then had been picketed by radical lesbians bent on storming the last bastion of arrogant maleness and parading around its bar like peacocks - which they eventually managed to do in a depressing atmosphere of irreversible decline - was after extensive refurbishment taken over by new crowds who certainly got a bit more than titillated at the prospect of sipping Budvar on the site of the old backroom.

In Truth Study Center London goes on without me. There are a few very beautiful nudes in it. The low-angle shots of male crotches have both a plastic simplicity and a fragile, fleshy softness that are fascinating to look at, with the fullness of the cock delicately enveloping the head and dark hair covering the thighs and bum, and were maybe taken somewhere under railway arches in South London. There's also an older picture which I'd seen at the Tate retrospective. It's entitled The Bell, after the Kings Cross pub which in the early nineties was possibly the only true alternative place to play decent music, with Bowie and Morrissey as tutelary divinities and crowds of cute, flat top sporting boys. The picture shows a large, oblong stainless steel urinal with cigarettes ends drifting between tiny blue and yellow disinfectant cubes, gliding and glistening like fireflies. At The Bell the man I'd come to see in my youth left me for somebody else before my very eyes. Fifteen years later I left London without ever seeing him again and somehow I envy them for continuing to see the city in its changes and mutations. My desire of it is kept intact and vibrates through Wolfgang Tillmans's photography.

19 September 2005

Black and White Town

Just as I was about to leave London a new cultural phenomenon was rapidly taking hold, spawning in its wake what would become in my absence the latest addition to British youth subculture. The Chav had arrived and to my consternation he didn't look good at all. In actual fact he and his female version had been knocking around for quite a while before being even termed 'chavs' - apparently an old word dating back to the original Indo-European pool with equivalents all over the European linguistic family. Having lived on Islington's notorious Packington Square and witnessed the slow agony of the Marquess Estate down the road (a classic amongst Pevsner obsessives but sadly no longer with us) during which whole generations of proto-chavs seemingly vanished without trace - a chav culling secretly conducted by the council? - I'd become accustomed to the stylistic idiosyncrasies of what only beleaguered remnants of old white, working class communities in the midst of galloping gentrification could come up with. The teasing sight of ankles left uncovered by elasticated tracksuit-bottoms for boys and the obligatory, lonely stuck-to-the-forehead-kiss curl and supersize hoops for strangely boyish-looking girls, screaming their heads off late at night in the not-so-lovely-anymore streets of Islington to the music of the delightful Mike Skinner aka The Streets - had become a vague object of curiosity for me, something intrinsically English in its inward-lookingness, something from another age, the last of the working-class youth archetypes, as incongruous and endangered as their decrepit, asbestos-infested flats.

How they came to be fetishised by the media is not quite clear. All I know is the that The Sun started devoting whole spreads to the subject with Jordan crowned as the Über-Chav with a full hierarchy of lesser incarnations cascading all the way down to the most anonymous Romford pissheads. Then Julie Burchill, in a groundbreaking piece of writing for The Times, came to their defence and even claimed to be one herself. Thus a whole stratum of society became almost overnight the object of intense media scrutiny and in the process lost the little mystique it may have had in the first place. For the chav, unlike the first mods, skinheads or punks, who upon their sudden appearance startled and scared the nation senseless, is fundamentally a media construct and is therefore instantly absorbed and domesticated by them, and for all its disastrous social skills and poor hygiene credentials, turned into an almost cuddly creature. He is tame and helpless as he becomes the target of national ridicule, all smelly trainers, inarticulacy and promiscuous sex, which nicely ties in with previous discourses on the working class - above all the exclusive preserve of The Daily Mail: aberrant, monstrous sexuality with boys and girls alike relentlessly at it. It is actually interesting to put the figure of the chav into perspective with that of the skinhead, who started terrorising populations in 1969 and underwent a number of transformations and appropriations over the following decades. A cursory comparison of the two is indeed revealing of the way the perception of the working class has changed over the years, leading to its complete neutralisation and infantalisation. As the first skins emerged in East London the working class was still an awesome social force to be reckoned with and the docks were still in relative activity. Their appearance was otherworldly, like nothing else seen before, and their sense of elegance unmatched. Their alienness and ultra-violence took British society by surprise which saw in them the high level of danger and aggravation the working classes were still capable of. A thatcho-blairite revolution and a few property boom-busts at Canary Wharf later and not much is left of them in that elusive, global pursuit of middle-class belonging. That's why I feel very sorry for chavs as far as their iconic status is concerned because on top of looking shoddy they have entirely been recuperated by the media and the construction of their image can now be only determined by its own rules - whereas the skinhead, in all his haughtiness, could still have enough defiance and charisma to evade all reductive representations of himself - he did at least lend itself to the wildest romanticising as the Richard Allen novels testify. No such thing with the chavs, whose horrendous tastes and low spending-power irremediably position them at the shabby end of the consumerist chain, as a debased descendant of older youth subcultures, the laughing stock of a nation hellbent on prole-bashing. However they seem to have found an sympathetic audience in some gay circles who, prone to eroticise all that is deemed authentic in the working class - as their ongoing flirtation with skinhead imagery has shown - have let out the chav in them and discovered a penchant for bling, dirty sneakers and smelly feet. Even a trendy gay porn production company has released an entire chav-themed collection. And just like with gay skins in the good old nineties, knives are out between those who ARE the genuine article from Bermondsey and those for whom it's just a weekend look to get cock. As I was staying in East London a couple of weeks ago I couldn't help fantasising about the exact whereabouts of the chavs, like some mythical territory that lay beyond my personal mapping of the city, just like it was a few years ago when men were roaming in the dark on Hoxton Square and the whole of London felt like an immense sexual magnetic field. That I could be magnetised by a Burberry-clad, weedy youth from Basildon might be pushing it a bit, though.

