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Berliner Stadtschloss

fast forwardCOMMUNIQUÉ

Les Nébuloses Mécaniques s'élèvent à nouveau dans le ciel de Berlin après dix ans d'investigations intenses et de dérives dans la nuit. Elles regagnent un cosmos indéfini dans la seule perspective de retours sporadiques.

La ville a entre-temps connu des mutations profondes qui l'éloignent toujours plus de l'utopie sociale et urbaine qu'elle semblait pouvoir devenir à la Chute du Mur en renouant avec sa modernité et puissance de transformation.

Son statut de terrain de jeu hédoniste dépolitisé l'a rendue vulnérable à un programme de normalisation délibéré, alors que l'élite au pouvoir tenait une chance unique de la rendre cohérente dans le reflet des valeurs nationales.

Le rêve d'un espace ouvert et inclusif où circule un désir non entravé a vécu. Berlin est une petite caricature de ville néo-libérale, reproduisant avec ses pauvres moyens ce que d'autres appliquent avec bien plus de violence.

Le plaisir, loin d'être source de connaissance et de révélation à soi, est une commodité qui s'exploite et se vend sur le marché planétaire, les cultures politiques et sexuelles séditieuses réduites à l'état d'arguments touristiques.

Dans le bétonnage et l'obturation des vides comme des expériences, la dernière éventualité d'une ville autre, New Babylon chère aux avant-gardes, tombe sous le coup de processus qui n'ont rien de naturel ni d'inévitable.

L'entreprise d'occultation des passés multiples et d'éradication de futurs possibles n'est autre que frauduleuse et ne constitue qu'un aspect de la mainmise revanchiste et sécuritaire des classes dominantes sur l'espace urbain.

12 July 2006

In my Hot Pants

Heliogabale, Volkspark Friedrichshain, Berlin

Ce soir, juste après être descendu du tramway, je vis deux jeunes mecs en short passer de l'autre côté de l'avenue, tous deux probablement d'une vingtaine d'années. L'un d'eux, en marcel noir et assez mignon, marchait pieds nus sur le trottoir, les plantes noires de la poussière des rues. Je trouvai la scène terriblement excitante et d'une facilité bouleversante. Ce genre de liberté est celle que le viens de commencer de m'octroyer et ne semble devoir se gagner qu'à coup d'audaces microscopiques. Un jour on découvre le genou, le lendemain ce sont les flip-flops qui font leur entrée dans une vie passée à scruter et analyser la moindre déviation de style. Sentir l'air chaud de la ville glisser sur mes pieds était troublant, les découvrir dans le métro ou marcher à même le sol brûlant encore davantage, et c'etait comme si je m'engageais lentement dans le monde par ce simple acte vestimentaire et réintégrais une normalité relative où le corps ne poserait plus problème dans l'équilibre retrouvé de sa plastique. C'est une légèreté inconnue - mais jamais réellement spontanée tant je dois constamment m'y forcer - dont la boxe m'avait donné un avant-goût furtif et qu'il me tarde de revivre. À cet effet je vais courir au parc presque chaque jour, Volkspark Friedrichshain et sa grande arène verte où les hommes se font bronzer l'été. Au centre du paysage trône une hauteur touffue, sorte de ziggourat végétale couronnée de structures de béton rouillé et à moitié écroulées, sans doute les restes d'une Flakturm datant de la guerre. Les allées hélicoïdales et ombragées menant au sommet sont toujours désertes. Dans le corps retrouvé je voudrais être pris dans les faisceaux de leurs regards. Dans le parc et au bord des lacs je m'expose parmi eux, en égal apparent.

Le dernier été où je pense être sorti aussi physiquement exposé, je devais avoir une douzaine d'années. Un après-midi de vacances je promenais la petite fille de la voisine dans les allées sinueuses et labyrinthiques de la cité, au-delà du terrain vague. Je portais un short court, des sandales blanches et une casquette à logo de compagnie pétrolière ramené par le père de je ne sais quelle station-service. À un détour face à l'école primaire une bande de jeunes assis autour d'une entrée d'immeuble me regardèrent longuement passer et m'invectivèrent devant l'enfant, qui était trop jeune pour comprendre la nature des injures. Je la poussai devant moi tout en pressant le pas, alors qu'une des filles de la bande me demandait où était mon mec. Ébranlé et paniqué je traversai le terrain vague en hâte avec la petite à mes côtés, dans ce corps squelettique juché sur des jambes menues, brindilles raides informes et terminées par des sandales de fille, un corps gracile et débile qui ne pouvait susciter que mépris de la part de ceux qui l'avaient si longuement regardé et jaugé. Ils avaient de l'allure en skets et n'auraient jamais parcouru la cité en short en éponge et claquettes en roulant des hanches. Aujourd'hui je marchais à Schöneberg dans un short de boxeur en satin noir et flip-flops bleues. Sur Martin-Luther-Straße j'entrais dans tous les sex-shops et examinais distraitement la marchandise. J'aimais la fraîcheur et l'atmosphère paisible de ces lieux. Je me disais que c'était le meilleur moment de l'année pour assister à une projection puisqu'il y aurait si peu à enlever une fois dans les travées. Dans la rues des hommes me regardaient. Je me demandais quel effet cela ferait d'être eux à la place de moi, dans ces corps autrement formés que le mien.

 

Backroom in Kreuzberg

Je venais de déjeuner avec C. dans un café de Mitte. L'humeur était légère et bien que nous ne nous fûmes rencontrés que quelques semaines auparavant il existait déjà entre nous une intimité qui nous faisait nous amuser de n'importe quoi, quelque chose de sérieux et d'inconséquent dans ce grand été européen qui me ramenait de Hongrie via Berlin. Nous traversions Arkonaplatz en direction de Prenzlauer Berg, avec de tous côtés des Mietskasernen imposantes et toutes invariablement dépouillées de leurs lourds ornements de stuc - une opération systématique d'égalitarisme architectural menée au temps de l'ancienne RDA. C. portait un tee-shirt bleu marine et ses cheveux bruns étaient en bataille. Ses lèvres larges et pleines me faisaient penser à quelque prince hongrois, le genre de bouche que je ne voyais jamais en Angleterre et qui pour moi ne pouvait être que d'Europe de l'Est. Arrivés au Mauerpark, tout près du stade hérissé de luminaires immenses, C. a dû s'asseoir à cause d'un caillou dans sa chaussure qui le gênait. Ses Adidas en daim étaient usées et d'une couleur brune passée. Je regardais ses chaussettes blanches légèrement grises de saleté et me mis machinalement à lui caresser le pied. Je le massais tout en retirant lentement la chaussette, découvrant le talon puis la plante lisse, pour enfin glisser sur les orteils que je serrais et frottais longuement. Je sentais l'odeur de ses pieds entre mes doigts que je reniflais à plein nez. C., incliné sur le banc, me regardait fixement, les yeux mi-clos dans le soleil, un léger sourire au coin des lèvres. Je tirai le pied vers moi et le léchai entre les orteils tout en le pressant fort contre mon visage pour en inhaler toute l'odeur. La naissance des mollets au-dessus des chevilles était couverte de poils longs et noirs. C. me demanda, avec son accent allemand qui rendait ses mots géométriques et rocailleux, si je voulais voir sa bite. Il sortit subrepticement sa queue molle de son jean, le gland tendre et soyeux luisant d'un filament pouisseux de pré-foutre qu'il avait déchargé dans son slip alors que je le léchais. Le parc était un peu trop fréquenté et nous continuâmes notre chemin en direction de Schönhauser Allee. Nous savions qu'il y avait un sauna quelque part sur l'avenue et cela semblait la seule solution pour finir ce que nous avions entrepris.

Un peu plus haut le long du métro aérien, la façade était d'un bleu opaque et le nom de l'établissement étalé en lettres grossières d'un orange pétant. L'endroit avait l'apparence des nombreux lieux de loisir et de relaxation allemands, des solaria aux bars de drague, un côté plastique et ancré dans d'interminables années quatre-vingt, les néons fluo et colonnes à bulles multicolores. Il n'y avait aucune concession savamment esthétisante ou high-tech, matériaux nobles ou carte digitale d'accès aux différentes zones du Fun Palace, comme si l'on avait ici renoncé à donner le change: rien que l'intoxication chimique du plaisir hard, cheap et dégueu. Le sauna était presque désert à cette heure de l'après-midi. Dans les vestiaires je me serrai derrière C. et lui caressai les hanches. Je baissai son slip et le décalottai lentement. Sa pine n'était pas complètement dure et pendait comme une matraque, lourde et épaisse, bien qu'assez courte. Je le suçai et introduisis ma langue dans son trou de bite tout en écartant les lèvres du gland. Je voulais faire juter C. rien qu'en l'excitant par mes coups de langue répétés. Après avoir pris une douche nous prîmes place dans une des cabines ouvertes sur un couloir carrelé. La rangée d'alcôves était comme moulée dans un bloc unique de plastique blanc. Dans les cabines voisines d'autres hommes étaient endormis et il semblait qu'ils avaient campé là des jours entiers après y avoir aménagé un petit chez-soi avec ustensiles et flacons soigneusement disposés sur une sorte de table de chevet. C. était face à moi avec ses jambes ouvertes. Je lui saisis les pieds que je léchais tout en me branlant. Son cul était bordé de poils noirs collés par la sueur et je lui introduisis deux doigts avec ses deux pieds appuyés contre ma figure. Il soupirait d'une voix douce et presque juvénile. Malgré la douche sa bite dégageait encore une forte odeur de pisse et avec ma langue je parcourai la base du gland sur toute sa circonférence, là où s'opère le joint tendre avec le reste du membre. Du couloir une lueur indistincte et violette venait des écrans diffusant en boucle des pornos américains. Le corps bronzé de C. était entièrement à prendre. Je voulais qu'il m'encule avec ses pieds. Il me faisait face, ses couilles pendant sur la banquette, ses yeux noirs sans lueur, son sourire doux et inchangé. Après m'avoir enfoncé ses chaussettes dans la bouche avec sa bite à coups de boutoir, son pied droit entra presque à moitié dans mon cul. Je sentais ses ongles me percuter.

