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Berliner Stadtschloss

fast forwardCOMMUNIQUÉ

Les Nébuloses Mécaniques s'élèvent à nouveau dans le ciel de Berlin après dix ans d'investigations intenses et de dérives dans la nuit. Elles regagnent un cosmos indéfini dans la seule perspective de retours sporadiques.

La ville a entre-temps connu des mutations profondes qui l'éloignent toujours plus de l'utopie sociale et urbaine qu'elle semblait pouvoir devenir à la Chute du Mur en renouant avec sa modernité et puissance de transformation.

Son statut de terrain de jeu hédoniste dépolitisé l'a rendue vulnérable à un programme de normalisation délibéré, alors que l'élite au pouvoir tenait une chance unique de la rendre cohérente dans le reflet des valeurs nationales.

Le rêve d'un espace ouvert et inclusif où circule un désir non entravé a vécu. Berlin est une petite caricature de ville néo-libérale, reproduisant avec ses pauvres moyens ce que d'autres appliquent avec bien plus de violence.

Le plaisir, loin d'être source de connaissance et de révélation à soi, est une commodité qui s'exploite et se vend sur le marché planétaire, les cultures politiques et sexuelles séditieuses réduites à l'état d'arguments touristiques.

Dans le bétonnage et l'obturation des vides comme des expériences, la dernière éventualité d'une ville autre, New Babylon chère aux avant-gardes, tombe sous le coup de processus qui n'ont rien de naturel ni d'inévitable.

L'entreprise d'occultation des passés multiples et d'éradication de futurs possibles n'est autre que frauduleuse et ne constitue qu'un aspect de la mainmise revanchiste et sécuritaire des classes dominantes sur l'espace urbain.

30 October 2006

La Choucarde

Entre ma mère et ma pilosité c’est une longue histoire semée de joies et de bien plus mémorables peines. Doté tout d’abord d’improbables boucles blondes les quelques années suivant ma naissance, tout dégénéra inexplicablement dans les années soixante-dix où mes cheveux, en plus de se raidir, virèrent en une nuance sombre et légèrement cendrée que l’on disait très rare comme pour se consoler de cette première déconvenue. Le début de la décennie fut aussi ébranlé par le premier de nombreux scandales m’opposant à ma mère dans des confrontations aussi brutales que soudaines. À l'occasion des photos d'école annuelles (les portraits individuels comme les prises collectives avec la maîtresse) il m’était venu à l’esprit de me faire au dernier moment une raie au milieu, le photographe nous infligeant tous au préalable une frange standard avec son gros peigne institutionnel ignorant toute distinction de dandy. Non seulement cette fantaisie devait-elle différencier l'élément exceptionnel que j’étais aux yeux des professeurs, mais encore elle mettait selon moi mes traits bien mieux en valeur. Le cliché final était sans appel, tous les petits garçons arborant la même frange réglementaire alors que je rayonnais à leur côté dans ma métamorphose improvisée. Cette invention eut à la maison l’effet d’un test nucléaire sous-marin. À la vue de la photo brillant dans son cadre de carton à pseudo fioritures dorées, ma mère, dans un accès inattendu de rage, m’agrippa le bras et se mit à hurler qu’avec ma raie je ressemblais à une fille, et que si je regardais les autres garçons - que ce fût Laurent, Pascal ou Stéphane - aucun ne ressemblait à une fille comme moi puisque tous avaient gardé leur frange bien droite. Secoué par cet incident je m’arrangeais ensuite pour me faire une raie au milieu plus discrète, presque virtuelle. Une sorte de raie au milieu dans la tête contre l'égalitarisme et le nivellement imposés.

La question de ma coiffure était déjà érigée en affaire de famille de la plus grande urgence. Me voyant en extase devant la chevelure abondante et soyeuse de Sheila, ma mère avait recours au subterfuge de me laisser croire que me faire couper les cheveux régulièrement assurerait une repousse beaucoup plus rapide, ce qui promettait ultimement une ressemblance parfaite avec la chanteuse. Il me peine de dire que ça marchait à tous les coups et le rituel du dimanche après-midi était laissé au père en exécuteur sans états d’âme de la volonté maternelle. Perché sur le tabouret de formica je me laissais supplicier, les bévues et dérapages techniques n’étant pas rares (frange de travers, tempes rasées trop court - les cheveux coupés ras étant à l'époque l'apanage honteux des délinquants et des pouilleux). Mes cheveux n’atteignant jamais une longueur satisfaisante, je me résolus donc à porter le voile. Un foulard de soie blanche à gros pois peints confectionné à l’école me servait, une fois fixé par une sorte de gros élastique, de chevelure de substitution, et c’est ainsi que j’évoluais dans l’appartement avec moult démonstrations chorégraphiques et rejets d'un mouvement de la main de 'mèches' envahissantes. Cela me valut le sobriquet bizarre de ‘la choucarde’, terme apparemment issu du tzigane et ayant trouvé sa place dans l’argot parisien. Pour tous j’étais devenu la choucarde, aérienne et gracieuse dans ses voltigements impromptus, demandant à mon père s’il me trouvait belle... La créature a dû en tout cas laisser derrière elle un goût amer et une traînée de souffre tenace, comme en témoignèrent l’inquiétude et l’agressivité croissantes de ma mère au fil des années, ponctuées de visites désespérées chez le médecin et de références même plus voilées à mon anormalité. Elle n’en pouvait plus d’avoir honte lors de chaque visite familiale lorsque je me précipitais sur les poupées des cousines, jugées bien plus belles que les miteuses que l’on m'offrait.

Sheila à la télévision

Tout cela n’était pourtant qu’une répétition générale en vue de l’entreprise de démolition qui suivit. Une période de transition un peu trouble marqua le début d’une nouvelle ère, une prise de conscience confuse de quelque chose que mes parents, dans leur infinie intelligence pédagogique, avait omis de mentionner: un jour ou l’autre les poils me pousseraient un peu partout et dans les endroits les plus insolites. Ce serait d’abord surprenant, je ne pourrais plus jamais aspirer à devenir cette présentatrice vedette en robe à paillettes échancrée, mais rien que de très normal. Non, tout se fit dans une angoisse innommable et des accès de panique à répétition. Je dus d’abord interdire à ma mère l’accès à la salle de bains - celle-ci m'ayant assisté dans mes ablutions jusqu’à une date très avancée en commentant en direct les transformations dont elle était le témoin. Dans les vestiaires de la piscine ils en étaient tous couverts, sur les jambes, le ventre, autour de la queue, c'était noir et épais, des corps débiles en pleine mutation. J’attendais dans l’anxiété le moment où j’y succomberais moi aussi, ce qui advint dans l’hilarité générale, celle de la famille comme des voisins. Un léger duvet brun au-dessus de la lèvre supérieure déclencha l’hystérie incontrôlée du frère et les insinuations lourdaudes du père. Ma mère, qui devait depuis longtemps attendre son moment, eut alors la présence d’esprit magistrale de s’emparer d’un instant qui ne se reproduirait plus pour asseoir durablement son triomphe. Elle me mena dans la salle de bains, ferma la porte derrière elle et à l’aide d’un rasoir Bic dont elle devait se servir pour ses aisselles rasa ma moustache morte-née dans un silence de cathédrale. Son expression était fermée et revêche, les lèvres serrées, le geste machinal et précis, rapide et sans émotion. Elle tenait ce qu’elle n’avait eu de cesse de vouloir, ma soumission totale, la revanche sur les raies au milieu des jeunes années et parties de dînette entre cousines.

