21 June 2009

Galerie des Victoires

Ils avaient été trois à arriver à intervalles réguliers jusqu’à la fermeture. Ils se ressemblaient tous assez, d’allure jeune et d’un style tout-à-fait conforme à celui en vigueur dans ce bar de Schönhauser Allee - tendance prolo avec une composante fortement fétichiste. La clientèle y est en fait très diverse mais la reconnaissance immédiate qui s’opère à l’intérieur de cette communauté érotique marque d’invisibilité tout ce qui ne s’y apparente pas. Certains prennent forme réelle à partir de la grande base de données électronique qui nous sert de soupe primordiale, d’autres me sont encore inconnus, mais à un moment ou un autre nous aurons tous joué ensemble, profitant des recoins sombres et inconfortables menagés dans l’enchaînement spartiate de backrooms qui occupe l’arrière du lieu. Au travers des volets tirés on voyait que le jour s’était déjà levé et qu’il était gris. Dans quelques heures je devrais partir pour la Baltique dans l’hébétude du manque de sommeil mais cela n’avait aucune importance. Mon corps s’était habitué à répéter la même routine, reproduisant les mêmes gestes, encore prêt à se laisser saisir, approchant des peaux différentes mais toutes invariablement douces, de cette douceur des jeunes hommes qui me trouble toujours car fondamentalement étrangère à la mienne, une fragilité de corps adultes pas encore vraiment extraits de l’adolescence dont ils gardent les traces lointaines. Les étreintes se faisaient étrangement lentes et précises, et parfois je voyais qu’on me souriait dans le noir, des rangées de dents carrées et parfaitement alignées. Il était inouï qu’on imagine faire une chose pareille, sourire à un partenaire si transitoire, ou à le serrer contre soi, à le garder dans ses bras contre les intrusions incessantes de ceux dont on ne veut rien savoir et qui rôdent tout autour dans l’espoir de se joindre à ce fragment d’amour lancé dans la bourrasque.

Proll Boy, Prenzlauer Berg

Je m’étais retrouvé le soir suivant à l’entrée d’un port de Lituanie. Les installations industrielles, les pinèdes sur la lagune, les containers de couleurs vives nettement empilés défilaient lentement dans une lumière d'incendie qui me fit vaciller dans une compression affolée de l'espace-temps. M. et moi nous dirigions vers ce que nous savions avoir été l’Allemagne à différents moments de l’histoire mais s’était peu à peu délité par lambeaux entiers, avait basculé dans d’autres devenirs après l’implosion catastrophique du reflux.  Il était incroyable que ce pays ait pu être si immense. Après vingt-quatre heures de traversée on se trouvait encore dans son ancienne empreinte, identifiant ça et là les signes d’une appartenance antérieure. Le centre restitué de Klaipéda paraît fragile, une sorte de petite théâtralisation d’un passé idyllique fermée sur elle-même et masquant à peine la sauvagerie de l’histoire récente. Tant d’apprêt semble futile à l’échelle de la dévastation passée et de l'indifférence d'un avenir qui se jouera ailleurs.

Les corps de la nuit passée étaient encore proches. Je les avais traînés avec moi aussi loin et à la tombée du jour je tentais de les imaginer si peu de temps après la séparation dans leurs trajectoires retrouvées. D’autres sont venus s’y superposer entre-temps et ont fini par se fondre dans l'immense vortex orange du port. 'Fucking Berlin’ de Jeff Keller, dont cela semble être la première publication, est un opuscule dense et concis dont le format s’était parfaitement prêté au temps de la traversée. Le récit est tout entier axé autour d’un week-end de baise non-stop de quatre Français en visite à Berlin à l’occasion du dernier Folsom. Le rythme en est haletant et frénétique à l’image des innombrables scènes d'orgies scandant les festivités de bout en bout. En fait on ne respire pratiquement pas dans cette succession ininterrompue de défonces improbables, et c'est d’autant plus éprouvant que le style en est le plus souvent indigeste, un déluge de lieux communs et de formules toutes faites lardé de traits d’humour lourdingue avec ça et là quelques accès de clairvoyance métaphysique autour de l’immanquable dialectique Éros-Thanatos. Mais passés ces désagréments le livre laisse tout de même une drôle de trace et dans son passage furtif fait d’autant plus sentir sa perte qu’il vient en contenir d'autres qui sont comme amplifiées à son contact, leur communauté étant abruptement mise à nue. Dans son exploration du Berlin hard, le narrateur - celui des quatre dont on comprend qu’il est le plus bandant, le plus exclusivement actif et le mieux monté - n’aime rien tant que ces moments de communion extatique avec ses semblables venus de toute l’Europe et qui au fil des soirées (toutes ayant immanquablement lieu dans quelque friche industrielle, comme il est de mise ici) prennent place tout naturellement dans une sorte d’immense mécanique infernale. Le désir primaire d’identification et d’appartenance à une communauté de pairs est exprimé de façon très forte, entraînant même des parallèles incessants avec l’amitié et le sens du sacrifice à l’antique dont la germanité contemporaine serait l'héritière directe, le mythe du mâle brut et sans états d’âme dans l’expression de son désir étant glorifié sans partage. Car loin de Paris, de ses afféteries et faux-semblants avec les 'folles du Marais' en prenant copieusement pour leur grade (le féminin étant à tout prix évacué pour permettre la survie du mythe), c’est à Berlin qu’une masculinité quasi-primordiale se laisse découvrir, et partant une authencité essentielle autour de laquelle construire une identité d’homme impossible dans un milieu d’origine jugé oppressif et mensonger. Il est d’ailleurs intéressant de constater comment le lieu de Berlin, même si porté aux nues dans les possibilités sexuelles qu'il offre en permanence, reste étrangement absent du récit en ce qu’il ne fait l’objet d’aucune réflexion sur son devenir historique ou sa signification profonde, quelques remarques aussi brèves qu’étranges sur la Stasi mises à part.