28 May 2006

Au Bord du Trou

Reconstitution du chantier des Halles

J'ai vu hier pour la première fois The Tenant de Polanski. Étant donné qu'il s'agit du troisième 'film d'appartement' s'inscrivant dans la lignée de Repulsion et Rosemary's Baby, je m'étonne de ne l'avoir découvert plus tôt. Je crois qu'il y a eu confusion au niveau des titres avec The Servant de Losey. J'avais toujours cru que Dirk Bogarde était le locataire en question... Très tôt dans le film on retrouve donc l'atmosphère trouble et légèrement délétère de Repulsion avec ses cages d'escalier cossues et les gammes de piano venant de quelque appartement perdu dans les étages. Il y a dans cet immeuble plus parisien que nature quelque chose de l'étouffement calfeutré des mansions edwardiennes de Kensington. Mais on se rend très vite compte que tout l'arsenal visuel et sonore qui avait fait de Repulsion quelque chose d'unique et d'absolument révolutionnaire est systématiquement réchauffé de façon pas toujours heureuse et parfois même exaspérante (les murs craquelés, le robinet qui fuit, les effets optiques de profondeur vertigineuse dans des couloirs suintants qui n'en finissent pas), si bien que l'on n'a pas tant le sentiment d'une synthèse que d'une accumulation dérivative de thèmes et d'idées superposés sans réelle cohérence. Il y a pourtant dans The Tenant quelques trouvailles qui ont encore le pouvoir de glacer le sang, comme les figures hiératiques et impassibles des locataires pétrifiés dans la fenêtre éclairée de l'autre côté de la cour,  jusqu'à ce qu'il s'avère qu'ils lisent d'un air absorbé des hiéroglyphes inscrits sur le mur des cabinets - un thème sous-développé et mal connecté au reste du film, une resucée terriblement fade de l'omniprésence menaçante de l'occulte dans Rosemary.

Une part du problème est largement due au casting. Polanski, auto-mis en scène dans le rôle de Trelkovsky, peut avoir quelque chose de moite dans ses manières de vieux garçon-bibliothécaire et de très juste dans son désir d'effacement quand il prend possession de l'appartement et tente d'un air mielleux de ménager les sensibilités irritables des autres locataires. Ses observations cinglantes sur la méfiance qu'inspirent en France son accent et son nom étrangers auraient presque une portée universelle quand on connait un peu le pays. Et enfin cette raclée au môme du Jardin des Tuileries: sèche et jouissive comme il faut... Mais tout tourne très vite au grand déballage lorsqu'on nous apprend qu'il est en réalité fou. L'intégrale des procédés polanskiens est alors appelée à la rescousse et tout est bon pour rendre traduisible ce magma psychotique. Ce qui avait précédemment touché au génie dans une stricte économie de moyens et une rigueur inflexible se trouve mis à mal et invalidé dans une grandiloquence un rien surfaite (la scène d'autostrangulation, la mise à sac de l'appartement de Stella). Les scènes inutiles se multiplient (comme celle de l'accident) alors que les compétences de Polanski en tant que drag artist laissent fortement à désirer - le double saut périlleux final en déshabillé et culotte verte ne faisant que couronner cette surenchère constante. La comparaison avec Repulsion est ici inévitable. Alors que Deneuve portait triomphalement le film toute seule dans une agonie mortelle sans avoir l'air de faire grand-chose, on assiste dans The Tenant à une avalanche de gesticulations accompagnée d'une prolifération de personnages plus ou moins formés. Là où concision et sobriété laissaient pantelant et faisaient tourner à fond la machine à fantasmes, on est ici vite refroidi par l'éparpillement des situations et des thèmes qui même agités dans tous les sens ne produisent jamais rien de la violence rentrée, de la terreur froide ni de l'érotisme glauque de son prédécesseur.

La seconde grosse bévue concerne Adjani. Dans son rôle de la vaguement lesbienne Stella, elle est presque inexistante. Elle n'apparaît que très sporadiquement, et ce pour ne pas dire grand-chose, le doublage en Américain achevant d'annihiler ce qui restait de performance (Josiane Balasko et son accent de Kansas City touchent au comique). Nonobstant l'incroyable permanente de caniche et les grosses lunettes dont elle est affublée, on peine à lui trouver un quelconque intérêt dans le déroulement de l'action tant le personnage est mal ficelé et flotte on ne sait trop vers où, ce qui semble se refléter jusque dans son traitement cinématographique. Alors que Deneuve était longuement scrutée jusque dans ses moindres affaissements psychiques, la caméra reste étrangement imperméable à Adjani et semble comme l'éviter - ce qui est un comble pour quelqu'un dont le visage obsédera plus d'un cinéaste. Soit les lunettes et le maquillage dégueulant brouillent ses traits, soit elle est filmée de trop loin et on ne distingue rien. Dans les deux cas elle est frappée d'invisibilité, ce qui laisse une impression de terrible insipidité. Il y a pourtant deux scènes qui m'ont réellement ému. La première au moment où Stella et Trelkovsky longent le trou des Halles alors encore béant (c'était juste avant l'esclandre avec Bofill, l'odeur de frites de Chirac, les premiers punks de Paris et peut-être au moment des déconstructions 'anarchitecturales' de Matta-Clark). L'image d'Adjani marchant près du chantier comme au bord d'un désastre a quelque chose de presque iconique, tant le lieu a marqué l'imaginaire de cette période. La deuxième scène est celle du slow dans un appartement hypermoderne contrastant avec le trou sinistre de Trelkovsky, alors que le couple s'apprête à passer sa première nuit ensemble. La musique de Philippe Sarde, une sorte de rumba étrange et aérienne, a quelque chose de franchement bouleversant et m'a soudain fait replonger dans l'ambiance de ce milieu des années soixante-dix. Je ne sais pas pourquoi, mais cet air avait un pouvoir de suggestion immense et m'a fait penser aux retombées cataclysmiques de soixante-huit, à l'amour mal fait ou pas fait du tout pour cause d'ébriété, à la tristesse suivant ces nuits, au parfum poivré et nauséeux de ma mère dans la voiture les samedi après-midi, à ses grosses broches en plastique (Adjani en a une semblable), à ces jeunes femmes seules dans leurs petits appartements nichés sous les toits de Paris, un peu comme les héroïnes de Rohmer dans L'Amour l'Après-Midi ou La Femme de l'Aviateur.

21 May 2006

Hallo Spaceboy

English version

Klaus Nomi at secondary school

J’ai des souvenirs très précis de Klaus Nomi. C’était mes années de collège au tournant des années quatre-vingt, dans la ville sédative choisie par mes parents pour poursuivre leur triomphale vie de famille. Le gros nœud papillon noir collé au milieu de son costume en plastique m’amusait beaucoup, à tel point que j’en avait conçu un semblable pour ma grand-mère. Elle se prêtait volontiers à toute sortes d’âneries de notre part et c’était toujours avec une joie puérile que nous l'accoutrions d’accessoires en papier bariolés avec en sus une coiffure explosée rendue possible par des années de mauvaises permanentes qui avaient réduit ses cheveux à l’état de foin. Ellle aussi était à sa façon une Nomi.... Je repense donc à lui après avoir vu The Nomi Song, un documentaire sur sa carrière fulgurante réalisé par Andrew Horn et présenté il y a deux ans à la Berlinale. Je n’apprécie d’ordinaire guère ce genre de format, avec son cortège obligé d’interviews et la linéarité de son mode narratif. Ça fait un peu trop télévision au cinéma et je n’aime pas cette confusion des genres. Pourtant The Nomi Song est éblouissant dans son intensité kaléidoscopique et dans son traitement du personnage un chef-d’œuvre d’humanité. De ses origines à Essen à son établissement à Berlin pour une carrière à l’opéra qui s'avérera infructueuse, avant de devenir la coqueluche les milieux underground de l’East Village (dont l'atmosphère est rendue dans le film de façon particulièrement évocative) jusqu'à l’explosion globale qui le portera triomphant sur les plateaux de TF1, c’est un homme extrêmement attachant et vulnérable qui se dévoile sous l’affublement néo-constructiviste de sa carapace de vinyle.

Pendant tout le film mon affection pour lui n’a fait que grandir. Sous le maquillage opaque de marionnette Bauhaus on devinait de beaux yeux, noirs et très brillants, d'une expressivité parfois comique comme durant sa performance avec Bowie dans Saturday Night Live, qui le propulsera vers la célébrité, et où l’on sent comme une légère anxiété lorsqu’il s’emploie à faire de son mieux en présence de la star. J’avais vu le show pour la pemière fois il y a des années à Amsterdam et la prestation est restée dans ma mémoire comme un morceau d'anthologie rarement égalé. Pour moi il n’y avait rien de plus rock’n’roll que Bowie en uniforme d’hôtesse de l’air à col Mao et talons hauts avec Nomi traînant derrière lui un gros caniche en peluche rose sur l’air de TVC15. Encore aujourd’hui cette performance est d'une puissance jouissive phénoménale et a déclenché la même poussée d'adrénaline que jadis. Ce que je ne savais pas c’est que le costume géométrique qui deviendra emblématique au point d’en devenir parodique avait été inspiré par Bowie lui-mème prenant pour source un ensemble porté par Tristan Tzara (Hugo Ball selon d'autres sources) lors de quelque performance Dada. Après le show Nomi s’était rendu chez un tailleur de l’East Village et s’était saigné aux quatre veines pour se payer une approximation de la tenue de l’idole. Ce qui ne fait que complexifier les ramifications de la nébuleuse Bowie, alliant la pop la plus britannique à l’avant-garde européenne, la germanité, la science-fiction, une apocalypse imminente et bien sur à Berlin, qui à l’époque jouissait d’une réputation sulfureuse - Cabaret et le Duke y contribuant vraisemblablement chacun à leur manière - et a sans doute conféré au jeune Klaus une aura et un mystère aux yeux d’une jeunesse new-yorkaise éprise de sophistication.

L’instant le plus poignant du film fut sans doute sa dernière performance de Cold Song accompagnée d’un orchestre symphonique. Nomi, en costume de petit page rouge à collerette, porte les traces de la maladie qui l’emportera un peu plus tard. Son expression est déchirante, presque celle d’un petit garçon qui s’applique à chanter le mieux possible pour son public alors que ses forces vitales le désertent. Le gros plan sur son visage exténué et son roulement d’yeux lors de l’accord final sont à pleurer. On ne savait encore rien du sida, qu'une certaine presse s'était empressée de nommer 'le cancer gay’. Il y a un instant aussi pénible qu’ahurissant lorsqu’un des interviewés raconte que Nomi ne put mettre un nom sur sa condition qu’en regardant un reportage télevisé sur les ravages physiques de la maladie. Il semble aussi que personne ne se soit vraiment pressé à son chevet dans ses derniers instants - certains avouant ouvertement leur peur de la contagion, d'autres ne pouvant mettre de côté de vieilles rancœurs, d’autres enfin ne voulant que se souvenir des beaux jours... La mort de Klaus Nomi fut le point de départ d’un cortège funèbre sans fin. Cold Song fut de façon prévisible utilisée comme musique d’accompagnement des nombreux programmes consacrés au sida qui se succédaient dans une panique grandissante. Nous étions alors en 1984. Ma grand-mère ne venait plus nous voir pour cause de santé déclinante et je suivais une scolarité moyenne dans le bunker de béton de mon lycée. C’est un mercredi matin que le monde s’est inversé en une fraction de seconde lorsqu’un groupe d’étudiants croisés dans les escaliers lancèrent à mon passage un 'Vive le sida’ tonitruant. C’est sous le choc de ce mot et de la tragédie qu’il recouvrait que je pris enfin conscience que quelque chose me détachait à jamais d’eux, que j’étais du côté des monstres et multiples rejets d'une société déchue, ce que j’acceptais dans un mélange d’euphorie et de soulagement. Je suis fier que Klaus Nomi fut le catalyste de cet évènement essentiel de ma vie. Les accords de clavecin synthétique ouvrant Death (une adaptation du Didon et Énée de Purcell) inaugurèrent à la façon d’un bulletin d’informations interstellaire cette rupture avec un passé décapité et à jamais lancé à la dérive.