Les étés au bord de la mer se suivaient dans un malaise grandissant. Mon corps entier était devenu le support d'une dérision déchaînée, si bien que je le couvrais entièrement à l’exception des bras, même les jours de grande chaleur. J’allais seul lire sur les rochers à l’écart de la plage où tous continuaient à s’étaler et ne rentrais que tard à la location de vacances où il était devenu de bon ton de faire la gueule autour du dîner. Les coiffures changeaient aussi à un rythme effréné et tout ce que les années quatre-vingt ont pu inventer de manipulations chimiques et d’audaces stylistiques trouvaient en moi un adepte avide. Tout d’abord il y eut la mèche balayée, légèrement aristo et d’une blondeur de prince des sables à ravir ma mère, le Bowie période Serious Moonlight qu’elle adulait. Puis l’année suivante vit l’apparition de l’eau oxygénée dans ses effets les plus pervers, dont une couleur de pisse assez affligeante. Une longue mèche décolorée me tombait le long du visage et c’est ce nouvel abscès de fixation qui conduisit à notre seconde confrontation à huis clos. Ma mère disait souffrir de l’attention incessante 'des gens' que cette mèche suscitait lors de nos promenades du soir sur le front de mer. Cela lui faisait honte et c’est à ce moment-là qu’elle évoqua pour la première fois la possibilité de se séparer de moi pour le reste des vacances. Il y eut ainsi un ultime acte de violence à mon encontre, à nouveau commis dans la salle de bains alors que les deux autres s’étaient absentés. Elle me faisait face avec le même air dur et fermé que durant la cérémonie du rasage quelques années auparavant et s’affairait avec la même détermination forcenée. Il me semble qu’elle teignit la mèche d’une couleur plus neutre - je crois encore la voir frotter comme une folle avec ses gants en plastique – ce à quoi elle s’appliqua avec un zèle terrifiant, une sorte d’intimité malsaine dans un acte de déni, d’acharnement ultimement vain puisque les promenades communes cessèrent de toute façon.

L’année suivante fut ainsi bel et bien la dernière que nous passâmes ensemble. La tension avait entre-temps atteint une intensité insoutenable et dans la même location aux papiers peints défraîchis et meubles vieillots, le père se joignit à l’ancestrale obsession. Ma coupe à la The Cure devait y être pour quelque chose même si dans les embruns celle-ci retombait toujours comme un misérable soufflé. De ces dernières vacances c’est un sentiment de solitude permanente que je retiens, de rêves d’hommes, d’amour, de corps en liberté, de promenades en costume le soir sur la plage alors que la famille purgée devait continuer à parader sur le grand boulevard, les apparences sauves et forte de sa respectabilité retrouvée face 'aux gens'. Dès l’été suivant j'étais livré à moi-même et allais baiser à Paris, ramenant parfois des mecs dans l’appartement de banlieue caverneux aux volets fermés. Les quelques années qui suivirent furent enfin marquées, jusqu'à mon départ pour l'Angleterre, par une guerilla larvée et une forme de chantage affectif qui crispaient par moments nos rapports dans des éruptions de rancœur toujours laissées sans suites. Pendant ce temps nul doute qu'elle continuait à impressionner son entourage avec ses airs de mère jeune et dans le coup, ouverte à toutes les excentricités d’une pop britannique qui après tant s’années la tenait toujours autant en haleine sur les pistes. Entre deux roucoulades sur les derniers ladyboys du hit-parade, il n’est pas rare qu’elle me complimente encore maintenant sur ma coiffure, pourtant assez anachronique à bien des égards. "T’es bien comme ça" est l’appréciation finale, l’adoubement d’une femme qui a beaucoup souffert de par le passé, celle qui sait ce que le 'bien', décent et honnête, signifie.

27 September 2006

Fag Hag

Topographie de la Terreur - Ma chambre

Ma mère s’est toujours targuée d’être différente des autres femmes du secteur. De par son style vestimentaire, ses goûs musicaux clairement affichés et son apparence générale d’éternelle jeune fille, elle se distinguait farouchement des mégères et autres filles vieillies avant l’âge qu’elle croisait à la sortie des classes. "T’as de la chance, d’avoir une mère qui fait jeune comme moi", se plaisait-elle à répéter. "J’en connais pas beaucoup qui écouteraient Bowie". Et en effet, pas une sortie du beau David sans qu’elle ne se précipite au supermarché - surtout à l"époque où il "faisait un peu fille". Cette débauche de paillettes et de falsetti - que des charmeurs locaux tels que Cloclo ou Patrick Juvet relayaient chez nous - la ravissait plus que tout et alimentait l’usine à fantasmes, peut-être une réaction inconsciente à la brutalité et au manque cruel de fantaisie du monde ouvrier. Quoi qu’il en soit son intérêt évident pour la mode et la pop la faisait passer dans l’immeuble pour une beauté hyper-cool, réputation qu’elle n’aura de cesse de peaufiner et d’utiliser comme argument massue pour se démarquer d’autres femmes aux parcours pourtant pas si différents du sien. J’imagine qu’elle n’a pas eu grand-chose à se mettre sous la dent après la fin du Glam - les punks étant trop moches et mal élevés - et qu’elle a dû attendre la déferlante disco pour retrouver de beaux éphèbes à petites tenues moulantes et se sentir requinquée. Mais c’est vraiment avec les années quatre-vingt que tout explose, alors qu’une Angleterre plus perverse que jamais nous envoie coup sur coup Boy George (qu’elle appellera Boy), Pet Shop Boys et Jimmy Sommerville (simplement Djimmie pour elle). Et là c’est l’éclate intégrale le samedi soir devant des couples d’amis abasourdis, blonde électrique se trémoussant sans fin sur la piste de dance et s'ennivrant d’une audace impensable dans ce milieu conventionnel et fade.

Pendant ce temps elle eut un fils qui n’avait plus que son Bowie pour pleurer et piochait allègrement dans sa trousse à maquillage le mercredi après-midi pour quelques heures de transformation à la Scary Monsters - dialectique création/destruction à la clé, comme le Pierrot de la pochette - le tout chronométré en fonction de ses allers retours au supermarché. Avec une mère pareille le tour était joué, pensai-je, mais sa réaction plus que glaciale et franchement revêche au moment des faits me fit rapidement déchanter et me réduisit à une clandestinité honteuse. Un lourd climat de non-dit et de suspicion mutuelle s’instaura entre nous et de chapardages puérils (il m’est arrivé de retrouver MON fard à paupières de Thin White Duke dans son tiroir de coiffeuse) en aveux soutirés dans une sorte de chantage affectif mais immédiatement occultés (l’ouverture inopinée n’ayant duré que quelques secondes pour ne jamais se reproduire) il était clair que Boy George et moi étions deux choses très distinctes. Cette différence fondamentale de traitement se poursuivit dès lors et sous-tend - pour ne pas dire pourrit - encore à ce jour nos relations. Il n’est pas rare de la trouver toute excitée au téléphone au moment de la sortie d’un nouveau single de Djimmie - du moins quand celui-ci nous gratifie d’un autre de ses comebacks - et cet appel du pied inconscient (?) me fait de plus en plus l’effet d’une provocation. C’est comme si son détournement de la culture pop gay, sur laquelle j’estime avoir un droit légitime même quand la musique me gonfle, m'était devenu insupportable dans son refus forcené de me reconnaître dans ma dimension d’homme émotionnellement et sexuellement actif. Car la pierre d’achoppement se trouve bien là: alors que Boy George ou Pet Shop Boys restent d’aimables créatures loufoques évoluant dans l’espace abstrait et plastique de la célébrité médiatique - et sont en vertu de cela même comme désubstantialisés - je présente l’inconvénient de révéler dans ma physicalité le côté plus alarmant de la sexualité masculine, celui où il n’est essentiellement question que de bites, de poils et de culs.