Mais le plus stupéfiant reste cette capacité des corps à une suractivité frénétique dans une infaillibilité physiologique qui rendrait même envieux. L’étalon évolue avec facilité entre lopes prêtes à la saillie et gueules à jus dans un scénario parfait où tout le monde semble heureux de tenir un rôle invariable et prédéterminé. Défaillance, flottement et doute n’ont aucune place dans ce monde fantastiquement bien huilé et vertigineux. Tom of Finland avait au moins quelque chose de léger et de mutin même dans l’excès. Ici chaque party qui débute se fait dans l'appréhension d'une avalanche imminente d'épisodes trash qui dans leur répétition effrénée annulent toute possiblilté de fantasme et sont relatés dans une absence assez troublante de recul vis à vis des masculinités 'performées' dans ces lieux. Dans cette dynamique du désir une position centrale est occupée par la figure emblématique du skinhead, qui même quarante ans après son émergence en Angleterre continue d’incarner l’idéal insurpassé du salaud intégral, bien au-delà des cuirs devenus trop dociles dans leur antiquité ou des proles sport qui même si très appréciés ce côté-ci de Prenzlauer Berg sont loins d'être visuellement si incisifs. Car en plus d’être un baiseur hors-pair, le skin a un sens inaliénable de la loyauté et de la camaraderie, une sorte de noblesse intrinsèque hérité de ses origines prolétariennes qui le distingue des folles langues de putes (forcément bourgeoises) ou bien pire, des 'faux' skins qui n’usurpent l’uniforme sacré qu’en vue de s'en taper des 'vrais'. En lisant tout ça j’ai aussi pensé à Stuart Home chez qui les descriptions de baise sont tout aussi graphiques (et bien plus désopilantes) et le skinhead également omniprésent dans sa valeur archétypale, même si la démarche littéraire et théorique le transformant en vecteur de forces subversives visant à radicalement renverser l'ordre existant est bien sûr très éloignée de 'Fucking Berlin' et sa ferme implantation dans le premier degré. Pourtant des éclats de lucidité affleurent ça et là, brefs et noyés dans le déluge mais bien plus véridiques dans ce qu’ils révèlent de désirs cachés et de doutes inavoués. Le sentiment d’être lancé dans une fuite en avant insensée, la brutalité de la perte quand tout le monde déserte subitement le théâtre des opérations, la révélation d’une intimité fulgurante qui laisse pantelant dans les rues ensoleillées le matin et cette arrogance jubilatoire face aux familles hétéros en promenade qui ne comprendront jamais rien à rien, l’horreur - et là on ne peut que dire merci - de voir à quel point la pratique du bareback est répandue à Berlin et surtout à quel point ceux qu’elle entraîne sont jeunes! Et encore et toujours un rêve de communauté, de vérité et d’authencité pour lequel on serait prêt à tout dans l'épuisement d'actes qui ont oublié jusqu'à leur sens intime.

Reconstitution de Königsberg Altstadt, Kaliningrad

Kaliningrad fut fondée sur la négation radicale de ce qui avait existé depuis des siècles et l’expulsion dans le carnage de la population allemande vers le cœur ruiné et calciné des origines. Dans un exercice de marketing assez osé visant à mettre fin à une dérive mémorielle perpétuelle et à réinsérer le lieu dans un narratif destiné avant tout à la consommation touristique, on se remet à rêver de Königsberg, dont l’évocation dans le tissu urbain est omniprésente, des posters géants de l’Altstadt dans les cafés aux fouilles archéologiques sur le site de l’ancien Schloss. Un morceau entier de la vieille ville est même en train d’être recréé de toutes pièces, un ensemble monumental de bâtisses prussiennes aux tons pastel devant culminer dans une réplique du campanile de San Marco, ce qui laisse songeur sur la nature de la mémoire invoquée... À l’opposé, la carcasse überbrutaliste du Palais des Soviets a été camouflée sous différentes nuances de bleu, sans soute pour faciliter sa dilution dans le ciel et atténuer l'évidence de l'oblitération qu'il symbolise. Dans certaines lumières il est vrai qu’il disparaît presque totalement. Cette réappropriation fictive et mercantile d’un passé aussi douloureusement absent va de pair avec la prolifération de shopping centres gargantuesques destinés à recréer l’illusion d’une urbanité depuis longtemps ravagée. L’un d’entre eux se nomme simplement le Kaliningrad Plaza et au premier étage Paris Hilton, meilleure approximation du vide, vient d’y ouvrir une petite boutique toute rose.

16 August 2007

Ces Corps vils

English version

"On signalait une dépression au-dessus de l'Atlantique; elle se déplaçait d'ouest en est en direction d'un anticyclone
situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l'éviter par le nord."

(Robert Musil, L'Homme sans Qualités)

 

1. Köztársaság tér

Bloc d'appartements, Köztársaság tér, Budapest

Dans le hall sombre des voix radiophoniques viennent des appartements. C'est un flux continu de nouvelles énoncées dans un timbre nasillard et légèrement surrané, des voix que l'on dirait d'état d'urgence et qui débiteraient en boucle les mêmes instructions à suivre en cas d'attaque imminente. Je m'arrête souvent pour les écouter. Provenant d'un endroit mystérieux de la ville elles résonent dans la cage d'escalier où l'on ne croise âme qui vive, émission ininterrompue de voix monotones dans un fouillis astral d'interférences et de signaux qui finissent par occuper toute la bande sonore comme dans Le Vent d'Est de Godard, ce film de guérilla d'après le cataclysme. Le soir cependant c'est une atmosphère un peu différente qui gagne l'immeuble. La télévision déverse dans les étages les jingles tonitruants de quiz shows et autres attrape-couillons qui sévissent dans n'importe quel autre pays du monde. Derrière les portes closes c’est à n’en pas douter le même mélange d’abrutissement et de renoncement dans un affalement généralisé. L'ascenseur est un ancien modèle à battants en bois qu'il faut en hâte refermer derrière soi pour pouvoir décoller. En se mettant en marche il émet un vrombissement de vieille machinerie qui est identique à celui qu'on entend en arrière-fond dans certaines scènes de Repulsion. Dans le bloc victorien de Kensington les départs d'ascenseur signalent les affaissements psychiques d'une Deneuve piégée dans sa chambre à cauchemards et attendant l'irruption du prochain homme. Cet immeuble, la percée la plus spectaculaire du Bauhaus à Budapest, semble se prêter avec ses couloirs et paliers déserts à de tels confinements.