 

Hallo Spaceboy

I remember Klaus Nomi from my teenage years in the early eighties. His operatic voice and outlandish stage persona were a huge sensation in France and my mother, still yearning for a new Ziggy to set her heart on and unaware that the eighties would bring to her some of the best gay acts in pop history, wholeheartedly embraced 'Klaousse', the next big thing with make-up to entrance her. I quite took to him too and was most amused by his black and white, sharply angular costume. I had even designed a similar bow tie for my grandmother to wear during her weekly visits. She didn’t mind any of the indignities she suffered in our hands as we would relish the sight of the poor woman bedecked with all sorts of cut out accessories with her fuzzy hair backcombed for maximum effect. After all she was, in her own idiosyncratic way, a Nomi too... So Klaus came back into my life after I’d watched The Nomi Song, a documentary on his brief, dazzling career by Andrew Horn, which was shown (and awarded) at the 2004 Berlinale. I don’t usually like that kind of format, with its inevitable succession of interviewees and a predictably linear narrative structure. It feels too much like a TV production projected on a big screen, but the insight into the New York alternative scene of the late seventies and the lavishly documented account of Nomi’s rise to fame made it an immensely engaging film bursting with humanity. From his origins in Essen to unsuccessful career attempts at the Deutsche Oper in Berlin, before becoming a fixture in East Village underground clubs and shooting to global stardom, Klaus Nomi cut throughout a very likeable, if extremely vulnerable, figure.

My affection towards him grew exponentially as the film unfolded. Underneath the opaque, Bauhaus puppet style make-up, his beautiful, dark eyes were sparkly and intensely expressive - in sometimes very comical situations as in his career-defining performance with Bowie on the Saturday Night Life show. Bowie, more than ever in tune with the Zeitgeist, appeared with him for a three-song-set and the result must be one of the sexiest performances pop has ever produced. The sight of Bowie crooning it in a posh air-hostess suit and high heels with Nomi, looking almost intimidated in what he must have known was his major breakthrough whilst dragging a pink, fluffy poodle to the tune of TVC15, still had the power to send the adrenalin level soaring. What I didn’t know however was that the constructivist costume that was to become his trademark was inspired by Bowie himself, who’d drawn upon a Dada performance by Tristan Tzara to design his attire for the The Man who sold the World number. Nomi, set on having something similar for his own stage act, went to a tailor’s shortly after the show, the resulting, highly approximate copy of the idol’s costume reportedly costing him an arm and a leg. This further complexifies the conceptual nebula centred on the Duke and connecting British pop with avant-garde European art, germanity, sci-fi, imminent apocalypse and of course Berlin, which by virtue of its intoxicating influence (to which Bowie and Cabaret undoubtedly contributed) most probably confered Nomi an aura and alien quality amongst Manhattan's bright, young crowds.

Superstardom finally beckoned (obviously to the detriment of the original artistic concept as the record company - RCA of all people - saw in him more a freak to exhibit on TV than a performer with underground East Village credentials) and was almost from the start marred by illness and exhaustion. During one of his last performances he is shown singing Cold Song with a symphony orchestra, sporting a crimson page costume with a ruff. He has the studious, concentrated expression of a little boy striving to do his best for his audience and the final close-up of his drawn features as he rolls his eyes and greets the crowds is a particularly devastating moment. No one then knew anything about the disease that was at the time conveniently dubbed 'the gay cancer' by whole sections of the media. One of his former collaborators interviewed in the film even reports that Nomi began to make a connection with AIDS only whilst watching a news programme about the physical symptoms of the disease. I also seemed that people weren’t fighting over each other at his bedside, some of them openly acknowledging their fear of contamination, others still seething with resentment because of past disputes, while others would rather focus on the 'good old days'. From then on the funeral procession was set in motion and the ethereal Cold Song would provide a handy, if somewhat contrived, soundtrack to hours of TV reports on the new killer virus. We were then in 1984. Due to ill-health my grandmother had long stopped visiting us and I was now attending high school. The world was turned upside down in one second as I was one morning greeted in the stairs to the cry of 'Viva AIDS' by some students. I instantly froze, shocked by the violence of the word and the tragedy it conveyed. I also knew that history was suddenly taking an irreversible turn, laced with foreboding and uncertainty, which I however accepted in a mixture of euphoria and relief. I was for ever alienated from them and firmly stood on the side of the freaks and outcasts of society. I am proud that Klaus Nomi had been instrumental in this life-affirming realisation. It felt as if the synthetic harpsichord chords of Death (a powerful rendition of Purcell’s Dido and Aenaes) rang in my ears as the jingle of some intercosmic news bulletin and marked the very end of a beheaded childhood propelled into an endless void.

18 May 2006

Three Colours: Brown

Concours de dessin au supermarché Radar

La langue française, toute en douceurs et rondeurs, peut sous tant de grâce cacher les réalités les plus inavouables. Ainsi les initiatives gouvernementales les plus frauduleuses s’affublent bien souvent de jolis titres chantants: que l’on pense aux camps Défense Deuxième Chance lancés l’an dernier, structures à la limite du paramilitaire destinées au redressement de jeunes têtes brûlées, au contrat d’avenir dont on a déjà oublié la teneur et bien entendu au célèbre contrat première embauche d'explosive mémoire. Mais ce sont les intitulés de dispositions prévues par les nouvelles lois sur l’immigration qui doivent surpasser en vacuité tout ce florilège. Pour les professionnels étrangers désireux de s’établir en France un titre de séjour compétences et talents doit officialiser leur présence sur le territoire. C’est un joli titre, compétences et talents, que l’on croirait tout droit sorti du cerveau exalté de quelque énarque épris de belles-lettres. Il ne fait pourtant que mettre davantage en relief l’épouvantable cynisme de l’affaire: mépris et précarité, incertitude et exploitation dans une société de moins en moins disposée à tolérer une quelconque présence étrangère en son sein. On imagine des heures d'attente dans les préfectures dans l'espoir de décrocher le fameux titre de séjour compétences et talents, qu’il faudra savoir nommer dans son intégralité, et les refus de fonctionnaires excédés dans la bouche desquels les mots, crachés et interchangeables d’une législation à l’autre, seront vidés de tout sens et du mirage de bons sentiments véhiculés dans leur mensonge. Car pour son obtention il est aussi stipulé que le candidat prouve qu’il est en mesure de contribuer de façon significative au rayonnement économique et culturel de la France dans le monde, notion qui serait presque touchante par son petit côté suranné si elle ne donnait lieu aux pires débordements démagogiques.

N’oublions pas non plus que les supermarchés Carrefour ont mis sur pied une 'École' où les 'étudiants' suivent un parcours gagnant (vers la caisse?) et que les cités les plus pourries portent souvent des noms improbablement bucoliques - le chêne pointu, le vieux moulin, ce genre de mièvreries. C’est cet aspect jovial et onctueux de la langue française qui m'est franchement horripilant. Ayant grandi avec, il est inévitable que j’y associe certaines voix ou situations, sûrement aussi certaines catastrophes, et ce n’est pas Georges-Arthur Goldschmidt (dont les mises en perspective du Français d’adoption avec l’Allemand de l’enfance dans Le Poing dans la Bouche sont par ailleurs magistrales), qui voit dans ses structures mêmes une 'idée de langue’ tant celles-ci sont parfaites, qui dissipera ce sentiment horrible... Tiens, Carrefour justement. C'est dans la commune de mes parents qu'ouvrit il y a près de cinquante ans le tout premier du pays, ressemblant à s'y méprendre au supermarché de la scène finale du Tout va bien de Godard, avec ses rangées infinies de caissières impassibles alors que les rayons sont dévastés par une bande de gauchistes surexcités, et sur le parking duquel les pédés en perdition se font salement tabasser afin que la sûreté des familles soit préservée et l'ordre souverain restauré. C'est aussi à Carrefour que les caissières sont actuellement selon ma mère habillées aux couleurs de l'équipe nationale et ont même le tricolore peint sur les joues. Voilà un parcours de gagnantes qui résume à lui seul une France exposée dans le vide de son projet sociétal: des femmes sous-payées pour un boulot aux horaires merdiques, peinturlurées et exposées sur leurs tabourets au regard de pères de famille bandant dans leurs slips et priées d'arborer les symboles d'une nation épuisée et hagarde. Nationalisme, populisme et hétérosexisme à la caisse, dans une banlieue dont on ne sort pas. Un rêve d'élite parisienne, mais pour les autres cauchemard à perpète.

21 April 2006

Plus Jamais France

Mercredi 19 est paru dans les pages Rebonds de Libération un texte de l’auteure Cécile Wajsbrot intitulé 'Nous sommes un pays perdu', à l'origine une intervention prononcée à la foire du livre de Leipzig au mois de mars. Il y était question de l’enlisement passéiste de la conscience nationale française et l’inexorable déliquescence de ses mythes fondateurs, de l’idée tenace de son insurpassable prestige dans l’épopée humaine et de sa vocation de donneuse de leçon au monde alors que sa propre histoire, reposant sur des certitudes fallacieuses et marquée par un refus obstiné de confronter ses pires errements, est par moments moins que reluisante, une fuite en avant que la situation sociale explosive de ces dernières années ne fait que rendre plus pathétique. C’est un sujet qui me taraude et qui m’est revenu au moment de la mobilisation de masse anti-CPE contre laquelle les officiels invoquaient une idée aussi périmée que décalée du destin national, car comment peut-on à ce point se cramponner à de vieilles gloires (certaines plus fantasmées que réelles comme le prouve le traitement officiel de la 'victoire' de 1945), à une image si caricaturalement héroïque de ses propres accomplissements lorsque histoires passée et récente ne font que mettre en relief des fractures et conflits phénoménaux au sein d’une même société régie par un soi-disant pacte républicain? Cécile Wajsbrot observe justement que la France se complaît dans l'illusion d'une continuité factice mêlée d'eschatologie toc alors que dans d'autres pays d'Europe c'est l'omniprésence des ruptures et cassures historiques qui est incontournable. On pense ici inévitablement à l’Allemagne qui dans l'impossibilité d'une quelconque fierté nationale a dû engager avec le passé un dialogue continu qui, même si le processus fut long et tortueux, et même si le pays n'est peut-être pas lui-même exempt de certaines nostalgies (pour par exemple la periode de prospérité et identitairement moins problématique d’avant la Wende), n'en fut pas moins salutaire pour la redéfinition pragmatique d'un sens collectif dans la construction européenne, et partant l'apprentissage d'une certaine humilité. La France, pétrie de principes aussi abstraits que baroques, donne au contraire le sentiment d’un pays assiégé et désemparé de voir sa stature mondiale s’effondrer, de devoir assister impuissante à la désintégration de son modèle social, dont on découvre effaré le naufrage sur fond de tensions raciales inextricables et d’hystérie sécuritaire, un climat à couper au couteau qui ne manque pas de frapper quiconque arrive à la Gare du Nord de l’étranger. La tension ambiante y est simplement insoutenable.