Le cas de Sommerville est à cet égard instructif. Alors qu’elle adore son petit côté canaille et ses acrobaties vocales, elle s’est montrée un peu plus refroidie par l’accro de la queue qu’il s’avère être à certains moments, à tel point qu’elle a pu qualifier So cold the Night, où il est question de l'observation secrète d’un voisin à oilpé, d'"un peu porno". C’est drôle et étrange à la fois, et dans cette remarque se trouve peut-être un début d’explication. Ma mère n’aurait finalement à presque soixante ans qu’un rapport de midinette avec les choses de l’amour et du sexe - c’est-à-dire suspendu dans le temps, fortement idéalisé et débarrassé des dégeulasseries afférentes. Celle qui n’avait d’yeux que pour Cloclo et son beau costume blanc, qui fondait en larmes à la seule suggestion qu’il pût être pédé et souscrivit pleinement à la version expurgée de sa disparition accidentelle, serait en fait une attardée complète en plus d'une rêveuse invétérée. D’où son incapacité chronique à conceptualiser et encore moins digérer une forme de sexualité qui traîne derrière elle une réputation de souffre. Ce refus de me voir un corps au delà de ma nouvelle coiffure est une source d’irritation pour ne pas dire de ressentiment colossaux. Je pense incidemment à la relation sinistre et funeste qu’entretient Helmut Berger avec sa mère dans Les Damnés de Visconti, et d’une certaine manière mon histoire n’en est qu'une version très édulcorée, tenues classe et décadence Marlene en moins (bien que sur Cloclo je fusse aussi capable du meilleur, en petit short éponge et bottes de cuir ras-le-genou). Par la suite j’ai eu dans ma vie des jeunes femmes, certaines de très bonnes amies, qui, dans leurs tentatives d’infantilisation de l’être désincarné que j’étais devenu, me déniaient de la même façon l’appartenance d’un corps et d’une sexualité pleinement formée, si bien que je me trouvais transmué en sosie de pop star anglaise renvoyant à un original élusif et lointain (ce qui n’était pas non plus pour déplaire à ma mère, qui s’extasiait devant la troublante ressemblance). Mon corps ne se situait plus nulle part, abstrait et d’une forme indéfinie. Victime (et complice consentant) d’une entreprise de cloclonage, je ne vivais plus qu’à sa périphérie.

Il y a quelques jours, alors que je réintégrais mon corps comme presque chaque matin au club de sport, Bad Girls de Donna Summer s’est mis à retentir dans la salle de muscu. L’énergie du morceau et son pouvoir d’évocation étaient saisissants tant d’années après et c’est ainsi qu’une fois chez moi je remettai la main sur une vieille cassette du Bad Girls double LP, qui s’inscrit à la fin de la période classique de Donna, avant les maniérismes calibrés FM des années ultérieures où on ne la distinguera plus de Pat Benatar. Quelques longueurs de schmaltz sirupeux mises à part, l’album a, avec ses synthés distordus aussi moites qu’une backroom et ses enchaînements continus, une puissance proprement hypnotique. Je me souviens l'avoir écouté en boucle sur mon petit magnétophone, seul dans ma chambre, rêvant de Donna et aspirant à sa grâce de reine suprême. Jimmy Sommerville a plus tard raconté l’horreur qu’il a ressenti lorsqu’ellle a, dans un instant d’aveuglement stupéfiant menant à un suicide commercial rarement surpassé, décrit le sida comme un juste châtiment divin, tout comme plus ou moins au même moment Boy George ne se remettait pas des vigoureuses professions de foi hétérosexuelles d’un Bowie en plein révisionnisme. Comme on le voit, les années quatre-vingt ont été cruelles pour à peu près tout le monde, d’autant que ceux et celles que l’on considérait jusque là comme de véritables allié(e)s contre un oppresseur commun décidèrent comme de concert de nous trahir de la façon la plus hideuse et ringarde. Mais j’imagine que comme après toute déconvenue amoureuse on finit par en faire son deuil, pour éventuellement finir comme moi en salle de sport et apprendre enfin à se servir de ses poings.

20 August 2006

Étoile des Neiges

Comme une bille de flipper inerte, le garçon-fille était propulsé indéfiniment entre les différentes stations de la Topographie de la Terreur, du terrain vague qui faisait face à la chambre et où il pouvait s'enliser à tout moment, à l'antre du dragon, ces structures sportives  de contrôle où les corps sont policés, dévoilés et neutralisés sous le regard fixe de l'institution. Le troisième point de cette triangulation funeste était représenté par le supermarché - le tout premier de France - où la chasse aux déviants se révélait tout aussi appliquée et féroce. Cette collection de textes témoigne en autant de variations de la continuité de ces thématiques dont l'actualité reste vive, comme les débris en orbite d'un ancien désastre revenant à intervalles réguliers me visiter.

 

Club de boxe en sous-sol

C’était toujours par des après-midis maussades que le bus de ramassage nous emmenait, nous et une autre classe - celle que l'on disait la plus nulle - vers le gymnase municipal de la seconde cité que comptait la ville, celle située au-delà de l’autoroute. Même si la nôtre était bien pourvue en équipements sportifs, il nous fallait parfois faire ce déplacement vers ce qui, dans l’angoisse anticipée d'abus en tous genres, s’apparentait à un abattoir. Il nous fallait faire longtemps la queue à l’entrée, filets de ballons à l’épaule et tenues de sport soigneusement pliées par les mères dans leurs petits sacs et prêtes à être passées. À la fin des années soixante-dix les baskets Adidas faisaient un malheur, surtout les blanches à bandes noires. J’avais du tanner mes parents pour avoir ma paire moi aussi, et pour une fois une paire de vraies, pas les arnaques à deux ou quatre, voire cinq rayures, tant la hantise de la came inauthentique, qui me séparait à jamais des beaux gosses, traumatisa mon enfance. Ainsi je me sentais pour une fois dans le coup et un peu plus attirant mes Adidas aux pieds, prêt à pénétrer dans l’horrible halle caverneuse et sombre, puante des sueurs accumulées et du caoutchouc des tapis à galipettes. Les murs étaient peints de couleurs institutionnelles standard, vert visqueux et orange-dégueuli, tout comme les classes du collège dont cet enfer n’était que l’extension. Les professeurs d'éducation physique portaient des ensemble en nylon chromatiquement assortis à cet environnement, et dans leur froideur cassante et leur air revêche avaient quelque chose d’un peu malsain, voire même de franchement chelou.

C’est ainsi que le désir de nous faire prendre une douche après l’entraînement tourna chez eux très vite à l’idée fixe, surtout dans l'esprit dérangé du nôtre qui, avec ses lunettes fumées de mec pas net et ses survêts moulants qui laissaient voir son slob, avait dans tout l’établissement une réputation de gros vicelard. Outre ses mises en boîte complètement nazes sur nos corps maladroits (en équilibre précaire sur ma poutre je fus un jour qualifié de 'voltigeuse') toutes les occasions étaient bonnes pour nous voir nous dessaper et il n'était pas rare qu'il gueule comme un veau pour nous donner du cœur à l'ouvrage. Car venant d’un pays plutôt coincé sur les questions de nudité et de plus d’une classe ouvrière indécrottablement pudibonde, personne ne trouvait cela très normal et la mise à nu collective avait quelque chose de visiblement pénible pour de jeunes garçons en pleine mutation physique. Bref, rien du naturel ou de l’insouciance germanico-scandinave autour du corps en liberté, mais une angoisse insupportable et humiliante dans l’exhibition forcée. Pendant des années les gymnases et vestiaires attenants furent les sites de cette honte primaire, de ces abus de pouvoir arbitraires, d’autant plus que mon homosexualité supputée m’exposait à une violence latente de la part des élèves des 'mauvaises classes'. Ma vision de la masculinité se résumait donc à l’obscurité sordide de ces locaux confinés, aux odeurs infectes de pieds et à l’anticipation d'une agression inévitable.