 

2. Király Gyógyfürdő

Le Király est l'un des quelques bains publics datant de l'occupation ottomane du XVIème siècle. Bien qu'étant largement intact dans sa structure originelle il se distingue aussi par les transformations menés à l'époque communiste, des mosaïques monochromes et fonctionnelles à la tuyauterie branlante qui lui donnent l'air de flotter dans une dimension spatio-temporelle autre, impression renforcée par la lumière quasi exraterrestre qui tombe des coupoles. Il y a quelque temps l'établissement fut l'épicentre d'une déflagration médiatique qui secoua la nation. Un journaliste avait réussi à introduire une caméra dans l'enceinte et en était reparti avec un butin explosif, car comme d'habitude au Király les jours mâles, on s'en donnait a cœur joie dans les bassins. Le reportage fut diffusé au journal du soir et souleva dans l’opinion une vague d'indignation sans précédent. Comment se faisait-il qu'un établissement de détente public financé par le contribuable profite à une minorité de pervers? Le tollé fut tel que les bains prirent d'eux-mêmes les mesures nécessaires afin de devancer les autorités et éviter leur fermeture pour outrage aux bonnes mœurs. C'est ainsi que fut introduite une espèce de tablier destiné à couvrir le sexe des clients mais laissant l'arrière curieusement ouvert à tous les dangers. En plus d'être ridicule et très désagréable à porter une fois mouillé, il présente de par sa couleur chair la particularité de 'gommer' les parties incriminées et de se fondre avec le reste du corps, ce qui donne à tous l'apparence d'androïdes emasculés comme ces mannequins à poil en attente de vêtements dans les vitrines des grand magasins. C'est aussi un peu l'équivalent du floutage à la télé où on laisse croire que la réalité technologiquement occultée n'existe plus. Donc ces hommes devaient être repris en main par la collectivité de par l'usage déviant qu'ils faisaient de leurs bites. Que cela arrivât par le biais d'un spectacle télévisé aussi manipulateur que putassier - car nul doute ici que l’on misait à fond sur les instincts réactionnaires de la population - ajoute a l'ampleur cataclysmique de l'événement, car loin d'être le fait de quelques fondamentalistes religieux ou autres organisations de protection de la famille c'était bien l'ensemble du corps social qui, dans un acte simultané de voyeurisme, s'unissait unanimement dans la condamnation de ces hommes. Le Király, de petite rotonde incendiée de lumière dorée, était devenu le théâtre amer où s'exerçait le droit de regard le plus exorbitant, le rappel à l’ordre d'hommes adultes infantilisés et diminués dans l’exposition publique de leur vice. À la fermeture des bains - c’est-à-dire très tôt pour un soir d'été - certains clients devaient se diriger vers les gares pour réintégrer les quartiers périphériques où ils passeraient le reste de la soirée. Après ces quelques heures d’un plaisir désormais de plus en plus incertain que l’obsession collective pour tout ce qui de près ou de loin touche à l'homosexualité à réussi à infiltrer et dénaturer, il ne restait qu’un soir arrivé prématurément, le souvenir de ce qui aurait pu même de façon infime transfigurer le jour, une nuit à attendre dans les appartements noirs et silencieux loin du joyau de Budapest, à continuer de vivre dans la négation sans appel de son désir par une société hostile.

Métro/Bloc d'appartements, Köztársaság tér, Budapest

 

3. Keleti Pályaudvar

Consigne de Keleti Pályaudvar/Cour de Nyugati Pályaudvar

Il y a trois ans, au moment de quitter Budapest pour l’Allemagne, j’avais remarqué une photo glissée dans l’un des casiers des consignes automatiques. C’était le polaroïd d’un jeune garçon qui ne devait pas avoir plus de quinze ans. Celui-ci se tenait droit dans une chambre à coucher à peine meublée, le crâne ras et ne portant qu’un short rouge très court et moulant. Son corps avait encore une gracilité infantile alors que la posture séductrice et pleine d'une assurance étrange était celle d’un petit balèze exhibant ses muscles. J’ai laissé l’image à sa place, les raisons de sa présence dans un tel endroit m'étant totalement inconnues. C’était un samedi aux alentours de minuit. La gare était pleine de monde, de voyageurs comme de fêtards rentrant chez eux loin dans les grands ensembles de Kispest ou Köbánya. C’était sans doute là, dans l’un des bâtiments lépreux hérités du communisme, que la chambre devait se trouver, celle où ce garçon avait grandi et se laissait photographier par des inconnus dans la conscience croissante du plaisir à tirer de ce corps. Il paraît que les bains sont devenus inabordables pour les jeunes prostitués qui y batifolaient en compagnie de leurs clients âgés, et autour de la statue de Petöfi  la promenade des bords du Danube n’est plus fréquentée par grand-monde au coucher du soleil, si ce n'est par de jeunes roumains qui ont pris la relève. L’occultation et la périphérisation du désir dans des chambres closes et invisibles semblent opérer de façon croissante dans la ville en pleine mutation.

 

4. Rudas Gyógyfürdő

Après des années de fermeture pour cause de rénovation et d'excavations archéologiques le Rudas a récemment été restitué au public dans sa nouvelle incarnation rutilante, son complexe monumental de bains ayant été augmenté d’un ensemble labyrinthique de saunas, de salles de massages et autres prestations médicinales ultra-pointues. Même si sa lumière filtrant du dôme incrusté de fragments colorés est tout aussi irréelle et si l’édifice est structurellement le plus achevé de tous les bains ottomans que compte Budapest, le Rudas, à cause précisément de sa taille, manque de l’intimité et de la simplicité légèrement délabrée qui rendent le Király unique dans son atmosphère d'entre deux mondes. En fin d’après-midi l’endroit ne désemplissait pas, les groupes d’hommes, dotés du même tablier cache-misère réglementaire (certains très soucieux de leur intégrité en disposant même un deuxième à l’arrière), évoluant d’un bassin à l’autre. Avec M. nous avions décidé d’en profiter encore un peu avant de partir. Nous tenant côte-à-côte dans un coin du grand bain octogonal nous fûmes soudainement approchés par trois hommes qui, venant du côté opposé, nous encerclèrent et se mîrent à nous agonir d’injures. Dans un long flottement la raison d’un tel déploiement nous resta d'abord incompréhensible mais dans le durcissement du climat dont les bains municipaux semblent actuellement être le théâtre, il devenait clair que leur motivations - sans doute aussi exarcerbées par le fait d’avoir affaire à deux étrangers - étaient purement homophobes. Tout entier investi de sa mission d'extirper du corps social tout élement allogène, le chef de file, un type énorme à la face rougeaude et au cou de bœuf, avait les yeux d’un bleu très clair et hideusement exorbités par la colère. C’est lui qui gueulait sans relâche alors que les deux autres nous tenaient en respect, s’obstinant à user du Hongrois malgré nos tentatives de parler Allemand (qu’il comprenait pourtant), façon de réaffirmer son appartenance fondamentale en nous marginalisant encore plus. Après avoir asséné deux claques à M. qui tentait de rendre tout le monde à la raison, il nous laissa sortir du bassin dans un flot renouvelé de récriminations et l'indifférence générale du reste de l'assistance (ce genre d'incidents est-il donc si fréquent?), le compère du milieu brandissant sa sandale dans un geste vengeur aussi dérisoire que tragique alors que le troisiéme, sans doute le boute-en-train de la bande, mimait de façon obscène tout ce que son imaginaire du sexe entre hommes lui inspirait. La scène me fit penser plus tard aux dernières minutes des Harmonies Werckmeister de Béla Tarr alors que les villageois, rendus déments par les exhortations subversives du Prince, parcourent les rues en hordes et ravagent l’hôpital, passant à tabac et tuant quiconque se trouve sur leur passage. Il y avait en effet quelque chose de profondément archaïque dans cette chaussure levée, un geste venu du fond des siècles, d’exclusions, de meurtres et d'épurations, et dont nous étions maintenant les cibles, nous qui nous targuons de vivre dans une des villes les plus libérales du monde où toute sécurité ne pourrait bien être qu'illusoire. Vu du Pont Élizabeth le Danube immense dévorait l’espace. Des deux côtés les mêmes vues époustouflantes d’une ville adorée que nous ne voulions en aucun cas ternie par la bigoterie de trois braves pères de familles (qui ont ensuite dû aller battre leurs femmes pour célebrer leurs faits d'armes), une détermination que nous affirmions haut et fort malgré la honte qui nous étreignait sourdement l’un et l’autre.