Topographie de la Terreur - Salon familial

Dans une structure telle que ma famille, dont la conscience historique est d'une élémentarité abyssale, la fierté dans la grandeur de la France se résume à ses vins et fromages, voire à la beauté de ses paysages. On y est si bien que s’aventurer au-delà de ses frontières tient de la gageure, un acte aussi insensé et incertain qu’inepte puisque le besoin en est inexistant. Si bien qu’en douze ans à Londres mes parents n'y ont passé en ma compagnie que deux courtes journées (le billet avait été offert et le train bloqué en rase campagne), et Berlin tient encore moins la route quand on sait son alarmante proximité avec la frontière polonaise. Mais ce qui me fascine au point de devenir une fixation, c’est la situation de deux jeunes enfants actuellement détenus en région parisienne et que l’on nommera commodément 'les neveux virtuels'. Mon frère a rompu tout contact avec moi un jour de 1987 après que j’eus perdu sa bombe lacrymogène de poche, une possession qu’il chérissait par-dessus tout - la multiplication des agressions à mon encontre dans la Topographie de la Terreur m’avait obligé à avoir recours à ce procédé un rien sécuritaire. L'aîné des neveux virtuels est en primaire, l’autre est né il y deux ans. Avec un père militaire de vocation et une mère fleur de banlieue proprette rencontrée au lycée professionnel d’une commune voisine, je sais que la cause est d’avance perdue, mais je voudrais tout de même bien savoir ce qu’on leur met dans le crâne au moment du dîner, et si cela dépasse en ineptie ce à quoi j’ai moi-même été exposé tout au long de mon enfance. Sur les immigrés, les noirs et les arabes, les pédés. Qu’est-ce qu'ils sauront donc des pédés, des étrangers (désignés sous de doux noms que l'on imagine moins obligeants), et surtout que sauront-ils de leur pays, de son passé historique, et quelle conscience auront-ils d’y appartenir, quels sentiment cela leur inspirera-t-il dejà dans leur jeune âge? Les têtes sont sans doute déjà pleines à rabord de vérités inaliénables telles que: Je suis français. Je suis un petit Français de Seine-et-Marne. Dans mon quartier il n’y a que des Français... Quels dégâts ces notions ont déjà causés et avec quel naturel elles ont réussi à faire leur chemin dans un univers à la normalité rassurante (la force inflexible de la loi incarnée par le père, la douceur bienveillante et sagement effacée de la mère), je ne peux que le supposer vu que le danger moral et corrupteur que je représente me les rend à jamais inaccessibles. Je ne puis que faire l’hypothèse d’une répétition sinistre, d’une invariabilité de la connerie au fil des générations, de la banalisation d’un discours à ce point asséné au fil des ans qu’il en devient évident. Ce que j’ai entendu ils l’entendront, et sans doute en pire au vu de l’inglorieux marasme de haines que la France est entre temps devenue. De cette continuité spirituelle comme de cette filiation biologique je ne veux pas. De cette appartenance nationale illusoire encore moins.

20 April 2006

Down and Out in Dortmund

Derelict hotel in Dortmund

Yesterday I decided to visit Dortmund. In my mind it was one of those generic-looking cities clustered in what Rem Koolhaas terms Hollocore, a shapeless, boundless conurbation devoid of any real centre, and from what I'd seen from the train before nothing seemed to distinguish the place from neighbouring Essen, Düsseldorf or Cologne. The centre had indeed that impersonal, sanitised quality with its full array of pedestrianised shopping precincts and bland institutional buildings. Only the vicinity of the railway viaducts had a distinct sexual feel, with derelict warehouses and boarded up hotels scattered in the sun, and the deserted Opera House was almost eerie in its silence. The unlit foyers and reception halls were a cross between the Royal Festival Hall and the Palast der Republik, and it felt as if a big party had just been deserted by its guests as confetti and streamers were strewn all over the thick, purple carpet. The last thing to explore was the extant underground system the city seemed to be endowed with, as not only has every biggish German town a network of its own, but they were also mostly built in the seventies, which explains the sheer abundance of moulded plastic and extravagant designs to be found in some of them. Dortmund was no exception and after getting off at a random stop and taking a few pictures of empty concourses I set off to the mainline station to catch my train. As I was getting back to the platform  two policemen were carrying out an identity check on a man who seemed unable to produce any paper and was trying to justify his existence in a profuse if slightly disjointed manner. For a split second I sensed that I too might come in for it and in the blink of an eye I was indeed escorted back to street level where a van full of colleagues was patiently waiting.

The area, situated on the other (wrong?) side of the railway tracks, was pretty run-down and very working-class, old Jugendstil tenements replacing the faceless, gleaming buildings of the centre. The identity check was conducted in the most dispassionate, neutral manner, which didn’t dispel the sense of inner panic I always feel when in contact with the police. It did actually drag on for a while, probably twenty minutes, and it wasn’t until all ID documents had been returned to their owners that I realised that all the men loitering around the station’s entrance, tramps and winos who I’d originally thought were part of the scenery, had also been checked out by the police as in some massive roundup - although they'd been one short to meet their target, which is probably why I was so hastily brought in to save the day... As the control was taking place a wide range of nightmare scenarios crossed my mind, delirious what-ifs fed by alarming news from France and the lurid professional culture of its police. It dawned on me that they could do or say anything they wanted without me being able to defend myself or explain my presence away – and without actually knowing my rights in this country. In no time at all I had crossed the invisible line dividing a 'normal', respectable population from the eternal suspects of some virtual, generic crime, the crime to be there in the midst of society. It felt like seeing the world from a completely different place as passers-by casually glanced at the small, beleaguered group and went about their everyday business. A woman even actively encouraged the police to carry on with the good work. During the wait I was something else, something I wasn’t even thinking of a few minutes earlier or indeed I never think of in my well-ordered, law-abiding life.

The disruption it caused (I'd missed my train) and the mild irritation at being mistaken for a dropout (i.e. those gathered around the police van) are of course small beer compared to the sort of harassment and institutional violence the homeless and destitute of all kinds suffer on a daily basis. As I was hatching plans to alert the British Consulate to my predicament, I was absent-mindedly staring at the men milling around the station's entrance. Some were standing quietly, resignedly awaiting the outcome of yet another police check, while another one sporting a black eye was muttering a few hopeless words of protest against the madness of the situation. As I made eye contact with the man from the station I felt from his blank expression that he didn’t quite understand what I was doing there or whether I was supposed to do anything at all in such a place. Whereas I had vaguely toyed with the idea of an implicit solidarity suddenly uniting us all, the victims of police intrusion and state coercion, it quickly became clear that such a prospect was meaningless and even absurd. Like in any life situation class difference and alienation were still operating to the full and our temporarily common experience in the hands of the police certainly wasn't going to break the pattern. It was a dispiriting idea, which I accepted with resignation and weariness as I took the train back in the opposite direction. Looking at people on the streets I wondered if there was such a thing as a safe citizen, whether there was a theoretical fine line separating those good people whom the police could never possibly target from those perpetually suspected of getting up to no good, or whether every single one of us was liable one day or other to fall prey to bureaucratic zeal and experience that unnerving, intense little moment of isolation from the entire world. It took me a few hours in the warm, sunny evening to feel at ease again in the community of men and resume my well-ordered, blissful - and I'm starting to suspect, increasingly blinkered - life.

10 April 2006

Clair de Terre

Maison de Radio France

Il y a quelques jours, à la faveur de recherches aléatoires sur le net, j’ai retrouvé dans les Archives de l’INA-GRM un morceau de musique électronique qui a hanté mon enfance. Il s’agissait de l’ancien indicatif de France Culture composé par Bernard Parmegiani, à qui l’on doit également le sublime glissando électro-acoustique des aéroports de Paris - que je pense avoir encore récemment entendu à Orly, auquel il va d’ailleurs comme un gant tant architecture et son y partagent le même élan futuriste, alors qu’à Roissy il semble avoir été remplacé par une petite mélodie simplette qui fiche le bourdon, et que j’associe à cet endroit angoissant et emblématique de l’État follement sécuritaire qu’est devenue la France. Ainsi donc l’indicatif de France Culture, petite pièce synthétique aérienne, pleine d’échos, de boucles et de réverbérations diffuses, contribua à donner à la station son caractère éthéré et mystérieux. Je l’écoutais seul dans ma chambre, moins attentif au contenu des programmes eux-mêmes qu’au travail de mise en onde et aux textures d’un univers sonore en tous points opposé au fatras commercial  prisé de mes parents, le son uniforme et abrutissant des radios dites 'périphériques'. Dans une manifestation précoce de dandysme je professais ouvertement mon attachement à un service public non affecté par la médiocrité générale et livré aux expérimentations sonores les plus obscures dans sa forteresse de verre et d’aluminium, l’ancienne incarnation du contrôle exercé par le pouvoir gaulliste sur les médias publics, où le ministre de l’Information devait même à l’origine avoir ses appartements, la Maison de la Radio, qui fut avec Créteil l’expérience architecturale la plus bouleversante de mon enfance - et tout aussi obsessionnelle.