Ici en Allemagne les choses commencent à prendre une tout autre tournure. Le processus avait certes été amorcé à Londres où mon apprentissage de la boxe m’avait à nouveau familiarisé avec l’univers des douches - même si là-bas puritainement séparées en cabines -, mais n’avait été que partiellement clos. À Berlin, ville qui transpire le cul de partout, ce qui jadis était source d’une répugnance et d’une terreur irraisonnées est en passe de devenir un fantasme érotique de premier ordre. Reconquérir les vestiaires allait de pair avec la question cruciale de ma réintégration à une masculinité aussi crainte que désirée et de la réappropriation de ce que je considérais m’appartenir de droit. Ayant de plus fait l’expérience d’un exhibitionnisme décomplexé dans quelques bordels de la ville, la route était toute tracée pour ma réconciliation avec le monde du sport. Certes le club que je fréquente est très largement pédé mais l’illusion est convaincante. C’est un peu comnme si nous nous amusions à parodier ce qui nous avait été si longtemps refusé dans une sorte de surenchère sur les codes comportementaux virils, comme ne plus se changer en loucedé sous sa serviette ou prendre sa douche dans la partie collective, bon matage de bites en sus. Ce réinvestissement fortement éroticisé s’accompagne d’un fétichisme de plus en plus affirmé pour toutes sortes d’accessoires jadis liés à l'EPS (les trois lettres qui faisaient trembler) comme, éternels classiques, les Adidas et chaussettes blanches (de préférence déjà longuement portées) ainsi que ces petits shorts de polyamide bleus bien échancrés qui ont su garder leur côté New York années soixante-dix tout en découvrant l’entrejambe de façon alarmante et dans lesquels on est pris de l'envie de faire les pires saloperies. Sans mentionner une fixation croissante sur certaines fonctions corporelles fortement olfactives. Chose inouïe, la 'voltigeuse', revenue de ses après-midi d’ennui et d'effroi, en aura finalement su en goûter les troubles cachés.

 

First published as Les Puritains, 2006.

 

Topographie de la Terreur - Terrain vague enneigé

J'aimerais pouvoir me remémorer chaque histoire infime de mon enfance et rendre sensible l'invariabilité abrutissante de la vie dans cette ville de périphérie, la constance des mécanismes d'abjection et d'oppression qui la font tourner dans sa normalité revendiquée, la violence fondamentale qui informe son existence même. Sous ses apparences enjouées et solidaires la collectivité s'autorégule et se rend capable des pires exactions au nom de sa propre survie. Dans son omniprésence et son inévitabilité la violence s'exerce à tous les niveaux et sous des formes multiples: dans les lieux anodins du quotidien, les poches de temps statique des après-midis ensoleillés, les déflagrations infimes de la conscience, la peur au ventre à la vue des attroupements près du hall d'entrée, une géographie de l'horreur où les organes officiels de l'éducation de masse et du grand commerce laminent les âmes et les corps déviants.

Il existait face à l'immeuble familial et au-delà du mur d'enceinte une étendue vaste et informe qui avait été rendue à son état élémentaire. On l'appelait le 'terrain vague' et dans son enchevêtrement dense de ronces et de végétation sauvage ne servait guère qu'aux vieux cons du coin pour y promener leurs chiens et, sait-on jamais, y faire de bien jolies rencontres. L'espace était bordé d'un côté par un enchaînement pavillonnaire coquet habité par des retraités et des familles 'bien' et de l'autre par une continuité de Zeilenbauten d'aspect indifférencié, ceux que ma mère appelait 'les HLM' pour bien marquer son statut récemment acquis de résidente privée. Le terrain vague était si inhospitalier qu'il ne se prêtait même pas au jeu. C'était plutôt une sorte de jungle où l'on n'arrivait que par accident ou inattention, à la suite d'une frayeur soudaine ou du fait d'une contrainte extérieure. Je m'y étais perdu pour la première fois un jour pendant la pause du déjeuner. Un grand des classes supérieures, un molosse répugnant que je connaissais à peine, m'avait frappé à la tête alors que nous rentrions en groupe par l'allée ombragée menant à l'église. Je me sentis infiniment humilié par ce coup gratuit, qui ne fit que confirmer et rendre encore plus intolérable l'insignifiance silencieuse et discrète dans laquelle je me voyais tout entier sombrer. Mon corps, dont la naissance au monde était tout sauf harmonieuse, devenait inconfortable et déplaisant, sentiment que la mode prétendument exclusive imposée par ma mère - en fait de médiocres imitations repérables au premier coup d'œil - ne fit rien pour dissiper. À la suite de la claque je me suis je ne sais comment retrouvé dans le terrain vague, environné de toutes parts d'arbustes déchiquetés et squelettiques, au bord des larmes et nerveusement ébranlé. C'était un jour morne et plat. Le ciel était d'un blanc uniforme sur l'étendue boueuse couverte de merde, une journée ordinaire dans une ville de banlieue célébrée pour sa douceur de vivre et le dynamisme de sa communauté. Avançant au milieu des ronces je voyais la fenêtre de ma chambre par-delà le mur d'enceinte. Là on m'attendait pour le déjeuner, là se déroulaient les rituels d'une autre normalité qui devait à tout prix rester imperméable à celle qui sévissait au dehors. C'était là mon obsession fondamentale, entièrement engendrée par la honte de ma propre faiblesse, que l'incertitude et l'hostilité du monde n'y pénètrent jamais.

Les quelques semaines précédant Noël il faisait déjà noir au moment de quitter l'école. Parfois nous rentrions directement du gymnase, l'un des nombreux éléments du dispositif d'abaissement physique et moral que comptait la 'Topographie de la Terreur'. Les vacances scolaires étaient toujours l'occasion de réjouissances particulières puisque la famille ne se reconstituait véritablement que pour cette unique célébration, avant qu'un repli étrange et une lente décomposition des liens n'y mettent fin quelques années plus tard. Je me sentais bien à l'abri dans l'appartement, posté devant la télé et pensant à cette immense famille, cette galaxie infinie et complexe au sein de laquelle j'avais ma place incontestée et étais l'égal de tant d'autres. Cette année-là il avait même neigé et sur la dernière ligne droite avant la maison le terrain vague s'ouvrait béant sur ma gauche, une obscurité insondable de laquelle rien n'émergeait. Plus loin dans la rue un groupe de garçons dont je ne discernais que les silhouettes s'avançait vers moi, une menace à la fois vague et familière qui me fit redouter le pire. Arrivés à ma hauteur ils m'agrippèrent en proférant des insultes et me précipitèrent violemment dans les buissons en contrebas, avant de poursuivre tranquillement leur chemin. L'épaisseur de neige était telle dans le terrain vague qu'il m'était impossible de me relever. Je ne sais combien de temps j'ai attendu là dans l'étendue compacte et bleue, qui semblait faiblement irradier dans la nuit, engoncé dans ma vraie-fausse veste militaire qui telle une camisole entravait tout mouvement. À l'horizon l'appartement familial brillait déjà de tous ses feux, mais là où je me trouvais il aurait aussi bien pu se trouver à des années-lumière. C'est alors qu'une amie de classe, S., passa en vélo. Elle habitait l'un des pavillons pour gens bien qui bordaient la rue et m'aida à m'extraire de l'uniformité glacée. La honte m'étreignait et je ne pus rien lui dire de ce qui m'avait amené là. Je regagnai ainsi l'appartement au troisième étage, atterré de me savoir à la merci d'un danger si proche dont rien ne me protégeait... Des années après le terrain vague fut décimé et sur son emplacement la ville érigea un complexe géronto-commercial, un supermarché Lidl et une maison de retraite flambant neuf avec salles communes s'ouvrant sur le parking à la vue de tous - retisser du lien social comme on dit. Ma mère trouva l'architecture très réussie, au point de déclarer: "le jour venu ton père et moi, on n'aura qu'à traverser la rue". Ce fut sans doute la chose la plus triste qu'elle m'ait jamais dite.