Palatinus Strandfürdő, Margit-Sziget, Budapest

 

5. Millennium City

Chantier de Millennium City, Budapest

Dans le district industriel de Ferencváros au bord du Danube une entreprise de régénération urbaine audacieuse doit faire entrer Budapest dans la ligue des grandes capitales européennes. Autour d’institutions culturelles de prestige (le Musée Ludwig et l’estomaquant Théâtre National, croulant sous une orgie d’allégories historicisantes et autres pitreries postmodernes) un nouvel ensemble immobilier est en train de prendre forme. Certes, rien de très spectaculaire quand on sait ce qui se fait à Londres ou Moscou, mais tout de même un bouleversement certain dans la texture de ce quartier ouvrier. Le projet, que l’on croirait tout droit sorti d’un catalogue d'urbanisme clés-en-main, présente tout ce qu'un quartier d'affaires contemporain, petit ou grand, se doit d’offrir, des shopping malls aux appartements dits de luxe en passant par l'incontournable casino. C’est le côté Tativille et standard de l'opération qui commence singulièrement à lasser (les panneaux publicitaires montrent les mêmes merveilles transposées de Bucarest à Cracovie). De l’autre côté du fleuve le Rác, autres thermes ottomans jadis très prisés des gays, est reconstruit de fond en comble pour être incorporé à un complexe hôtelier haut de gamme, un de plus dans une ville déterminée à devenir la capitale thermale européenne et attirer la fine fleur surstressée de la haute finance internationale, et ce au prix de la diversité de ses espaces urbains, par l’éradication de ses indésirables dans un processus parallèle de rentabilisation à outrance et de flicage intensif - sexuel ou autre.

Panneau publicitaire pour Millennium City, Budapest

 

Vile Bodies

"A depression was announced over the Atlantic; it was moving from West to East toward an anticyclone
situated over Russia, and so far showed no signs of avoiding it by swerving to the north."

(Robert Musil, The Man without Qualities)

 

1. Köztársaság tér

Coming from within the flats the voices of radio announcers are drifting off in the dimly lit hall. In its tones Hungarian has an otherworldliness that conjures up vague memories of virtual films. I sometimes sit on the steps to listen to what sounds like a state of emergency news bulletin broadcast from some secret part of town, in which the population is instructed what to do in the event of an impending nuclear attack. After unusually long silences, re-emerging from a void of interferences and bleeps, the same metallic, peremptory voices resume their logorrhoea, maybe delivering the same message all over again. In the evening the atmosphere in the block is slightly jollier, as the happy jingles of quiz shows are taking over across concourses and landings, the same dream of millions to be made and luxury homes mesmerising a captive audience into the same apathy and subservience as anywhere else. The lift is an old model with a double set of doors which must be slammed shut so that the heavy machinery is set in motion. It gives out a muffled, humming noise that strangely evokes the ominous atmosphere in Polanski's Repulsion. Whenever the lift goes another fragment of sanity gives way in Deneuve's ravaged mind, as, trapped in her opulent Kensington mansion block, she awaits the next male intrusion into her chamber of nightmares. Almost bereft of life, even in the communal spaces that were in their modernist ideal supposed to foster unexpected interactions, the Bauhaus block is smothered in the same silence where unknown scenarios are played out behind closed doors.

 

2. Király Gyógyfürdő

Király Gyógyfürdő, Ottoman baths, Budapest

The Király bathhouse, an architectural gem dating from the Ottoman occupation in the XVIth century, has retained its original structure whilst still bearing the traces of communist-era refurbishments with its monochrome, no-nonsense mosaics and rickety plumbing, an immaterial time-space capsule floating in the most alluring light streaming down from its cupola. A while ago the establishment found itself at the epicentre of a national scandal after a TV reporter had sneaked a camera into the baths and filmed some untoward goings-on between men in the thernal pools. The report was aired on the evening news and sparked off a wave of outrage from many sections of society. For not only was homosexual activity rampant in a public place but it was also doing so at the expense of the innocent, morally irreproachable taxpayer. The indignation was such that the Király, whose very survival depended on public subsidies, took it upon itself to implement drastic measures in order to avert closure. Hence the reappearance of the modesty apron, an ungainly piece of cloth tied around the waist and aimed at concealing male genitals whilst leaving the rear alarmingly exposed to all sorts of dangers. Apart from looking absurd and being deeply unpleasant to wear once wet, it also strangely blends in with people's skin complexion, making everyone resemble emasculated androids like naked dummies in a shop window (which is probably the desired effect), and constitutes the low-tech equivalent to pixelation on television, a make-believe device whereby the blurred offensive bits are supposed never to have existed in the first place. The goal was clear: those men, whose deviant usage of their cocks was so repulsive to the great majority, had to be taken in hand and in the most blatant act of collective voyeurism bore the brunt of society's seemingly unanimous condemnation - for there is little doubt that the news report, in its barefaced attempt at pandering to reactionary instincts, was only intent on stirring up a well orchestrated wave of hatred amongst an audience already prone to the slightest titillation around the subject of homosexuality. The Király's small rotunda, awash with magical light, became an uncertain territory after whose media exposure the most  exorbitant public intrusion required the infantilisation of grown men in the public reviling of their perversion. The baths close relatively early and on a warm summer evening it feels like a sad, premature end to a day full of promises. Some of the clients, finding themselves at a loose end, must then head for the railway stations to return to the peripheral districts and just wait for nightfall after a few hours looking for a pleasure made more and more elusive by public scrutiny and internal policing - with staff actively sniffing around for evidence of misbehaviour and a real potential for violence in the event of someone getting caught. The surrounding areas are plunged into darkness as if uninhabited whilst the memory of Budapest gleams in the far distance, a city closed in on itself and revelling in the mirage of its own show. Nothing remains of a day that could have been transfigured by even the slightest gesture, the briefest contact between bodies. It's dark in the room and all around the blocks where the self-appointed vigilantes of a society oozing contempt from every pore lurk like a pack of demented dogs.