Un esprit de modernité infinie venait de cette spirale de béton, l’épicentre de mon Paris imaginaire, et me parvenait jusque dans ma chambre où, l’oreille collée au transistor minuscule rapporté par le père de quelque station-service autoroutière, j’attendais. Longtemps je n’ai eu que des PO-GO pleines de parasites, la 'Modulation de Fréquence' et le confort d'écoute qu'un nom pareil ne pouvait que promettre étant arrivés bien plus tard dans le cadre d'un plan d'investissement technologique familial d'une rigidité effrayante. Ainsi donc, à heures fixes, j’attendais que la petite musique électronique vienne de Paris. Elle émergeait de longues plages de silence séparant deux émissions pendant lesquelles on laissait l’antenne livrée à elle même, c’est-à-dire à un vide sidéral traversé du fouillis de signaux lointains, ceux-ci ayant une valeur égale au 'contenu concret' qui n'en finissait pas d'arriver. Parfois tout restait dans un état d’indécision telle que la musique revenait une seconde fois dans un étirement temporel démesuré. C’est ce rapport très distendu au temps, ce continuum répondant à une logique étrangère aux impératifs de rendement et d’optimisation du temps d’antenne, qui faisait de France Culture un objet radiophonique unique et rétrospectivement d’une audace sidérante quand on pense à la cacophonie qui suivit. La station ne résista pas longtemps à la tentation du remplissage dans un paysage médiatique tourné sens dessus dessous. L’indicatif de Parmegiani disparut quelque part dans les années quatre-vingt, cette décennie de bruit et de fureur, pour être remplacé par des jingles un peu plus percussifs et enjoués. Même si la qualité de ses programmes reste à ce jour exceptionnelle, son format est en même temps devenu beaucoup plus lisse et conventionnel, le gros son FM et un débit égal et sans aspérités ayant à jamais mis å mal le trouble causé par un temps en décélération inexpliquée, des voix flottant entre les sexes, des étendues interstitielles et incertaines. La solitude et l’ennui de villes de banlieue délaissées par la grâce.

21 March 2006

La Fiancée du Vent

English version

Dans le tramway, le long des avenues qui convergent vers Alexanderplatz, je les cherche du regard et me demande lesquelles viennent véritablement de là, de l’ancienne République Démocratique. Elles, les femmes de l’utopie socialiste qui autrefois défilaient le sourire radieux dans les espaces limpides du Panoptique de la nouvelle Allemagne. Les femmes y étaient selon l’idéologie officielle les égales à part entière des hommes dans le projet commun à édifier - bien qu’on les y aimât toujours aussi vertueuses et dévouées, que ce fût dans les gravats à déblayer, en usine ou dans le chantier permanent et la boue de la reconstruction. Dans le tramway elles sont assises près de moi. Je me demande ce que cela veut dire, avoir été une Femme Socialiste, avoir pris part à la vision universelle qui devait leur garantir une place inédite dans la société, et si cela se distingue essentiellement de l’expérience d’être une femme Post-Socialiste. Qu’ont-elles vécu de cette déflagration, de la disparition d'un régime qui d'une certaine manière les glorifiait? Leur expérience et leur présence dans le monde sont-elles à présent d’une nature autre? Tout comme ma mère aurait dû être transformée en dériveuse Situationniste dans les grands ensembles de la banlieue parisienne, la Femme Socialiste a-t-elle réellement existé à Karl-Marx-Stadt ou à Rostock?

 

Ensemble d'habitation, Karl-Marx-Allee

Dans les nouveaux Bundesländer qui ont réintégré le giron de la République Fédérale en 1990 les femmes sont particulièrement touchées par un chômage endémique et l'on pourrait même dire qu'elles furent les premières victimes des restructurations économiques profondes survenues après la réunification. Dans l’ex-RDA en revanche, leur visibilité dans la sphère publique avait été activement encouragée par un pouvoir affirmant une rupture totale avec un passé bourgeois et fasciste, par opposition consciente à une Allemagne de l’Ouest où la répartition des rôles entre sexes était définie de façon beaucoup plus traditionnelle. L’égalité au travail était même promue au rang de principe fondateur du jeune État socialiste et des lois facilitant l’accès des femmes à l’emploi furent promptement promulguées. Il serait néanmoins un peu excessif de voir dans la RDA une sorte de paradis proto-féministe avant-gardiste où l’émancipation des femmes aurait été à l'ordre du jour. La présence de ces dernières dans le domaine public et leurs posiibilités de réalisation en tant qu’agent autonomes dotée d’un destin propre étaient tout aussi conditionnées et contrôlées que dans le modèle "réactionnaire" de société que le nouvel ordre socialiste prétendait renverser, les deux côtés du clivage idéologique ayant créé leurs propres archétypes (la mère-amie-amante et occasionnellement catin corvéable à merci de nos contrées versus la travailleuse en combinaison, vigoureuse et déterminée, des étincelles plein les yeux, dans l"Ostblock). Ces deux constructions idéologiques s’avérèrent également étriquées et ignorantes de la complexité de l’expérience féminine à une époque de fortes turbulences historiques et l’on peut légitimement de demander comment des siècles d’organisation patriarchale auraient pu du jour au lendemain s’évanouir avec l’avènement du socialisme - un autre mythe discutable ayant présidé à l’établissement du nouvel État et à son intégration dans une eschatologie historique héroïque.

Les travaux très pertinents d’Astrid Ihle sur les photographes est-allemandes Ursula Arnold et Evelyn Richter mettent superbement en relief le gouffre existant entre la propagande officielle sur le rôle social des femmes et la réalité moins reluisante de leur condition dans un pays détruit et profondement humilié [1]. De la Trümmerfrau des lendemains de bombardements aux ouvrières glorieuses de la reconstruction, les représentations officielles mettaient immanquablement en scène le seul archetype de sur-femme dont les aspirations et efforts étaient exclusivement tournés vers l’édification de l’utopie socialiste. Tout ce qui pouvait avoir trait à une quelconque relégation, aliénation et a fortiori violence sociales et sexuelles n’entraient aucunement dans les paramètres fixes d’un système totalitaire qui n’avaient aucune prise sur les complexités et ambiguïtés de la réalité vécue. À travers l’analyse subtile des photographies de Richter et d'Arnold, Astrid Ihle fait état d’une fragile réappropriation de l’espace social et urbain, et par le biais d'un objectif photographique 're-sexué' rend visible une réalité alternative et potentiellement subversive pour le pouvoir en place, une représentation ambivalente, complexe et bien moins tranchée de la vie quotidienne. On peut en filigrane y déceler la présence élusive d'une hypothétique flâneuse, figure en perpétuelle circulation dans l’espace urbain et contestant les normes et codes de l’iconographie officielle. La femme était considerée sous son aspect le plus éthéré (c’est-à-dire dénué de corps) comme une entité d’ordre économique dont la valeur était mesurée à l’aune du projet historique socialiste. Pour ce qui est de sa subjectivité, de son désir et de sa corporéalité dans une telle société ils demeuraient trop instables pour qu’un régime puritain de vieux bureaucrates ne veuille y mettre le holà. Le corps féminin comme vecteur de danger, de subversion et de destructivité était l’'autre’ ultime et irréductible que le pouvoir dans toute sa puissance cherchait à tout prix à neutraliser.

La question de la présence du féminin dans la sphère publique et sa déviation potentielle des limites imposées sont au cœur de Fräulein Schmetterling, un film produit en 1965-66 par la Deutsche Film-Aktiengesellschaft (DEFA) sur un script de Christa et Gerhard Wolf, dans lequel les thèmes étroitement liés d’émancipation féminine et de transformations urbaines sont clairement articulés. Cependant le film fut d’emblée considéré comme suffisamment suspect par les caciques du Comité Central du SED pour être immédiatement interdit de sortie. Le film, restauré et reconstitué à partir des fragments ayant survécu à son pourrissement dans quelque enfer d'archives, fut projeté à Berlin il y a quelques mois, une expérience particulièrement émouvante sans doute due au fait qu'une bonne partie reste privé de bande-son, et que ce qui en a été reconstitué, à la manière d'une archéologie d'un passé à la fois proche et invraisemblablement ancien, est lacunaire et aléatoire, ce qui renforce son caractère irréel et lunaire. Une magie étrange émane de la simplicité des moyens employés, de même que les décalages de synchronisation, les récurrences, ratées et redondances de la bande-son lui confèrent un aspect curieusement expérimental. Helene, l’héroïne principale, rêve d’une infinité de vies possibles dans un Berlin ensoleillé et (on enfonce là vraiment le clou) cosmopolite et ne semble pas prendre conscience de l’urgence de l’édification socialiste. Elle est un peu excentrique, pleine de fantaisie et se révèle incapable de rester en place dans les nombreux emplois auxquels les autorités l’assignent de toute leur puissance technocratique, que ce soit auprès d’une poissonnière patibulaire, en tant que vendeuse dans une boutique 'de luxe' sur la Karl-Marx-Allee (qui en semblerait presque aussi chic que Fifth Avenue) et enfin comme contrôleuse dans le tramway, chaque expérience s’achevant dans la débâcle et l’humiliation pour une Helene de plus en plus folâtre. De plus elle vit du côté d’Alexanderplatz dans un vieil immeuble délabré promis à la démolition, l’une de ces Mietskasernen du vieux Berlin qui avaient été épargnée par les bombardements, et refuse de débarrasser les lieux malgré les interventions tatillonnnes des autorités qui tentent par ailleurs de la séparer de sa jeune sœur. De même que les blocs d’habitation flambant neufs de la ville socialiste - le dispositf monumental de la Karl-Marx-Allee en constituant le prototype le plus totalisant dans son envergure - le vieux secteur dissimulait quelque chose de trop ambigu, de fluctuant et de potentiellement menaçant pour l’ordre dominant. Tout comme le désir lui-même.

Dans Fräulein Schmetterling nous assistons à un conflit permanent entre la réalisation d’un désir en circulation inentravée et l’imposition d’un espace de plus en plus monodimensionnel et transparent, une sorte de ville-panoptique hors de laquelle il n'existe aucune échappée possible. Une jeune femme seule parcourant les rues sans raison précise, parfois par simple désir des hommes comme le montre sa liaison avortée avec un beau boxeur, ou rêvant de grands soirs dans une ville somptueuse (comme dans la scène touchante où on la voit sortir de Café Moskau dans différentes tenues élégantes ou tourbillonner dans une valse infinie avec le même boxeur au sommet de la Marienkirche) entre en collision frontale avec la vision officiellement promue de la femme idéologiquement irréprochable, une créature abstraite et désincarnée devenue icône monosémique et immédiatement identifiable. Les autres femmes du film semblent en effet se conformer à cet idéal, des travailleuses honnêtes et ne renâclant pas à la tâche telles que l'odieuse poissionnière et la patronne de la boutique de luxe à la bureaucrate omniprésente et intrusive du Jugendamt, inflexible dans sa détermination de mettre Helene au pas. Finalement celle-ci est relogée dans l’un des blocs bordant la Karl-Marx-Allee où on lui fait bien sentir qu’elle peut commencer à mener une vie conforme aux principes et valeurs socialistes. Enchâssée dans son sarcophage de verre et le béton elle surplombe le boulevard triomphal, simultanément voyeuse et soumise au regard collectif. Le désir sexuel errant et les rêves de romance sont ainsi réprimés par un pouvoir coercitif et épris de pureté idéologique et mettant architecture et urbanisme au service de ses intentions. Mais l’espoir renaît lorsque – et c’est sans doute cela qui a déplu au Comité Central – Helene fait la connaissance d’un mime après une visite au cirque et semble une fois de plus s’extirper des griffes de l’infernale machine dans une explosion finale d’extravagance et de fantaisie. Il serait instructif de mettre ce miracle de film en perspective avec l’expérience des milliers de femmes des classes populaires qui furent relogées lors des programmes urbanistiques titanesques des années soixante et soixante-dix en Europe de l'Ouest.