 

First published as Étoile des Neiges, 2006.

 

English version

Le mardi soir je me rends à un club de boxe de Weißensee. C'est une rue désolée et usinière de l'Est de Berlin. Les hommes vont et viennent au gré des entraînements qui y ont lieu. Je me tiens au milieu de la grande salle près du ring et les regarde plaisanter en une langue qui n'est pas la mienne. Je me demande s'ils sont de l'ex-République Démocratique, quels souvenirs ils peuvent en avoir gardé. Je viens de me changer. Les vestiaires étaient pleins de garçons que je ne connaissais pas. L'odeur qui se dégageait de leurs corps d'hommes à peine formés était entêtante.

Ça se passait à 13h le mardi. L'appel des classes pour le début des deux heures de sport hebdomadaires se faisait dans la cour centrale. C'était un temps transitoire durant lequel la cité semblait absente à elle-même. L'ensemble scolaire était une succession de cours connectées par des passages étroits et de pavillons isolés aux toits ondulés. La troupe des élèves se dirigeait pleine d'anticipation vers le complexe sportif de la commune. Le défoulement allait pouvoir commencer. Les vestiaires étaient pleins de garçons que je ne connaissais pas. L'odeur qui se dégageait de leurs corps d'hommes tout juste métamorphosés était insupportable dans les promesses de violence qui en émanaient.

Je me ruais vers la sortie dans la panique et le chagrin d'avoir dû finir là, loin de la sécurité de ma chambre et des musiques qui l'habitaient. Ils me rattrapaient invariablement, la honte et la terreur me rendant aphasique, comme si pour se défendre le cerveau devait garder ses dernières forces vitales et se débarasser du superflu. En passant je remarquais que le pavillon des arts plastiques avait une nouvelle fois été saccagé, ses grandes verrières brisées, les meubles renversés et les murs recouverts des longues coulées vives de peinture. Les vacances d'été allaient commencer, les dernières que la famille allait passer là. L'idéal moderne de progrès social se désagrégeait tout entier en cette fin d'année dans la vision des écoles incendiées et de ma dissolution dans une non-existence terne contre laquelle on ne pouvait rien. La négation du grand projet architectural qui avait baigné mon enfance éclatait dans une violence terrible.

Sur le chemin du retour, au seuil du dernier été, la lumière était dorée, celle des soirs de banlieue que j'avais si souvent regardée de ma fenêtre, et les promesses du plaisir à venir me rendaient invraisemblablement léger. J'avais vu ma prof de musique s'éloigner gaiement, sa jupe longue à pois virevoltant autour de sa grande silhouette gracile. Pour elle aussi le dernier jour était un véritable soulagement. J'ai appris plus tard qu'elle s'était suicidée, les jeunes étaient devenus vraiment trop durs... Je traversais l'étendue verte du coeur de la cité une dernière fois, et de loin en loin chaque secteur de la ville idéale se déroulait dans ses propres variations chromatiques. La plaine était parsemée de folies et sculptures en tous genres, cet art vibrant et didactique pour prolétaires. Les entrées d'immeubles étaient recouvertes d'inscriptions énormes et baveuses parlant d'argent et de baise, des bittes grotesques, le signe du dollar. À l'issue de l'immensité d'herbe devenue rouge sous le soleil déclinant la mère attendait dans l'appartement, comme tous les jours de toutes ces années passées là. Dans ma chambre la musique retentissait à nouveau, ainsi que les voix diaphanes des présentatrices de la radio, mes héroïnes, mes alliées et amies dans l'émergence d'une folie qui ne finirait désormais plus.

 

I went back to the boxing club which I had once run away from. It's on the edge of Weißensee near a major tramway junction, in the midst of a disused industrial estate, at the start of the East lying beyond the familiar, desirable districts and urban culture of Prenzlauer Berg. The street was empty and its noises muffled by a coat of thick snow. I was devoid of any thought and made sure to stay that way until I'd arrived at the club. From the unattended reception the training rooms were brightly lit and full of activity. Men were already training hard in all parts of the gym. There was a line of heavy sandbags hanging down from the ceiling and a huge ring like a shrine as the focal point of the huge space. My presence remained unacknowledged so I headed for the changing room. The place was dark and airless. Clothes were strewn across the floor and spilling out of broken lockers. It was like coming back to an old familiar place which I'd seen many times before, an empty vessel drifting into infinity with old feelings and images illuminating it from the inside.

The showers were hidden in a corner and I could only hear fragments of conversations. There was nothing of the boisterousness and sense of seething threat that I'd come to expect from any straight male congregation. I glanced sideways and could vaguely see outlines of naked bodies standing next to me. There was nothing to differentiate my body from theirs and my safety was guaranteed by the imaginary invisibility brought by my apparent indifference. I didn't look at them, therefore they didn't see me. Back in the gym men were arriving for the next training class. Most were younger than me and I couldn't help wondering whether they were from the former Democratic Republic and what sort of memory they might have kept of the old order, or if they might actually remember the country at all. They were joking amongst themselves in a language that wasn't mine, whose clatter and inflexions were ringing in my ears. I was smiling to them, at the epicentre of the dragon's domain, amused to find myself in a situation that, as I realised, had been the goal of my presence there. Like Anna stripping in front of the bloody, tentacular creature in Possession, her own dragon waiting in the bedroom. From my old topography of terror gradually emerged a new articulation of desire.

At one o'clock the children were made to gather in the central courtyard. It was sport time. The school was an array of interlocked playgrounds interspersed with curved-roofed glass and concrete pavilions. Once at the municipal sports complex the locker room were already full of young men I didn't know. The smell of their nascent adult bodies was heady and the prospect of impending abuse deeply unnerving. The eruption of social/physical violence was always sudden, and it was there that it was first revealed in its barest form. My being dissolved in the dampness and squalor of changing rooms, the rubber of new sports shoes bought at the local supermarket, the overpowering stench of chlorine at the communal baths, the suffocating whiffs of bodily odours mixed with detergents, the boys' bewildering physical transformation. An incontrollable anguish took hold of me: the prospect of my own disintegration, the impending dismemberment of my body in their hands, its susceptibility to monstrous mutations, it all had suddenly become awfully real. For the first time I saw the intrinsic vulnerability of my body drifting off into a space far removed from the certainties of childhood and the timelessness of the female, immaterial voices that peopled my world. I would make a hasty exit so as not to be exposed to their taunts. This was often pointless and spurred them into even more viciousness.