 

3. Keleti Pályaudvar

Lockers at Keleti Pályaudvar

Three years ago, as I was leaving the city from Keleti Station, I came across a picture slid into the door of a left-luggage locker. It was the polaroid of a young bare chested skinhead boy who didn't look older than fifteen and only wore tight, red shorts whilst standing in front of an unmade bed. What was strange bar the photo's presence in such a place was the sheer, almost defiant confidence of the boy's posture. He was obviously striking a sexy pose for whoever was hiding behind the camera, which was distinctly at odds with his small, hardly pubescent body. I left the picture there, anxious not to disrupt some mysterious arrangement I didn't know the terms of. It was about midnight at Keleti. The terminal was bustling with tourists and revellers waiting for their trains back to the peripheral estates of Kispest or Köbánya. The bedroom was to be found there somewhere in one of the crumbling flats inherited from communist times. Lights were off in most of them and that's where the body, full of the growing awareness of its nascent seduction, was exposed and photographed by strangers. Increasingly geared towards the tourist market the bathhouses are financially out of reach for rent boys who are now conspicuous by their absence. Nor are they anywhere to be seen on the promenade along the Danube where they used to congregate at sunset, save for a few newly arrived Romanian hustlers. I don't know what happened in the intervening years. A sudden hardening of the general climate, the confinement into closed chambers of sexual practices whose proliferation in a rapidly changing city is so feared that they must be forced into invisibility and systematically removed?

 

4. Rudas Gyógyfürdő

After years of closure for renovation and archaeological excavations the Rudas baths have finally reopened to the public, its finely restored Turkish core being complemented with an array of steam rooms, massage parlours and other state-of-the-art 'wellness' facilities. Although the same ethereal light suffuses the building from a multitude of small coloured fragments set in the dome it somehow lacks the slightly dilapidated cosiness of the Király, with its air of floating between two worlds. However the place was packed and groups of men (some of whom were also sporting the regulatory apron at the back in a desperate bid to protect their modesty from unspecified threats) made their way from pool to pool in what must constitute the most monumental Ottoman complex of all. After two hours in the water M. and I decided to soak in the atmosphere a bit longer and as we were standing side-by-side in one corner of the central bath chatting, a group of three men suddenly swam across from the other end and after deftly taking position on all sides set out to yell abuse at us. For a few seconds it wasn't at all clear what had motivated such a deployment of beefy bodies and display of aggression but thinking of the extremely degraded climate that seems to be engulfing Budapest's public baths we realised the homophobic nature of the operation - a punitive expedition probably further justified by the fact that we were also foreigners. Maybe they'd watched telly and been outraged by those pixelated scenes of aquatic wanking so now was their time to shine and cleanse the social body of all alien filth. The leader of the pack, an old fat bloke with a crew cut and a scarily contorted red face had very pale blue eyes that were bloodshot under the effect of uncontrollable fury. He was the most vocal of the three and kept barking at us in Hungarian despite our attempts at reasoning with him in German - a language he did understand - in what was clearly a way to reassert his legitimate belonging to the land whilst marginalising us even further. M., who had the misfortune to stand near him, got slapped in the face twice and it was under a renewed stream of insults that we managed to get out of the pool, with everybody else looking away as we got past (has this kind of intimidation become so frequent and the violence so par for the course for the pools to be taken over by thugs?). One of the assailants, probably the happy chappy of the lot, was miming obscenities with his hand and mouth in what was a very personal rendition of gay sex whilst the third one was brandishing a sandal high in the air, a tragically ludicrous posture that stuck in my mind and conjured up something very archaic, a gesture harking back to centuries of violence, expulsions and inter-ethnic massacres. It later reminded me of the last few minutes in Béla Tarr's Werckmeister Harmonies, as gangs of peasants from a small Hungarian town, egged on by the inflammatory rhetorics of a misshapen dwarf called 'the Prince', embark on a rampage and devastate the local hospital, beating up and killing whoever crosses their path. Seen from the Elizabeth Bridge the river was aglow in the most fantastic light and it was painful to reconcile so much beauty with the violent bigotry of three brave citizens - who probably went on to beat up their wives to celebrate their deeds. The disturbing question of how safe we really are, even in the most liberal cities we pride ourselves so much on living in, started to rear its ugly head. A security that may well be plain illusory.

 

5. Millennium City

Building site at Millennium City, Budapest

In the old working-class district of Ferencváros by the river a massive redevelopment programme is underway, which is set to herald a new phase in Budapest's plans to enter the top league of European capitals. Following in the wake of prestige cultural institutions (the Ludwig Museum and the hallucinatory National Theatre, collapsing under the weight of its orgy of historiscist/nationalistic allegories - and much else beside) the self-styled Millennium City, although pretty modest in scale compared to what may be seen in London or Moscow, is ambitious enough to deeply alter the already brutalized texture of the area. Looking at the computerised impressions displayed on placards all around the building site it's hard to repress a sigh of lassitude before the blandly generic quality of yet another office estate that passes itself off as as the city's new face to the world (the developers even boast quasi-identical makeovers of Krakow and Bucarest), a kind of poor rnan's Tativille articulated around the obligatory shopping malls, so-called luxury apartments and this being a project where financial success really has to be seen by all, the ubiquitous casino. Across the river the Rác, once a public bathhouse popular amongst gays, is after years of closure and dilapidation being entirely rebuilt to be incorporated into an upmarket hotel complex, another one in a city hellbent on becoming the 'wellness' capital of Europe and thus attracting the elite of an overworked financial jet set. In the resulting urban homogenization deviance is ruthlessly policed at the borders of a contested space within which the social/sexual other becomes a threat to be eradicated in the name of decency and returns on investments.