Cette éradication de la sensualité et des poursuites érotiques suspectes était consubstantielle au programme idéologique socialiste, où hommes et femmes étaient sans distinction transformés en entités propres et immatérielles dont on ne pouvait songer un seul moment qu’elles s’adonnent à une pratique aussi corruptrice et occidentale que le sexe (ou le sechs comme le prononce la mère de Klaus dans Helden wie wir - malheureusement traduit dans l’édition française par Le Complexe de Klaus). La femme en tant qu’ouvrière de ferme et d’usine ou comme bureaucrate marmoréenne dont les vies n’étaient considérées qu’en termes de productivité et d’efficacité et dont la place attitrée était strictement réglementée et contrôlée à chaque niveau de l’existence, avait encore moins de temps pour de telles frivolités, et l’on songe au modèle de la championne olympique dopée aux hormones comme du résultat asexué d’une expérimentation en ingénierie sociale qui aurait mal tourné. Cette évacuation terminale de toute sensualité du monde des humains se retrouve de façon particulièrement exacerbée dans Les Bonnes Femmes de Wolfgang Hilbig, incursion hallucinée dans la désintégration mentale d’un homme en chute libre dans une RDA en déni sexuel intégral [2]. Voyage cauchemardesque autour de petites villes industrielles plongées dans le noir et de décharges publiques, le texte retrace la descente dans l’inexistence d’un homme tourmenté par l’impuissance sexuelle à laquelle il est forcé par l’immixtion permanente de l’État dans ses affaires de cul et qui perd tout contact avec la réalité lorqu’il lui apparaît que les 'bonnes femmes' - du moins celles qui n’ont pas voulu sacrifier leur féminité aux impératifs idéologiques mortifères du régime - ont toutes disparu de RDA. Sur une note plus légère mais non moins acide Anna Funder consacre dans son Stasiland un chapitre au 'Lipsi’, une danse étrange et hybride lancée par les autorités à l’intention d’une jeunesse éprise de rock’n’roll mais qui là aussi n’en obtiendra qu’un pâle ersatz, car en effet tout mouvement lascif et suggestif des hanches avait été prudemment éliminé du Lipsi, d’où son côté un peu rigide et sautillant. C'en serait presque drôle si ce n’était d’une perversité si noire. On pense à des salles de bal désertes, à des palais au lino craquelé et peuplés de gérontes liquéfiés, à une humeur brune de nature indéfinie qui suinterait de chaque pore du corps étatique décomposé pour corroder la vie dans sa texture même [3].

 

[1] Deux essais brillants d'Astrid Ihle sur la photographie en RDA: Wandering the Streets of Socialism: a Discussion of the Street Photography of Arno Fischer and Ursula Arnold, in: David Crowley and Susan E. Reid (eds.), Socialist Spaces. Sites of Everyday Life in the Eastern Bloc (Oxford, New York: Berg, 2002); Framing socialist Reconstruction in the GDR: Women under Socialism - a Discussion of the Fragments of a Documentary Project by the Photographer Evelyn Richter, in: Paul Cooke and Jonathan Grix (eds.), East Germany: Continuity and Change Amsterdam (Atlanta GA: Rodopi, 2000).

[2] Ce second ouvrage inclut également un essai consacré à Die Weiber dans le cadre d'une analyse de la répression sexuelle et historique: Paul Cooke, Continuity and Taboo: Sexual Repression and 'Vergangenheitsbewältigung' in Wolfgang Hilbig’s Die Weiber. Wolfgang Hilbig, Die Weiber (Frankfurt am Main: S. Fischer Verlag GmbH, 1987). Traduit de l'allemand par Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent sous le titre Les bonnes Femmes (Paris: Gallimard, 1993).

[3] Anna Funder, Stasiland (London: Granta Books, 2003).

 

Die Windsbraut

Cafe Moskau, Karl-Marx-Allee

Fräulein Schmetterling in der U-Bahn

In the new Bundesländer chronic unemployment did in the years following the Wende hit women particularly hard. In the former GDR they had, unlike their counterparts in the West who were to a greater degree confined to a more traditionally defined social role, enjoyed unprecedented visibility in public life with the blessing of the authorities. Gender equality at work was even proclaimed by the socialist regime as a fundamental principle upon which the new society was to be built on the smouldering (and soon forgotten) remains of old Germany and a relatively progressive policy with regard to women’s access to employment was implemented accordingly. It would however be a bit hasty to imagine the defunct state as some kind of proto-feminist paradise, where female emancipation and self-realisation were the order of the day. Women’s presence in the public sphere and their prospects as independent, self-determining agents were actually just as controlled and limited as in the 'reactionary' society the newly-founded socialist state was purporting to supersede, both sides of the ideological divide generating their own role-models and archetypes (the home-bound mother, wife and sexpot in the West; the vigorous, squeaky-clean, slightly asexual worker in the East). Both ideological constructs happened to be equally constricting and dismissive of the complexity of female experience in a period of historical upheavals, and one may rightly wonder how it could so innocently be claimed that centuries of patriarchal rule had abruptly come to an end with the socialist dawn - another questionable myth with regard to the radically new beginning the GDR was supposed to embody in the grand narrative of human history.

Astrid Ihle’s brilliant work on GDR female photographers Ursula Arnold and Evelyn Richter underlines this discrepancy between official, propagandist discourse on the place of women in socialist society and the dire reality of womanhood in a devastated, deeply traumatised country [1]. From the Trümmerfrauen of post-war reconstruction to the robust, rosy cheeked factory heroins, official representation was unwaveringly revolving around the same archetype of a wonderwoman whose sole aim was the edification of the ideologically superior socialist utopia. Social, sexual relegation, alienation or even violence had no legitimacy within the parameters of an totalising ideological system that had no interest in the ambiguities and complexities of daily life. Through her subtle analysis of Arnold and Richter’s photography, Ihle points to a fragile reappropriation of social, gendered space through the camera lens and presents a virtually subversive alternative to official discourse, an ambivalent, complex and not so clear-cut representaion of lived reality. Only fleetingly can we catch a glimpse of the urban flâneuse Astrid Ihle refers to, a hidden other in perpetual motion undermining standard official iconography. Womanhood was conceived of only in economic terms, an abstract entity whose worth could only be determined in relation to the perpetually imminent advent of socialism on earth. As for female subjectivity, desire and bodies in such a society, they remained deeply subversive factors which a puritanical, less than sensuously enclined regime could only ignore and repress. The female body as a site of danger, subversion and unbridled unpredictability was the ultimate, irreducible other that the socialist State in all its might could only seek to neutralise and control.

The question of the presence of the female body in public space and its potentially problematic deviation from the dominant order is at the core of Fräulein Schmetterling, a film produced in 1965-66 by the Deutsche Film-Aktiengesellschaft (DEFA) with a script by Christa and Gerhard Wolf, as the intrinsically linked themes of female self-realisation and urbanistic transformations are here clearly articulated. The film was deemed suspicious enough by the Central Committee of the SED not to be released. The few fragmental remains that restoration could salvage were shown a few months ago at the Zeughauskino in Berlin. It was a deeply moving experience as for the most part the film is silent, and what can be sporadically heard is uncertain and often incomprehensible, like the traces of a past that is both familiar and fantastically alien. A powerful strangeness comes from the simplicity of its technical devices, while the approximate synchronisation between sound and image, as well as the multiple disjunctions, repetitions and superimpositions in the soundtrack unwittingly give it a very experimental air... Helene, the main protagonist, dreams her many possible lives in a sunny, excitingly cosmopolitan Ost-Berlin and doesn’t seem to grasp the urgency of socialist edification. She is a bit of a eccentric, whimsical and unable to hold down any of the jobs the authorities 'allocate' her to, first as a fishwife’s assistant, then as sales staff in an exclusive boutique on the Karl-Marx-Allee - which almost manages to look chic - and finally as a tram ticket inspector, each experience resulting in failure and humiliation. Moreover she lives in a derelict, soon to be knocked down old Mietskaserne that had survived the bombings around the Alexanderplatz and obstinately refuses to vacate the place despite the authorities’ repeated attempts to dislodge her and separate her from her younger sister. Unlike the new, rationally designed blocks of flats gracing the new avenues of socialist victory - the Karl-Marx-Allee being the prototype of such totalising designs - the old quarters concealed in the eyes of the institutions something shady, ambiguous, deviant and potentially damaging to the political order. Just like desire itself.

In Fräulein Schmetterling we witness the continuous conflict between the realisation of desire in its uncontrollable circulation and an increasingly monodimensional, transparent architectural space, the panoptical city from which there is no escape. A lone woman roaming the city streets, sometimes looking for men, as her ill-fated fling with a boxer testifies, or dreaming her life away in sumptuous settings (as in the lovely scene showing her wearing different evening dresses outside Café Moskau or waltzing in the evening sun up the Marienkirche with the same boxer) is colliding head-on with the officially promoted version of the ideologically committed woman, a creature turned into a monosemic, easily identifiable icon of the new order. Most women in the film conform to that ideal, from duty-conscious, decent working people such as the fish stall harpy or the boutique 'manageress’ to the relentlessly intrusive bureaucrat from the Jugendamt who is determined to bring Helene to heel. Eventually she is rehoused in one of the blocks along the Karl-Marx-Allee where she can start a new life in accordance with socialist values and aspirations. Encased in glass and concrete she overlooks the monumental boulevard, seeing everyone and becoming visible to all. Errant sexual desire and dreams of romance are nipped in the bud by means of urbanistic concepts devised to consolidate a coercive, omniscient power. But there is love at the end of the road when she ends up meeting a mime artist in a circus and seems once again to slip out of the State’s clutches. It would be interesting to put this film in perspective with the similar experience thousands of working-class women must have had of urban space in Western Europe during the epic housing programmes of the sixties and seventies.