Fear and shame kept me locked in a perpetual silence. On my way back I noticed that the arts pavilion had once again been disfigured, its fragile windows smashed in, its furniture knocked over and paint grossly smeared across the walls. It was the modern dream of social progress disintegrating along with the architecture it had spawned and the last summer holidays the family would ever spend there. Pornographic inscriptions were appearing everywhere, all over buildings, hallways and staircases. Hurriedly I would get back to my mother who was waiting, as she'd invariably done all those years. Locked in my room I would again listen to the radio whose alluring voices were, against the tide of rising collective madness, my ultimate company, hope and salvation. One Monday morning, halfway across the grassy void, I saw that the nursery school had been burnt down. It was told that it'd been wrecked and set ablaze during the night. The acrid stench of devastation was permeating the air and fear set in a little bit more in my heart. What once had been the tiny set of an enchanted world lay there on the bare concrete floor, charred and lifeless. It was a warning sign of things to come, of my tearing apart and the collapse of the epic of modernity that had so long mesmerized me.

 

First published as Les Garçons dans les Vestiaires/Dragon's Domain, 2005.

12 July 2006

In my Hot Pants

Heliogabale, Volkspark Friedrichshain, Berlin

Ce soir, juste après être descendu du tramway, je vis deux jeunes mecs en short passer de l'autre côté de l'avenue, tous deux probablement d'une vingtaine d'années. L'un d'eux, en marcel noir et assez mignon, marchait pieds nus sur le trottoir, les plantes noires de la poussière des rues. Je trouvai la scène terriblement excitante et d'une facilité bouleversante. Ce genre de liberté est celle que le viens de commencer de m'octroyer et ne semble devoir se gagner qu'à coup d'audaces microscopiques. Un jour on découvre le genou, le lendemain ce sont les flip-flops qui font leur entrée dans une vie passée à scruter et analyser la moindre déviation de style. Sentir l'air chaud de la ville glisser sur mes pieds était troublant, les découvrir dans le métro ou marcher à même le sol brûlant encore davantage, et c'etait comme si je m'engageais lentement dans le monde par ce simple acte vestimentaire et réintégrais une normalité relative où le corps ne poserait plus problème dans l'équilibre retrouvé de sa plastique. C'est une légèreté inconnue - mais jamais réellement spontanée tant je dois constamment m'y forcer - dont la boxe m'avait donné un avant-goût furtif et qu'il me tarde de revivre. À cet effet je vais courir au parc presque chaque jour, Volkspark Friedrichshain et sa grande arène verte où les hommes se font bronzer l'été. Au centre du paysage trône une hauteur touffue, sorte de ziggourat végétale couronnée de structures de béton rouillé et à moitié écroulées, sans doute les restes d'une Flakturm datant de la guerre. Les allées hélicoïdales et ombragées menant au sommet sont toujours désertes. Dans le corps retrouvé je voudrais être pris dans les faisceaux de leurs regards. Dans le parc et au bord des lacs je m'expose parmi eux, en égal apparent.

Le dernier été où je pense être sorti aussi physiquement exposé, je devais avoir une douzaine d'années. Un après-midi de vacances je promenais la petite fille de la voisine dans les allées sinueuses et labyrinthiques de la cité, au-delà du terrain vague. Je portais un short court, des sandales blanches et une casquette à logo de compagnie pétrolière ramené par le père de je ne sais quelle station-service. À un détour face à l'école primaire une bande de jeunes assis autour d'une entrée d'immeuble me regardèrent longuement passer et m'invectivèrent devant l'enfant, qui était trop jeune pour comprendre la nature des injures. Je la poussai devant moi tout en pressant le pas, alors qu'une des filles de la bande me demandait où était mon mec. Ébranlé et paniqué je traversai le terrain vague en hâte avec la petite à mes côtés, dans ce corps squelettique juché sur des jambes menues, brindilles raides informes et terminées par des sandales de fille, un corps gracile et débile qui ne pouvait susciter que mépris de la part de ceux qui l'avaient si longuement regardé et jaugé. Ils avaient de l'allure en skets et n'auraient jamais parcouru la cité en short en éponge et claquettes en roulant des hanches. Aujourd'hui je marchais à Schöneberg dans un short de boxeur en satin noir et flip-flops bleues. Sur Martin-Luther-Straße j'entrais dans tous les sex-shops et examinais distraitement la marchandise. J'aimais la fraîcheur et l'atmosphère paisible de ces lieux. Je me disais que c'était le meilleur moment de l'année pour assister à une projection puisqu'il y aurait si peu à enlever une fois dans les travées. Dans la rues des hommes me regardaient. Je me demandais quel effet cela ferait d'être eux à la place de moi, dans ces corps autrement formés que le mien.

 

Backroom in Kreuzberg

Je venais de déjeuner avec C. dans un café de Mitte. L'humeur était légère et bien que nous ne nous fûmes rencontrés que quelques semaines auparavant il existait déjà entre nous une intimité qui nous faisait nous amuser de n'importe quoi, quelque chose de sérieux et d'inconséquent dans ce grand été européen qui me ramenait de Hongrie via Berlin. Nous traversions Arkonaplatz en direction de Prenzlauer Berg, avec de tous côtés des Mietskasernen imposantes et toutes invariablement dépouillées de leurs lourds ornements de stuc - une opération systématique d'égalitarisme architectural menée au temps de l'ancienne RDA. C. portait un tee-shirt bleu marine et ses cheveux bruns étaient en bataille. Ses lèvres larges et pleines me faisaient penser à quelque prince hongrois, le genre de bouche que je ne voyais jamais en Angleterre et qui pour moi ne pouvait être que d'Europe de l'Est. Arrivés au Mauerpark, tout près du stade hérissé de luminaires immenses, C. a dû s'asseoir à cause d'un caillou dans sa chaussure qui le gênait. Ses Adidas en daim étaient usées et d'une couleur brune passée. Je regardais ses chaussettes blanches légèrement grises de saleté et me mis machinalement à lui caresser le pied. Je le massais tout en retirant lentement la chaussette, découvrant le talon puis la plante lisse, pour enfin glisser sur les orteils que je serrais et frottais longuement. Je sentais l'odeur de ses pieds entre mes doigts que je reniflais à plein nez. C., incliné sur le banc, me regardait fixement, les yeux mi-clos dans le soleil, un léger sourire au coin des lèvres. Je tirai le pied vers moi et le léchai entre les orteils tout en le pressant fort contre mon visage pour en inhaler toute l'odeur. La naissance des mollets au-dessus des chevilles était couverte de poils longs et noirs. C. me demanda, avec son accent allemand qui rendait ses mots géométriques et rocailleux, si je voulais voir sa bite. Il sortit subrepticement sa queue molle de son jean, le gland tendre et soyeux luisant d'un filament pouisseux de pré-foutre qu'il avait déchargé dans son slip alors que je le léchais. Le parc était un peu trop fréquenté et nous continuâmes notre chemin en direction de Schönhauser Allee. Nous savions qu'il y avait un sauna quelque part sur l'avenue et cela semblait la seule solution pour finir ce que nous avions entrepris.