 

ToiletChav4


An account of the gay détournement of an archetype of hard masculinity in what deserves to become a classic: Murray Healy, Gay Skins. Class, Masculinity and Queer Appropriation. London: Cassell, 1996

30 March 2005

L'Ennui

English version

Samuda Estate, Isle of Dogs, London

Cosmos 1999 passait le samedi après-midi dans un programme grand-public. C'était invariablement à l'heure des visites familiales obligatoires, un rite incontournable planifié à la minute près. Nous savions que la fin d'un feuilleton historique d'aventures ou de Titi le Canari marquait le passage d'une grand-mère à l'autre. Dans l'immense périphérie parisienne, jusqu'a l'aéroport d'Orly qui barrait l'horizon de sa masse bleutée, chaque ville était marquée du même ennui. Dans cette atmosphère elles étaient toutes identiques, toutes désertes, toutes pleines de familles réunies devant leur télé et votant pour le meilleur programme à diffuser. C'est cet exercice hebdomadaire de démocratie qui assurait immanquablement le triomphe de Cosmos 1999 et l'excitation mêlée de crainte qui faisait que pour rien au monde sa diffusion n'aurait coïncidé avec le transit inter-grand-mères. Et pour cause, Cosmos 1999 (première saison - je n'entrerai pas dans la polémique) est la meilleure série de science fiction jamais produite, dans son élaboration visuelle, sa poésie et sa portée métaphysique.

Elle se place dans la droite lignée de 2001: A Space Odyssey, et ne souffre aucune autre comparaison. La classe totale. L'ennui qui écrasait la base lunaire, qui ressemblait au labyrinthe de notre cité futuriste où nous étions comme englués dans un temps en décélération, ses couloirs interminables, la dérive à laquelle la colonie humaine était condamnée, sa vulnérabilité face aux terreurs de l'univers, la musique lancinante et mélancolique qui enveloppait chaque episode laissaient dans l'esprit un souvenir tenace et puissant. Il était toujours difficile à la fin d'un épisode de redescendre dans le monde réel et de se réaccoutumer à sa lumière trop forte, à sa sensualité foisonnante. La semaine je passais des heures à dessiner la base de mémoire et élaborais mes propres vaisseaux spatiaux en carton. Je sentais jusque dans ma chair la noirceur glaciale des espaces interstellaires et la solitude d'une humanité propulsée loin de la securité d'une Terre devenue inaccessible.

Abbeyfield Estate, Southwark, London

Les années soixante-dix furent marquées par un changement dramatique dans l'idée du progrès humain, jusqu'alors jugé illimité, une crise de la modernité et une vision dystopique de l'avenir. La catastrophe inauguratrice de la série - la Lune éjectée de son orbite à la suite d'un cataclysme nucléaire - résonnait en moi de facon singulière mais semblait aussi en phase avec l'époque elle-même. Les samedi après-midis étaient dans mon esprit des moments d'apocalypse imminente, dans les centres commerciaux, le long des autoroutes, une électricité dans l'air - ou étaient-ce les tensions intra-familiales?- le sentiment d'un désastre sur la ville. C'est l'époque aussi où j'ai commencé à rêver d'Angleterre. Une Angleterre fantasmée et étrange dont les pôles magnétiques étaitent ma cité du futur désertée l'après-midi, David Bowie et Cosmos 1999, tous trois d'une grandeur plastique et éminemment pop. À Londres aussi le temps semblait s'embourber dans le calvaire sans fin des coupures d'électricité et des grèves d'éboueurs. Là-bas plus que nulle part ailleurs a-t-on dû aussi avoir le sentiment de se trouver sur la Base Alpha en pleine dérive intergalactique.