20 October 2005

Bleu de Prusse

English version

Maison abandonnée, Turgeneva iela, Riga Décor de 'La Flûte Enchantée' par K.F. Schinkel Bacs à fleurs, Riga

Königsberg is Dead de Max & Gilbert est un film tout entier consacré à l'histoire chaotique et grandiose de l'ancienne capitale de Prusse Orientale, devenue une province semi-secrète et délaissée de Russie. Cette 'exclave' se trouve maintenant encerclée par deux nouveaux membres de l'Union européenne, la Pologne et la Lituanie, qui contemplent cette curiosité géo-politique avec un mélange de crainte et de fascination, alors que l'Allemagne, un temps soupçonnée de visées expansionnistes, a depuis longtemps renoncé à toute convoitise. Une certaine mystique auréole en effet Kaliningrad, la capitale des Chevaliers Teutoniques très hâtivement renommée et remodelée à l'issue de la dernière guerre, arrachée au Reich par les Soviétiques et devenue l'archétype tragique et radical de la brutalité du déracinement et de l'ingénierie ethnique. À travers un montage kaléidoscopique d'interviews d'anciens rapatriés et d'extraits de films (notammment l'Alexander Nevski d'Eisenstein) c'est une image stridente et éclatée de la ville qui est présentée, dans ce que les réalisateurs décrivent comme un documentaire Guerilla-Style et Punk-Lounge. Certains passages sont extrêmement frappants, comme lorsque la caméra s'introduit à l'intérieur du Palais des Soviets, articulation gigantesque de cubes de béton brut érigée à l'emplacement de l'ancien palais royal et délaissée dès son achèvement pour cause d'affaissement, ou quand elle s'attarde sur un projet d'autoroute abandonné s'arrêtant net au milieu d'un complexe d'immeubles sans fin.

Malgré son esthétique délibérément déstructurée le film progresse selon une logique linéaire classique et s'attarde peut-être un peu trop longuement sur la logistique des opérations militaires menant à la prise de la ville par l'Armée Rouge. Il n'aborde surtout à aucun moment la période soviétique d'après la reconstruction, moins homogène et monolithique qu'il n'y paraît, Kaliningrad étant alors le site complexe où se développent des mémoires conflictuelles et des conceptions antithétiques du passé - une théorie brillamment exposée par Olga Sezneva dans Socialist Spaces: le Point Zéro du triomphe socialiste promu par le pouvoir soviétique - construction idéologique doublée d'une reconfiguration architecturale dramatique de la ville - contre la résurrection fantasmée du passé allemand vécue comme acte de résistance par une population en quête d'un autre imaginaire. De même les enjeux politiques actuels de Kaliningrad et l'ambiguïté de son devenir - poudrière de l'Europe et source de toutes les catastrophes ou zone d'expérimentation de nouveaux modes d'organisation commerciale et politique - ne restent qu'effleurés, si bien que l'on garde l'impression d'une complexité non-explorée, d'une fin prématurée. Ce qu'en revanche Königsberg is Dead évoque superbement, c'est l'entrecroisement des rêves des deux côtés de la Baltique: d'une part une communauté allemande dépossédée de son passé et accrochée à l'image d'une ville jadis somptueuse; de l'autre une jeunesse tournée vers l'ouest qui parle l'anglais avec le même accent texan générique et pourrait, dans une hybridité historique pleinement transcendée, marquer le renouveau d'une ville situé bien au-delà des anciennes appartenances et dislocations.

Königsberg is Dead, un film de Max & Gilbert. © 2004, Tabula Raza, do4D! Le site internet inclut une recherche historique et philosophique très élaborée sur  le devenir de Königsberg/Kaliningrad.

Sur les conflits de mémoires et la reconstruction d'un passé allemand mythique à l'époque soviétique: Olga Sezneva, Living in the Russian Present with a German Past: the Problems of Identity in the City of Kaliningrad, in David Crowley & Susan E. Reid, Socialist Spaces. Sites of Everyday Life in the Eastern Bloc. Oxford: Berg, 2002.

Sur les remous historiques survenus dans l'aire d'influence prussienne et leurs conséquences présentes: James Charles Roy & Amos Elon, The Vanished Kingdom: Travels through the History of Prussia. New York: Basic Books, 2000.

 

Prussian Blue

Gilbert's Königsberg is Dead deals with the chaotic, rather grandiose history of the former East Prussian capital city, which after WWII became a closed-off, forsaken patch of ultra-militarised land. The province (or oblast) is now set in the midst of the newly extended European Union, with bordering Poland and Lithuania regarding the geopolitical oddity with a mixture of fascination and anxiety, and further afield a unified Germany which was at one point suspected of harbouring expansionist ambitions but has long since given up such hopes. The fact remains that a powerful mystique surrounds the city of Königsberg, the seat of the Teutonic Knights which was hastily renamed and physically transformed beyond recognition after its annexation by Stalin in 1945 and may have become in the process one of the most harrowing symbols of uprooting and ruthless ethnic engineering. Through a kaleidoscopic montage of interviews with former denizens, archive and film footage (in particular from Eisenstein's Alexander Nevsky) a fast-edited, fragmented vision of the city is shown in what the authors describe as a Guerrilla-Style, Punk-Lounge documentary. There are really striking moments when, hand-held and spinning madly to a groovy soundtrack, the camera explores the dilapidated remains of the former House of Soviets, a gigantic concrete structure of interconnected towers and walkways built on the foundations of the old royal palace and declared unsound because of subsidence before it was even finished, or when it lingers around the ruins of a never completed highway stopping dead in the middle of a sprawling housing complex.

In spite of its wilfully deconstructed aesthetics the film remains largely structured along traditional, chronological lines and in my opinion dwells a bit too much on the strategic intricacies of the city's fall to the Red Army. It also fails to examine in any depth the Soviet period, which far from being monolithic or homogeneous was the site of a complex process of memory production where differing versions of history competed - a theory brilliantly exposed by Olga Sezneva in D. Crowley and S. E. Reid's Socialist Spaces: the Year Zero of socialist victory over fascism - an ideological narrative grandly emphasised by the destruction of the old German city and its replacement by a generic, socialism-friendly form of urbanism - pitted against the secret rediscovery and fantasised re-imagination of the Prussian past experienced as an act of cultural resistance against the regime. Likewise the ambiguity of the city's present situation and possible futures - flash point of Eastern Europe and source of numerous disasters or a zone where new forms of commercial, political organisation can be experimented - remain hinted at and never fully investigated, so that the viewer is left with a faint impression of incompleteness and lost opportunities. However Königsberg is Dead magnificently explores the dual process of dreaming on both sides of the Baltic Sea: on the one hand an ageing German community of dispossessed expats yearning for the lost beauty of their city; on the other the city's Russian, westward-looking young people who all speak English with the same, generic American accent and may become, in a kind of fully transcended historical hybrid, the makers of a renewed, international city whose future lies well beyond old allegiances and tragic dislocations.

 

Königsberg is Dead, a film by Max & Gilbert. © 2004, Tabula Raza, do4D! The website includes a fascinating historico-philosophical exploration of the city's past.

On the conflictual productions of memory and the fantastical reconstruction of a mythical German past under Soviet rule: Olga Sezneva, Living in the Russian Present with a German Past: the Problems of Identity in the City of Kaliningrad, in David Crowley & Susan E. Reid, Socialist Spaces. Sites of Everyday Life in the Eastern Bloc. Oxford: Berg, 2002.