Un peu plus haut le long du métro aérien, la façade était d'un bleu opaque et le nom de l'établissement étalé en lettres grossières d'un orange pétant. L'endroit avait l'apparence des nombreux lieux de loisir et de relaxation allemands, des solaria aux bars de drague, un côté plastique et ancré dans d'interminables années quatre-vingt, les néons fluo et colonnes à bulles multicolores. Il n'y avait aucune concession savamment esthétisante ou high-tech, matériaux nobles ou carte digitale d'accès aux différentes zones du Fun Palace, comme si l'on avait ici renoncé à donner le change: rien que l'intoxication chimique du plaisir hard, cheap et dégueu. Le sauna était presque désert à cette heure de l'après-midi. Dans les vestiaires je me serrai derrière C. et lui caressai les hanches. Je baissai son slip et le décalottai lentement. Sa pine n'était pas complètement dure et pendait comme une matraque, lourde et épaisse, bien qu'assez courte. Je le suçai et introduisis ma langue dans son trou de bite tout en écartant les lèvres du gland. Je voulais faire juter C. rien qu'en l'excitant par mes coups de langue répétés. Après avoir pris une douche nous prîmes place dans une des cabines ouvertes sur un couloir carrelé. La rangée d'alcôves était comme moulée dans un bloc unique de plastique blanc. Dans les cabines voisines d'autres hommes étaient endormis et il semblait qu'ils avaient campé là des jours entiers après y avoir aménagé un petit chez-soi avec ustensiles et flacons soigneusement disposés sur une sorte de table de chevet. C. était face à moi avec ses jambes ouvertes. Je lui saisis les pieds que je léchais tout en me branlant. Son cul était bordé de poils noirs collés par la sueur et je lui introduisis deux doigts avec ses deux pieds appuyés contre ma figure. Il soupirait d'une voix douce et presque juvénile. Malgré la douche sa bite dégageait encore une forte odeur de pisse et avec ma langue je parcourai la base du gland sur toute sa circonférence, là où s'opère le joint tendre avec le reste du membre. Du couloir une lueur indistincte et violette venait des écrans diffusant en boucle des pornos américains. Le corps bronzé de C. était entièrement à prendre. Je voulais qu'il m'encule avec ses pieds. Il me faisait face, ses couilles pendant sur la banquette, ses yeux noirs sans lueur, son sourire doux et inchangé. Après m'avoir enfoncé ses chaussettes dans la bouche avec sa bite à coups de boutoir, son pied droit entra presque à moitié dans mon cul. Je sentais ses ongles me percuter.

28 May 2006

Au Bord du Trou

Reconstitution du chantier des Halles

J'ai vu hier pour la première fois The Tenant de Polanski. Étant donné qu'il s'agit du troisième 'film d'appartement' s'inscrivant dans la lignée de Repulsion et Rosemary's Baby, je m'étonne de ne l'avoir découvert plus tôt. Je crois qu'il y a eu confusion au niveau des titres avec The Servant de Losey. J'avais toujours cru que Dirk Bogarde était le locataire en question... Très tôt dans le film on retrouve donc l'atmosphère trouble et légèrement délétère de Repulsion avec ses cages d'escalier cossues et les gammes de piano venant de quelque appartement perdu dans les étages. Il y a dans cet immeuble plus parisien que nature quelque chose de l'étouffement calfeutré des mansions edwardiennes de Kensington. Mais on se rend très vite compte que tout l'arsenal visuel et sonore qui avait fait de Repulsion quelque chose d'unique et d'absolument révolutionnaire est systématiquement réchauffé de façon pas toujours heureuse et parfois même exaspérante (les murs craquelés, le robinet qui fuit, les effets optiques de profondeur vertigineuse dans des couloirs suintants qui n'en finissent pas), si bien que l'on n'a pas tant le sentiment d'une synthèse que d'une accumulation dérivative de thèmes et d'idées superposés sans réelle cohérence. Il y a pourtant dans The Tenant quelques trouvailles qui ont encore le pouvoir de glacer le sang, comme les figures hiératiques et impassibles des locataires pétrifiés dans la fenêtre éclairée de l'autre côté de la cour,  jusqu'à ce qu'il s'avère qu'ils lisent d'un air absorbé des hiéroglyphes inscrits sur le mur des cabinets - un thème sous-développé et mal connecté au reste du film, une resucée terriblement fade de l'omniprésence menaçante de l'occulte dans Rosemary.

Une part du problème est largement due au casting. Polanski, auto-mis en scène dans le rôle de Trelkovsky, peut avoir quelque chose de moite dans ses manières de vieux garçon-bibliothécaire et de très juste dans son désir d'effacement quand il prend possession de l'appartement et tente d'un air mielleux de ménager les sensibilités irritables des autres locataires. Ses observations cinglantes sur la méfiance qu'inspirent en France son accent et son nom étrangers auraient presque une portée universelle quand on connait un peu le pays. Et enfin cette raclée au môme du Jardin des Tuileries: sèche et jouissive comme il faut... Mais tout tourne très vite au grand déballage lorsqu'on nous apprend qu'il est en réalité fou. L'intégrale des procédés polanskiens est alors appelée à la rescousse et tout est bon pour rendre traduisible ce magma psychotique. Ce qui avait précédemment touché au génie dans une stricte économie de moyens et une rigueur inflexible se trouve mis à mal et invalidé dans une grandiloquence un rien surfaite (la scène d'autostrangulation, la mise à sac de l'appartement de Stella). Les scènes inutiles se multiplient (comme celle de l'accident) alors que les compétences de Polanski en tant que drag artist laissent fortement à désirer - le double saut périlleux final en déshabillé et culotte verte ne faisant que couronner cette surenchère constante. La comparaison avec Repulsion est ici inévitable. Alors que Deneuve portait triomphalement le film toute seule dans une agonie mortelle sans avoir l'air de faire grand-chose, on assiste dans The Tenant à une avalanche de gesticulations accompagnée d'une prolifération de personnages plus ou moins formés. Là où concision et sobriété laissaient pantelant et faisaient tourner à fond la machine à fantasmes, on est ici vite refroidi par l'éparpillement des situations et des thèmes qui même agités dans tous les sens ne produisent jamais rien de la violence rentrée, de la terreur froide ni de l'érotisme glauque de son prédécesseur.

La seconde grosse bévue concerne Adjani. Dans son rôle de la vaguement lesbienne Stella, elle est presque inexistante. Elle n'apparaît que très sporadiquement, et ce pour ne pas dire grand-chose, le doublage en Américain achevant d'annihiler ce qui restait de performance (Josiane Balasko et son accent de Kansas City touchent au comique). Nonobstant l'incroyable permanente de caniche et les grosses lunettes dont elle est affublée, on peine à lui trouver un quelconque intérêt dans le déroulement de l'action tant le personnage est mal ficelé et flotte on ne sait trop vers où, ce qui semble se refléter jusque dans son traitement cinématographique. Alors que Deneuve était longuement scrutée jusque dans ses moindres affaissements psychiques, la caméra reste étrangement imperméable à Adjani et semble comme l'éviter - ce qui est un comble pour quelqu'un dont le visage obsédera plus d'un cinéaste. Soit les lunettes et le maquillage dégueulant brouillent ses traits, soit elle est filmée de trop loin et on ne distingue rien. Dans les deux cas elle est frappée d'invisibilité, ce qui laisse une impression de terrible insipidité. Il y a pourtant deux scènes qui m'ont réellement ému. La première au moment où Stella et Trelkovsky longent le trou des Halles alors encore béant (c'était juste avant l'esclandre avec Bofill, l'odeur de frites de Chirac, les premiers punks de Paris et peut-être au moment des déconstructions 'anarchitecturales' de Matta-Clark). L'image d'Adjani marchant près du chantier comme au bord d'un désastre a quelque chose de presque iconique, tant le lieu a marqué l'imaginaire de cette période. La deuxième scène est celle du slow dans un appartement hypermoderne contrastant avec le trou sinistre de Trelkovsky, alors que le couple s'apprête à passer sa première nuit ensemble. La musique de Philippe Sarde, une sorte de rumba étrange et aérienne, a quelque chose de franchement bouleversant et m'a soudain fait replonger dans l'ambiance de ce milieu des années soixante-dix. Je ne sais pas pourquoi, mais cet air avait un pouvoir de suggestion immense et m'a fait penser aux retombées cataclysmiques de soixante-huit, à l'amour mal fait ou pas fait du tout pour cause d'ébriété, à la tristesse suivant ces nuits, au parfum poivré et nauséeux de ma mère dans la voiture les samedi après-midi, à ses grosses broches en plastique (Adjani en a une semblable), à ces jeunes femmes seules dans leurs petits appartements nichés sous les toits de Paris, un peu comme les héroïnes de Rohmer dans L'Amour l'Après-Midi ou La Femme de l'Aviateur.