Et là-bas aussi la modernité architecturale s'écrasait dans les gravats encore fumants de Ronan Point. Les tours d'habitation commençaient à se détériorer quelques années seulement après leur ouverture. Des bandes d'adolescents en jeans moule-bittes et coupes à la Sweet (Teenage Rampage) terrorisaient les populations. Les locaux de vides-ordures étaient régulièrement incendiés, on pissait sur les coursives de desserte et quelque chose dans le déroulement de l'histoire s'était à jamais désagrégé, une sorte de violence pernicieuse qui gagnait tous les secteurs de la société, un durcissement de la vie dans un petit pays froid, plongé dans le noir à huit heures du soir et cantonnné les week-ends dans ses tours ruinées et pleines de détritus. On songe immédiatement à A Clockwork Orange, mais je pense que c'est Get Carter, filmé la même année, qui donne véritablement le ton et montre une Angleterre en chute libre, pauvre et miteuse, en proie à un cauchemard dont l'issue sera à la fin de la décennie un cauchemard autrement plus spectaculaire. L'Année Zéro, le Big Bang. Le Breakaway de Moonbase Albion.

 

Cosmic Boredom

Space 1999 was shown on Saturday afternoon on the first channel. It would invariably happen during the obligatory family visits, which were timed to the minute. We knew that at the closing credits of some period drama or of Tweety Bird we had to switch from one grandma to the other. In the Paris peripheral zones, up to the gigantic, blue mass of Orly airport that stood on the horizon, each town was afflicted by the same boredom. In such an atmosphere they all looked the same, all deserted and full of families gathered around TV screens, voting for the best series to be broadcast. It was this weekly exercise in democracy that guaranteed the triumph of Space 1999 and our excitement tinged with secret fears ensured that its screening wasn't to fall into the crack of the inter-grandma thirty-minute transit. The reason was simple: Space 1999 (at least its first incarnation - I won't enter into any polemic) is by far the best sci-fi series ever produced in terms of visual sophistication, poetry and metaphysical scope. It is right in the lineage of 2001: A Space Odyssey and doesn't allow for any other comparison.

It truly has a class of its own. The crushing boredom afflicting the lunar base, which looked like our own futuristic town where we were getting caught in an ever decelerating time, its endless corridors, the perpetually drifting, doomed humanity, its vulnerability in the midst of a terrifying, unfathomable universe, the music, whose haunting beauty suffused each episode, left a lasting, overpowering impression. After the rarefied atmosphere and dimmed lighting of the prefabricated base it was always difficult to readjust to the normal, sensually teeming world we were inhabiting. During the week I would from memory recreate the set on paper and design my own spaceship out of cardboard cut-outs. The fate of the lonely community drifting into the freezing interstellar infinity far away from the safety of Mother-Earth shook me to the core and provided a powerful visual metaphor to deep-seated anxieties. These fantasies re-emerged and expanded whenever Space 1999 was rescheduled by TV networks over the years.

Stifford Estate, Stepney Green

The Seventies were marked by a dramatic shift in the conception of human progress - hitherto considered boundless - a crisis of modernity and an ubiquitously dystopian vision of the future. The original catastrophe - the moon blasted out of orbit by a nuclear disaster - awoke in me something powerful as it also seemed to tap into the decade's general unease. Saturday afternoons felt like the the apocalypse might happen any time. In the regional shopping-centres ringing Paris, along the motorways, there was electricity in the air - or was it family tensions between two grandma visits? - exacerbating the anxiety of an impending disaster in the city. It was also the time when I started dreaming about England. A strange, idiosyncratic, phantasmagorical England whose sources of inspiration was the loneliness of my futuristic town, David Bowie and Space 1999, all eminently plastic and pop artefacts. In London time also seemed to sink into the endless ordeal of power cuts and refuse collectors' strikes. Over there more than anywhere else people must have had the feeling to be embarked on the interminable intergalactic trek of Moonbase Alpha.

And there too were modern architecture's social ambitions pronounced dead, buried as they were under the smoking rubble of Ronan Point. Tower blocks started to fall apart only a few years after completion. Teenage gangs in crotch-hugging jeans and Sweet hairstyles (They're out in the streets, they turn on the heat) terrorised beleaguered populations, set ablaze rubbish chute closets and pissed all over the decks and streets in the sky. Something in the course of history had irredeemably disintegrated and from it oozed a dull, all-pervasive violence affecting all levels of society, the hardening of the life of a small, cold country where it was total blackout at eight o'clock and where families locked themselves up in rubbish strewn, ruined towers at weekends. A Clockwork Orange immediately springs to mind but I think that Get Carter, which was made the same year, really sets the tone in its depiction of an England in free fall, poor and shabby, tormented by a nightmare whose end a few years later was to result in a nightmare of much greater amplitude. Its Year Zero, a Big Bang, Moonbase Albion's very own Breakaway.