On historical upheavals within the Prussian sphere and their present consequences: James Charles Roy & Amos Elon, The Vanished Kingdom: Travels through the History of Prussia. New York: Basic Books, 2000.

25 May 2005

Pink Love

May 14, 2005

Prague, passage et casino

Train à destination de Prague. La gare de Dresden est immense et recouvre peu à peu toute sa dignité grâce aux spectaculaires verrières de Sir Norman. Je songe au caractère résolument romantique des voyages ferroviaires en Europe et me demande encore comment le Thin White Duke a pu faire tout ça et garder toute son allure, avoir une si belle peau après une nuit en couchette. L’Europe Centrale d’alors, même si sous contrôle communiste, avait-elle encore une aura assez forte pour permettre de telles attitudes de dandy? Sous le coup d’une uniformisation croissante et du déferlement des commodités les plus triviales – y compris architecturales - peut-on encore s’y croire ?

Sous la grandeur inerte et superbement mise en scène de Prague, affleure sa réalité contemporaine. La profusion de casinos, de bars non-stop et de sex-clubs en ont fait une ville totalement investie par et réinventée pour les hordes de yobs anglais qui y débarquent pour desitinéraires éthyliques pré-programmés. Prague incarne la prostituée d’Europe de l’Est, docile et prête à l’emploi, suivant un processus de sexualisation de la ville dont la portée est totale.

Un court instant je n’ai plus vraiment su où j’étais, tant ma vision était exténuée dans la perfection lisse des rues. Toutes les villes d'Europe se confondaient dans la multiplication ad infinitum des mêmes chaînes internationales et zones pétionnières incontournables, où tout s’abîme dans la même expérience d’hyperconsommation et le sentiment irréel et désagréable de flotter dans un lieu réductible a n’importe quel autre. L’architecture semblait générique et résumer à elle seule l’idée d’Europe Centrale. J’eus le sentiment que ma quête de l’Europe mythique devait s’arrêter là, dans la dilution globale, l’interchangeabilité des sentiments et des visions, une dé-localisation terminale et irréversible. L’échéance cauchemardesque du monde selon Koolhaas.

 

May 16, 2005

Casino, Gare Centrale de Prague Détail de façade, Gare Centrale de Prague

Ce matin je pensais aux photos de groupes prises à l’école primaire, la fierté des familles. Nous devions comme tout le monde en avoir deux ou trois (les photographes scolaires ne passaient pas tous les ans), que j’ai détruites un samedi après-midi, après l’un de ces retours de Paris dans la banlieue déserte et suicidaire. Porter atteinte à la mémoire familiale était devenu impératif. Les preuves photographiques de mon enfance étant déjà très rares (mis à part les invités de Noël personne n’avait jamais songé à nous photographier) la destruction par le feu a porté un coup fatal à la collection. Puis il m’est apparu que sur l’une des ces photos je portais la raie au milieu - un acte de transformation très personnel destiné à me mettre mieux en valeur.

Las, la mode était aux franges pour les garçons, ce qui n’a pas échappé à ma mère, qui me le fit amèrement remarquer. La violence de ses invectives, photo scolaire à l’appui, me réduisait à un silence honteux: sans frange, je n’étais pas un garçon digne. Pire – j’étais une fille. Elle s’empara alors du peigne et avec rage et détermination - l’un des ces gestes de violence portés au fil des ans contre mon visage - me dota d’une frange comme jamais, la frange des franges. C’est sans doute pour cela que j’ai détruit l’image et toutes les autres qui me renvoyaient à cette photo de classe où je m’étais trouvé beau. Et pour cette raison seule je n’ai rien à regretter.

La gare centrale de Prague s’est déplacée en sous-sol au début des années soixante-dix. Une orgie de plastique rouge et de géométries intercosmiques couvre une immense salle des pas perdus. Au milieu se dresse un casino et une pléthore de machines à sous dans les lueurs des néons roses. Aux kiosques les journeaux populaires affichent des scènes de partouzes en première page. Des hommes rôdent le long des terrasses qui surplombent le hall central. Ils viennent de régions lointaines d’Europe orientale, peut-être même des ex-républiques soviétiques. À la suite d’un remodelage radical opéré durant l’ère communiste la gare historique a été dépouilée de toute fonction et gît à l’abandon de l’autre côté de la voie express qui en anéantit la facade grandiose et lépreuse. Le parking qui lui fait face est desservi  par d’énormes bites de verre maculé abritant les cages d’escalier. L’odeur de pisse qui s’en dégage est infecte. Des  nuits de pisse giclant sur le verreterni et les structures rouillées. Une opération future de ré-historicisation du lieu aura sans doute raison de l’ensemble.

Grafitti, Gare Centrale de Prague

24 January 2005

La Ville-Archipel

English version

Wroclaw Glówny Wroclaw, Monopol Hotel Wroclaw, Mietskasernen Wroclaw, Century Hall Wroclaw, Mietskasernen à Plac Grunwaldzki

Qu'est-ce que le nom de Breslau éveillerait aujourd'hui à Wroclaw? Sa simple prononciation susciterait-elle le dégoût, la condamnation ou une incompréhension muette? À travers son histoire, la ville a assumé un certain nombre d'identités suivant l'origine du pouvoir en place. Son nom latin était Vratislavia. Avant même qu'un nom lui fût donné on parlait d'une ville insulaire, une constellation d'îlots, un archipel en flotaison sur les eaux froides d'une terre inconue. Un changement de nom est toujours violent et radical. C'est probablement l'acte le plus extrême d'effacement et de réappropriation.

Le passage de Breslau à Wroclaw fut fulgurant de brutalité. C'était le résultat final d'une des entreprises staliniennes de purification ethnique les plus systématiquement menées. Après la défaite nazie la communauté allemande séculaire fut forcée de quitter la Silésie et de regagner une Allemagne ravagée et géographiquement remaniée. Des milliers périrent dans ces déracinements et migrations gigantesques avant comme après le siège de la Forteresse-Breslau par l'Armée Rouge. En même temps les provinces de l'Est de la Pologne tombaient sous le coup d'une politique soviétique de déportation semblable et les populations furent menées de force vers Breslau, qu'elles étaient vouées à occuper. La plupart venaient de Lvov en Ukraine.