This wariness of sensuality and erotic pursuits was consubstantial with the socialist programme. Men and women were turned into clean, dematerialised entities who couldn’t be thought of as indulging in something as trivial and 'western’ as sex (or sechs as pronounced by Klaus's mother in Helden wie wir). The woman as farm/factory worker or stern faced bureaucrat whose lives were entirely geared towards productive efficiency and whose 'rightful place’ was strictly codified and kept in check at every level, had even less time for such frivolity, and the epitome of the hormonally enhanced Olympic champion immediately springs to mind as the desexualised outcome of experiments gone horribly wrong. This terminal evacuation of sensuality from the world is one of the main themes in Wolfgang Hilbig’s Die Weiber, a hallucinatory foray into mental disintegration and sexual repression in the GDR. A nightmarish journey through decayed industrial towns and rubbish heaps, it traces the slow descent into non-existence of a man tormented by an impotence exacerbated by the State’s incessant intrusion into his stifled sex life and who loses his grip on reality as it suddenly dawns on him that all women have vanished from the country [2]. On a lighter but no less incisive note Anna Funder devotes in Stasiland an entire chapter to the 'Lipsi', a weird hybrid of a dance concocted by the authorities in the sixties and from which all lascivious hip movements had been systematically removed, hence its strange hieratic, hopping quality. It's as funny as it is unsettling and conjures up images of deserted ballrooms, cracked linoleum palaces peopled by a fossilized gerontocracy and an unidentified brown humour oozing out of all pores of the State and corroding life in its very texture [3].

 

[1] Two brilliant essays by Astrid Ihle on photography in the GDR: Wandering the Streets of Socialism: a Discussion of the Street Photography of Arno Fischer and Ursula Arnold, in: David Crowley and Susan E. Reid (eds.), Socialist Spaces. Sites of Everyday Life in the Eastern Bloc (Oxford, New York: Berg, 2002); Framing socialist Reconstruction in the GDR: Women under Socialism - a Discussion of the Fragments of a Documentary Project by the Photographer Evelyn Richter, in: Paul Cooke and Jonathan Grix (eds.), East Germany: Continuity and Change (Amsterdam, Atlanta GA: Rodopi, 2000).

[2] The latter book also includes an essay on Die Weiber: Paul Cooke, Continuity and Taboo: Sexual Repression and 'Vergangenheitsbewältigung' in Wolfgang Hilbig’s Die Weiber. Wolfgang Hilbig, Die Weiber (Frankfurt am Main: S. Fischer Verlag GmbH, 1987). As far as I am aware there is no English translation available.

[3] Anna Funder, Stasiland (London: Granta Books, 2003).

07 March 2006

Adieu Sweet Bahnhof

English version

Anhalter Bahnhof

Sur le quai du S-Bahn le panneau affichait en grosses lettres Berlin Anhalter Bahnhof. Le décalage entre la grandeur du nom de station et la réalité du lieu me laissa songeur. Anhalter etait apparemment la plus grande gare d'Europe. On pouvait du terminal voyager aussi loin que Rome ou Athènes. Bien que sérieusement endommagée pendant les bombardements elle avait survécu à la dernière guerre. Ce n'est qu'en 1960 que ses vestiges furent abattus à l'exception de son portique d'entrée, le nouveau découpage politique et idéologique de l'Allemagne divisée précipitant sa désaffectation. Dans n'importe quelle métropole européenne on peut facilement imaginer ce qui se passe à la surface, les foules pressées dans les grands halls, les quais envahis, les veilles frénétiques de week-ends. Dans cette ville il faut toujours davantage penser en termes d'absence et de vide, de disparition et d'obstination de souvenirs impossibles, de ciels immenses à la sortie de stations débouchant sur rien. D'une ville en négatif, d'un envers possible du monde. Berlin était constellée de ces gares monumentales de styles éclectiques, italianisants. Stettiner Bahnhof, avec son nom de ville perdue, avait été rebaptisée Nordbahnhof après la guerre et se trouvant dans le sillage du Mur fut détruite en 1965, effacement double de la mémoire jusqu'à son épuisement dans l'acte final et désespéré de la démolition. L'endroit est vaste et paisible, une étendue de végétations sauvages et d'anciennes arches en cours de dépeçage immobilier et de restructuration routière. De même l'ancienne Lehrter Bahnhof s'élevait le long du fleuve dans sa blancheur de craie. Elle était très belle et triomphale, semblable à la Keleti pu de Budapest. Sur son emplacement la nouvelle gare centrale entrera bientôt en service après des années de travaux. Emblématique de la Berliner Republik et de ses aspirations, c'est l'intersection ferroviaire capitale, celle à laquelle l'articulation de la future Europe est suspendue dans une exubérance de verre, de boue et d'inachèvement.

Helsingforser Straße, Friedrichshain

 

Adieu Sweet Bahnhof

On the platform the sign was reading in bold, black lettering: Berlin Anhalter Bahnhof. The discrepancy between the grandeur of the station name and the unprepossessing character of the place struck me as faintly ironic. Anhalter Bahnhof was the largest railway terminal in Europe, from which it was possible to travel as far as Rome or Athens, and most of Berlin's luxury hotels were clustered in its vicinity. Although it had been badly gutted during Allied air raids the building was still standing at the end of the war. Despite public outcry its remains bar its majestic entrance were blown up in 1960 as requirements from the GDR regarding all incoming rail traffic into the Island-City made the station redundant. In any European metropole it wouldn't be difficult to imagine the ebullience of city life at the surface, crowds milling around platforms and concourses, the hectic buzz of a new weekend, but not here, where the mind must get accustomed to constantly thinking in terms of absence and disappearance, of the overwhelming rush of impossible memories, in a kind of 'negative-city', a reverse of once existing realities, where stations open onto huge chunks of sky and empty, destructured expanses. In the past Berlin also had its own array of grand termini built in eclectic, Italianate styles. Stettiner Bahnhof, bearing the name of a lost city and in whose tunnels gangs of youth would come to blows in the twenties, had been renamed 'Nordbahnhof' and was eventually pulled down in 1965 due to its proximity to the Death Strip, a loss within a loss until the final, desperate erasure of the last traces. The place is vast and peaceful, its overgrown yards and crumbling arched warehouses being gradually carved up and rationalised by property developments and 'reconnection' projects to the urban fabric. In a similar vein Lehrter Bahnhof was standing by the river in its dazzling whiteness and opulence. It was very beautiful and reminiscent in its appearance of Budapest's Keleti pu. On its site Berlin's gigantic new Hauptbahnhof will soon open after years of procrastination, delays and ego clashes. As the ultimate symbol of the Berliner Republik's aspirations and achievements it will be a railway terminus of unprecedented monumentality, the centre of gravity of a new geopolitical order, the node around which tomorrow's Europe will hang in plate glass, mud and an air of eternal incompleteness.

03 March 2006

Nuits noires, périphériques

Ière. Je vais à Créteil le dimanche, généralement à l’heure du déjeuner. Du métro on monte l'une des rues en pente qui traversent la cité de part en part. Celle-ci est organisée selon des principes perspectifs inspirés du classicisme français avec la pièce maîtresse couronnant le sommet de la butte, une esplanade immense agrémentée de grands bassins, de fontaines et de totems abstraits, et ordonnée symétriquement avec des tours sur pilotis aux quatre coins. Bien qu’elle ait subi une réhabilitation cosmétique dans les années quatre-vingt qui lui a fait perdre ses couleurs et éclat d’origine (un rose pâle générique et le pastel décliné dans toutes ses variantes ayant désastreusement remplacé ses tons fortement contrastés à base de noir brillant, d’azur et de blanc - gamme rehaussée de jaunes pâles et de mauves - qui produisaient des effets plastiques très puissants, surtout vus de loin de la route nationale au-delà de la forêt de pylones électriques), elle reste même sous une forme brouillée très semblable à ce qu’elle était dans mon enfance, étrangement paisible et verdoyante le long de ses axes. On croirait même se trouver par moment à Tativille avec son arsenal de panneaux de signalisation, de parterres proprets et de ronds-points. La grande place est généralement déserte, seulement hâtivement traversée de passants sporadiques. Au loin le clapotis des fontaines est continu et monte jusque dans les étages, le long des coursives d’accès aux blocs d’appartements articulés aux tours centrales. De là la vue d’ensemble est spectaculaire, la composition monumentale prenant alors tout son sens, et les échapées de perspectives laissent deviner dans la brume grise d’autres banlieues empilées sur d’autres coteaux, d’autres noms mythiques, d’autres jeunesses.

Ma tante y habite depuis quarante ans. L’appartement n’a jamais été réellement renové depuis, la dernière grande remise au goût du jour se situant quelque part aux alentours de 1975. Elle était arrivée là, dans cette cité tout juste achevée et flottant dans un immense terrain vague avec seulement la préfecture du nouveau département un peu plus loin dans la plaine, structure de verre fumé orange tout aussi isolée au milieu de la boue et des voies rapides. Ma tante, jeune femme récemment mariée à un homme qui l'abandonna peu après, y prenait possession de son premier logement loin d'une enfance de famille nombreuse en grande banlieue digne de La Pluie d’Été. Les formes pures des blocs alignés sur les axes, le blanc intense des façades, le bleu profond des balcons et celui, léger et pâle, des bassins pleins d’eau, avaient dans la lumière solaire quelque chose de féerique qui me captivait, une sorte d’été permanent dans un modernisme cool et sensuel que je ne connaissais pas dans ma propre ville. Il y avait aussi de temps à autre des incendies qui se déclenchaient dans les caves, et l'on voyait quelquefois des traînées informes d’un noir charbonneux, éclatant de fenêtres ou de soupiraux et défigurant de façon obscène les parois blanches. C’est ce sentiment de désastre imminent, de délitement d’un ordre social incarné dans la fragilité de l’architecture, qui finirait par s'insinuer et prendre le dessus à la fin de la décennie. Depuis le récit de la cité n’a plus été que celui d’une lente désintégration du corps social, d'une série ininterrompue de déprédations, d’incivilités et d’hostilité entre communautés. Ma tante parle de dégradation de la qualité de vie, d'un renfermement général, dit ne jamais s’y être réellement sentie chez elle à cause de l’échelle, du manque de rapports humains après la vie familiale connue dans l'enfance. Quarante ans d’une impossible appropriation.