Les convois arrivèrent par les chemins de fer dans une région hostile et inhospitalière, la Silésie, qui venait d'être rattachée å la Pologne réincarnée. Les formes architecturales de la ville incendiée étaient étrangères à leur vue. Les réfugiés s'établirent dans les vieux immeubles de pierre grise calcinés et les familles allemandes encore présentes, si elles n'avaient pas été expulsées d'emblée, devaient parfois cohabiter avec les arrivants. Le processus de dégermanisation et de 'reconfiguration' culturelle était total et frappait l'ensemble du passé allemand. De façon très symbolique de nombreux édifices encore intacts après les combats furent démantelés pour aider à la reconstruction de la Vieille Ville de Varsovie.

À la vue de Wroclaw, des idés et sentiment très diffus gravitant autour des notions de mémoire et d'appartenance s'engouffrent dans les interstices de la ville et la gagnent dans sa totalité. On ne peut s'empêcher de penser à la jeunesse du passé de la population face à l'ancienneté des rues. C'est comme si la ville était une conque vide que l'on aurait repeuplée de mémoires multiples venues d'une terre étrangère, une membrane translucide et étrange où seraient prises les présences immatérielles de populations depuis longtemps disparues. Wroclaw est architecturalement une ville allemande - les environs de la vieille Kaiserstrasse (Plac Grunwaldzki) ressemblent à Kreuzberg avec leurs rangées de hauts immeubles lourdement ornés. Les surfaces architecturales renvoient constamment à des souvenirs de dépossession, de déracinement et de catastrophe historique.

De façon plus fondamentale la mémoire ultime de la population de Wroclaw semble trouver son origine autre part, comme un point excentré qui serait étranger à la ville présente. Peut-être Lvov ou une ville baltique, mais pas Breslau. Si bien que l'on a l'impression que la ville est peuplée d'habitants sans longue mémoire d'elle, flottant dans un espace pas encore totalement possédé, dans une sorte de non-coîncidence des histoires - celle de la ville physique et celle de la population - qui constituent le lieu, un télescopage de plaques mémorielles d'origines différentes. Au moment des grandes innondations de 1997 personne ne s'attendait à un tel désastre car personne ne savait. La mémoire des anciens débordements de l'Oder s'était éteinte avec les populations allemandes qui la véhiculaient.

Le vieil Hôtel Monopol est au centre de Wroclaw. C'est une pièce montée de l'époque impériale prussienne, mais d'une taille assez modeste pour lui donner un air vaguement intime. Ses longs couloirs aux tapis rouges, ses colonnes et escaliers monumentaux témoignent des fastes de l'époque mais un certain sens de la cérémonie survit dans le silence écrasant de ses étages. Le temps en est comme décéléré, embourbé dans la lenteur générale qui a gagné l'endroit par tous ses interstices. Le vieux luxe figé par des années de pénurie. Les chambres aux plafonds hauts ont été divisées et réaménagées de façon aléatoire, une démocratisation par les bruits de salles de bain d'un espace jadis exclusif. La vue donne sur l'opéra, qui paraît desert et en chantier pour une durée infinie. C'était là, dans la pénombre des fins d'après-midis d'hiver, que l'esprit de Breslau/Wroclaw se laissait voir dans toute son intensité. C'était là que j'ai lu son histoire.

 

Les événements historiques cités dans cet article dérivent d'un ouvrage magnifique sur l'histoire de Breslau/Wroclaw: Norman Davies & Roger Moorhouse, Microcosm: Portrait of a Central European City, Pimlico, London, 2003

 

Microcosmos

Wroclaw, tours d'habitation sur Plac Grunwaldzki

What would the name 'Breslau' mean in today's Wroclaw? Would its utterance be frowned upon, condemned or would it simply not conjure anything up to the city's inhabitants? The place assumed many identities throughout its history, depending on who was ruling the area at the time. Its Latin name was Vratislavia. Before any name was ever given it was known as the Island City, a constellation of islets, an archipelago floating on the cold waters of a faraway land. A change of name is something violent and radical, probably the most extreme act of erasure and re-appropriation.

The transition between Breslau and Wroclaw was harrowing in its brutality and the result of one of Stalin's most thorough operations of ethnic engineering. After the Nazi defeat the century-old ethnic German community was forced to flee and resettle in a much reduced motherland. Thousands lost their lives in those gigantic displacements, before as well as after the siege by the Red Army. Concurrently the eastern reaches of Poland were being ethnically cleansed by the Soviets and the expelled natives resettled in Breslau. Most came from Lvov in the Ukraine.

The new populations came to a hostile, inhospitable Silesia, which had by then been integrated into the new Polish state. The architectural forms of the charred city were alien in their strangeness. The refugees took possession of deserted blocks of flats and German families would sometimes co-exist with newcomers until their eventual departure, unless they had been forcibly expelled in the first place. The process of de-germanisation and 're-culturation' was total and indiscriminate. In a very symbolic act a number of relatively unscathed buildings were torn down in order to supply building material for the reconstruction of Warsaw's old centre.

Walking through today's Wroclaw ideas and feelings around the issues of memory and place surge into the physical fabric of the city. One can't help thinking that the community is far younger than the place it inhabits. It is as if the city were an empty vessel that had been repopulated with memories from another land, a strange, alien envelope full of the traces of its invisible, previous dwellers. Visually Wroclaw is unmistakably German -  the surroundings of the former Kaiserstraße (Plac Grunwaldzki) look like Kreuzberg with their rows of tall, ornate Mietskasernen. Architectural surfaces are a constant reminder of stories of dispossession, displacement and historical rupture.

More fundamentally Wroclaw's ultimate memory must originate somewhere else, in Lvov or the Baltic lands, but not in Breslau itself, so that one has the vague feeling of a city inhabited by people who have no actual far-reaching memory of it, who are historically 'floating' in it, so complex is the configuration of the strata of successive pasts, between the physical city and its people, the collision of trajectories of radically different origins. When the floods happened in 1997 no one was prepared for the devastation that ensued as no one knew what the Oder had wreaked earlier in the century. The knowledge of former catastrophes had long gone with the city's German population.

The old Monopol Hotel stands in the centre of Wroclaw. It is an extravagant, Wilhelmine affair but is small enough to feel intimate. Its long, carpeted corridors, columns, pilasters and sweeping staircase testify to its past grandeur but it has the tranquillity and genteel air of a place where time is coiled upon itself after the slow descent of silence in the recesses of its history, in the muted memory of old luxury and celebrations. The small converted, flimsily partitioned bedrooms look out onto the old Opera House, which looks empty and in the throes of an endless renovation project. It was there, in the twilight of premature winter evenings, and nowhere else, that the spirit of Breslau/Wroclaw was flickering at its most intense. It was there that I read its story.

 

The historical facts referred to in this entry were gleaned from the most wonderful account of Breslau/Wroclaw's history: Norman Davies & Roger Moorhouse, Microcosm: Portrait of a Central European City (London: Pimlico, 2003).