À une certaine époque nous venions là tous les Noëls. Je rêvais à grands coups de Beethoven d’une ville radieuse et idéale, d’un ordre supra-humain que la cité de Créteil incarnait à mes yeux de la façon la plus formellement aboutie, le couronnement d’une épopée historique dont je voyais la dilution se produire de façon de plus en plus précise. Tout comme les Noëls chez ma tante entretenaient l'illusion d’une certaine harmonie familiale au sein de laquelle j’avais ma place naturelle et incontestable, la cité était le réceptacle d’une grande communauté humaine, d’enfances de nationalités éparses, d'une constellation de provenances au milieu desquelles j'avais grandi. Et de même que Noël finit par ne plus avoir lieu à la suite de rancœurs intestines dont je ne comprenais pas la cause, les relations sociales n’en finirent plus de s’effondrer sur fond de malaise, de ressentiment et de méfiance mutuelle. Ce n’est plus que cette tristesse indépassable qui imprègne les lieux, la douleur de l’irréconciliable, la consternation froide devant le gâchis humain et le mépris des politiques. Ce qui se déploie dans la succession des avenues menant à la station de métro, dans l’enchaînement continu des quartiers de la ville vus du train, c'est ma dépossession, la peine sans bornes des accords étranglés du violon d’Amy Flamer dans Les Mains Négatives de Duras, l’expression tragique de cet arrachement, le retour impossible vers mon rêve de cité céleste, la fin qui n’en finit plus d'arriver, la silhouette de ma tante assise dans l’appartement sombre et exigu, les façades recouvertes de couleurs terreuses et ternes, l'enfouissement d'un vieil espoir.

Créteil, Cité du Mont-MeslyNoël en famille - Créteil, Cité du Mont-Mesly

Il faudrait enfin pouvoir raconter cette épopée. Duras s’était toujours intéressée à ces lieux periphériques et investis d’une infinité de fantasmes, dans ses articles pour France-Observateur (Horreur à Choisy-le-Roi) ou ses pièces de théâtre comme Les Viaducs de la Seine-et-Oise. Mais c’est à mon sens vers la fin des années soixante-dix dans des œuvres comme Le Camion que cette vision de la banlieue se fait la plus poignante, l’isolement social et affectif de Duras à cette époque ayant pour écho les images de cités HLM sillonnées en semi-remorque les soirs de milieu de semaine, de galeries marchandes déclassées, de matins de givre le long des routes nationales. Dans son entretien avec Michelle Porte paru en appendice du script elle donne une vision totalisante des cités de Trappes traversées par le camion, parle d'immeubles mortuaires et de parquage concentrationnaire pour populations déracinées auxquels elle avoue préférer les bidonvilles à cause du sens communautaire puissant qui y régnait. Sa vison du travailleur immigré n'est pas sans rappeler dans sa transcendance la destinée littéraire d'autres héros antérieurs (les Juifs, les fous), cette confrontation à une altérité aussi radicale qu'irréductible trouvant son expression la plus ténue et la plus déchirante dans Les Mains Négatives, longue mélopée adressée aux invisibles de la France post-coloniale, aux cohortes de balayeurs des rues qui s'entassent dans les trains de banlieue à l'aube. Cest là que la voix fut inaudible au point de s'effondrer sur elle-même, asymptote au point de rupture, le désir d’amour le plus effarant, la destitution la plus universelle.

Quelques années plus tard, dans le RER pour Paris, je cherchai incidemment du regard la cité de ma tante qui apparaissait quelques secondes sur l’horizon à un moment précis du trajet, mais curieusement les formes ne se détachaient plus avec la même netteté et semblaient comme se diluer dans le ciel. Je ne la reconnaissais plus et ce n'est que bien plus tard, à la faveur d'un court passage en métro un après-midi lourd et pluvieux, que je découvrai qu'elle avait été recouverte par la municipalité d’un badigeon jaunâtre uniforme, dans une entreprise de remise au goût du jour qui faisait partout office de politique de la ville. Au même moment la voix de Duras avait gagné en suffisance et en emphase, en concordance intime avec l’esprit d'une époque tonitruante et tape-à-l'œil, méconnaissable dans cet conflagration de gloire médiatique qui la rendait intouchable dans ses sentences de pythie péremptoire. France Culture vient de diffuser à l’occasion du dixième anniversaire de sa mort les entretiens qu’elle avait menés avec Mitterand en 1985-86 pour L’Autre Journal. La rencontre de ces deux titans de l’histoire du XXème siècle était à la fois fascinante et pénible à entendre. Mitterand s’en sort relativement bien et fait même preuve d’une grande subtilité de pensée, ce qui semble n'avoir aucune prise sur une Duras dechaînée et à fond dans la provoc, à la voix gouailleuse à la limite du vulgaire, aux petits ricanements de poule accueillant les réparties glaciales (et glaçantes) de son interlocuteur, une voix qui avait perdu tout pouvoir de stupéfaction et était devenue l'organe hâbleur d'un égo gonflé à l'hélium. Mais c’est surtout la faillite fondamentale de la gauche française qui se profile en filigrane derrière ce dialogue échoué, cette non-rencontre à ce point criante qu'elle en est insupportable, dans l'impuissance du politique à changer le monde, le cynisme établi en principe fondamental du pouvoir. Les banlieues poursuivaient alors leur descente inexorable. Leur odyssée reste à écrire.

 

IIème. On commémore le dixième anniversaire de la disparition de Marguerite Duras. France Culture y consacre deux semaines de rediffusions d'archives, dont ses entretiens avec Mitterand de 1985-86, qui viennent à l'occasion d'être republiés par Gallimard. Duras était à l'époque l'objet d'une adoration universelle paroxystique, une icône surmédiatisée et mise à contribution dans tous les grands débats publics après son explosion stratosphérique consécutive à L'Amant. C'était le temps de 'Duras' - plus tard muée en elliptique 'M.D.' - créature oraculaire contre laquelle on allait même jusqu'à se branler dans les réceptions mondaines et dont 'l'uniforme', ensemble col roulé-jupe plissée-bottines fourrées existant en différents coloris, inspira fortement Jean-Paul Gaultier. Celle qui se prononcera en faveur du bombardement de la Libye par Reagan, interviewera Platini pour Libé et provoquera un tollé phénoménal après la publication par le même journal de son ahurissant Sublime, forcément sublime Christine V., s'étourdit du pouvoir de sa propre parole (l'écoute des enregistrements radiophoniques la restitue dans toute sa force hypnotique et son timbre unique, même si par moments on s'énerve un peu de l'adoration qu'elle semble se vouer toute seule) et sait s'entourer d'une cohorte de jolis jeunes gens pâles et maladifs, gardiens du culte hiérarchiquement organisés et tétanisés d'amour - ce dont Dominique Noguez fait état de façon assez drôle et grinçante dans Duras, Marguerite, le journal de sa relation longtemps (puis, à mesure que la gloire se fait de plus en plus enivrante, un peu moins) privilégiée avec la divinité. Mais c'est à la faveur des entretiens avec Mitterand que l'esprit de cette époque d'emphase tape-à-l'œil me semble incarné de la façon la plus stupéfiante, dans la collision de deux égos narcissiques fascinés par le génie supposé de l'autre, de deux titans modelés par les soubresauts de l'Histoire, certaines énormités proférées étant d'une envergure tout aussi héroïque. C'est aussi la rencontre de deux figures emblématique de l'épopée de la gauche qui ironiquement incarne le naufrage définitif de ses idéaux dans une décennie qui restera dans maints esprits marquée par l'exercice cynique du pouvoir au plus haut niveau, l'essor exorbitant du tout-médiatique, la suprématie consolidée des forces de l'argent concomitante à l'abandon des classes populaires à leur sort. Et comme Duras réduite à l'état de 'marqueur visuel' aisément identifiable, Mitterand lui-même (dont il n'est plus de mots pour en évoquer la grandeur dans la fascination collective et légèrement amnésique qu'il inspire) est devenu iconique, à tel point que certains dirigeants du parti socialiste ont cru bon de se déguiser en lui (feutre à larges bords, écharpe et long manteau noir) au moment des récentes commémorations.

Hôtel des Roches Noires, Trouville

Parallèlement à ces égarements, coups médiatiques et enflures égotistes, la voix durassienne, quand elle se retire sur un registre intime pour exprimer l'injustice humaine, est capable de véritables miracles, comme dans Le Coupeur d'Eau (publié dans La Vie Matérielle en 1987), une tragédie fulgurante et implacable, peut-être l'un des textes les plus bouleversants qu'elle ait écrits. C'est l'isolement et la désespérance face au monde que l'on trouvait déjà dans Le Camion et les Aurélia Steiner, créés à la fin des années soixante-dix dans un état de solitude et de délaissement extrêmes, ces 'films maigres' et denses où s'engouffre le tout, la nuit, l'air et la lumière (ce qu'elle a tenté de montrer dans le film du Navire Night), dans une déperdition d'être répondant aux errances de la Dame du Camion, en somme l'antithèse du cirque médiatique qui devait quelques années plus tard la transformer en pythie péremptoire des rédactions parisiennes. C'est bien plutôt dans les lieux marginaux, 'déclassés' et périphériques - toutes les banlieues de la terre, donc - que la voix et le regard se font souvent les plus justes et la poésie la plus déchirante, Le Camion étant sans soute à cet égard l'un de ses films les plus aboutis. Outre son audace conceptuelle et formelle ses longs plans sur la banlieue sont poignants et emprunts d'une tristesse diffuse, dans la lumière décolorée des routes nationales et des voies de chemins de fer entrevues de la cabine du semi-remorque (semblable à celui du père où je grimpais avec fierté), les cités des Yvelines dans la pénombre et leurs supermarchés attenants, l'ennui fade des week-ends de mon enfance. La banlieue, lieu fondamental (archaïque, dirait-elle) où l'altérité vient se penser, est très présente d'un bout à l'autre de son œuvre (du fait divers des Viaducs de la Seine-et-Oise aux articles de presse compilés dans Outside (1984) - Horreur à Choisy-le-Roi - et à l'éblouissement de fin de vie qu'est La Pluie d'Été avec sa famille nombreuse de Vitry). J'aime ce côté 'banlieue' de Duras, avec ses histoires de nuits passées à divaguer dans les troquets. Cela nous rapproche d'une façon impensable il y a quinze ans, alors que je commençais une fois établi à Londres mon long dialogue avec elle. Il existe une très belle photo prise quelques années avant sa mort au bord du Lac de Créteil. C'est un après-midi d'hiver, Yann Andréa la tient serrée contre lui et tous deux regardent à gauche en direction de l'eau. Tout autour les familles vaquent à leurs occupations et en arrière-plan les nouveaux quartiers résidentiels du Front de Lac ferment la scène. Ils viennent regarder le monde car c'est là qu'il se laisse voir, là que le dehors submerge, dans une confrontation à l'altérité qui s'est poursuivie toute une vie et a atteint son ultime beauté dans une poignée de road movies faits de rien. Je ne viens jamais en France sans une virée chez ma tante à Créteil. L'approche de la ville en métro a la même qualité cinématographique sublime et triste, alors que dans ma tête le violon écorché des Mains Négatives s'effile en longues traînées.