21 May 2006

Hallo Spaceboy

English version

Klaus Nomi at secondary school

J’ai des souvenirs très précis de Klaus Nomi. C’était mes années de collège au tournant des années quatre-vingt, dans la ville sédative choisie par mes parents pour poursuivre leur triomphale vie de famille. Le gros nœud papillon noir collé au milieu de son costume en plastique m’amusait beaucoup, à tel point que j’en avait conçu un semblable pour ma grand-mère. Elle se prêtait volontiers à toute sortes d’âneries de notre part et c’était toujours avec une joie puérile que nous l'accoutrions d’accessoires en papier bariolés avec en sus une coiffure explosée rendue possible par des années de mauvaises permanentes qui avaient réduit ses cheveux à l’état de foin. Ellle aussi était à sa façon une Nomi.... Je repense donc à lui après avoir vu The Nomi Song, un documentaire sur sa carrière fulgurante réalisé par Andrew Horn et présenté il y a deux ans à la Berlinale. Je n’apprécie d’ordinaire guère ce genre de format, avec son cortège obligé d’interviews et la linéarité de son mode narratif. Ça fait un peu trop télévision au cinéma et je n’aime pas cette confusion des genres. Pourtant The Nomi Song est éblouissant dans son intensité kaléidoscopique et dans son traitement du personnage un chef-d’œuvre d’humanité. De ses origines à Essen à son établissement à Berlin pour une carrière à l’opéra qui s'avérera infructueuse, avant de devenir la coqueluche les milieux underground de l’East Village (dont l'atmosphère est rendue dans le film de façon particulièrement évocative) jusqu'à l’explosion globale qui le portera triomphant sur les plateaux de TF1, c’est un homme extrêmement attachant et vulnérable qui se dévoile sous l’affublement néo-constructiviste de sa carapace de vinyle.

Pendant tout le film mon affection pour lui n’a fait que grandir. Sous le maquillage opaque de marionnette Bauhaus on devinait de beaux yeux, noirs et très brillants, d'une expressivité parfois comique comme durant sa performance avec Bowie dans Saturday Night Live, qui le propulsera vers la célébrité, et où l’on sent comme une légère anxiété lorsqu’il s’emploie à faire de son mieux en présence de la star. J’avais vu le show pour la pemière fois il y a des années à Amsterdam et la prestation est restée dans ma mémoire comme un morceau d'anthologie rarement égalé. Pour moi il n’y avait rien de plus rock’n’roll que Bowie en uniforme d’hôtesse de l’air à col Mao et talons hauts avec Nomi traînant derrière lui un gros caniche en peluche rose sur l’air de TVC15. Encore aujourd’hui cette performance est d'une puissance jouissive phénoménale et a déclenché la même poussée d'adrénaline que jadis. Ce que je ne savais pas c’est que le costume géométrique qui deviendra emblématique au point d’en devenir parodique avait été inspiré par Bowie lui-mème prenant pour source un ensemble porté par Tristan Tzara (Hugo Ball selon d'autres sources) lors de quelque performance Dada. Après le show Nomi s’était rendu chez un tailleur de l’East Village et s’était saigné aux quatre veines pour se payer une approximation de la tenue de l’idole. Ce qui ne fait que complexifier les ramifications de la nébuleuse Bowie, alliant la pop la plus britannique à l’avant-garde européenne, la germanité, la science-fiction, une apocalypse imminente et bien sur à Berlin, qui à l’époque jouissait d’une réputation sulfureuse - Cabaret et le Duke y contribuant vraisemblablement chacun à leur manière - et a sans doute conféré au jeune Klaus une aura et un mystère aux yeux d’une jeunesse new-yorkaise éprise de sophistication.

L’instant le plus poignant du film fut sans doute sa dernière performance de Cold Song accompagnée d’un orchestre symphonique. Nomi, en costume de petit page rouge à collerette, porte les traces de la maladie qui l’emportera un peu plus tard. Son expression est déchirante, presque celle d’un petit garçon qui s’applique à chanter le mieux possible pour son public alors que ses forces vitales le désertent. Le gros plan sur son visage exténué et son roulement d’yeux lors de l’accord final sont à pleurer. On ne savait encore rien du sida, qu'une certaine presse s'était empressée de nommer 'le cancer gay’. Il y a un instant aussi pénible qu’ahurissant lorsqu’un des interviewés raconte que Nomi ne put mettre un nom sur sa condition qu’en regardant un reportage télevisé sur les ravages physiques de la maladie. Il semble aussi que personne ne se soit vraiment pressé à son chevet dans ses derniers instants - certains avouant ouvertement leur peur de la contagion, d'autres ne pouvant mettre de côté de vieilles rancœurs, d’autres enfin ne voulant que se souvenir des beaux jours... La mort de Klaus Nomi fut le point de départ d’un cortège funèbre sans fin. Cold Song fut de façon prévisible utilisée comme musique d’accompagnement des nombreux programmes consacrés au sida qui se succédaient dans une panique grandissante. Nous étions alors en 1984. Ma grand-mère ne venait plus nous voir pour cause de santé déclinante et je suivais une scolarité moyenne dans le bunker de béton de mon lycée. C’est un mercredi matin que le monde s’est inversé en une fraction de seconde lorsqu’un groupe d’étudiants croisés dans les escaliers lancèrent à mon passage un 'Vive le sida’ tonitruant. C’est sous le choc de ce mot et de la tragédie qu’il recouvrait que je pris enfin conscience que quelque chose me détachait à jamais d’eux, que j’étais du côté des monstres et multiples rejets d'une société déchue, ce que j’acceptais dans un mélange d’euphorie et de soulagement. Je suis fier que Klaus Nomi fut le catalyste de cet évènement essentiel de ma vie. Les accords de clavecin synthétique ouvrant Death (une adaptation du Didon et Énée de Purcell) inaugurèrent à la façon d’un bulletin d’informations interstellaire cette rupture avec un passé décapité et à jamais lancé à la dérive.

 

Hallo Spaceboy

I remember Klaus Nomi from my teenage years in the early eighties. His operatic voice and outlandish stage persona were a huge sensation in France and my mother, still yearning for a new Ziggy to set her heart on and unaware that the eighties would bring to her some of the best gay acts in pop history, wholeheartedly embraced 'Klaousse', the next big thing with make-up to entrance her. I quite took to him too and was most amused by his black and white, sharply angular costume. I had even designed a similar bow tie for my grandmother to wear during her weekly visits. She didn’t mind any of the indignities she suffered in our hands as we would relish the sight of the poor woman bedecked with all sorts of cut out accessories with her fuzzy hair backcombed for maximum effect. After all she was, in her own idiosyncratic way, a Nomi too... So Klaus came back into my life after I’d watched The Nomi Song, a documentary on his brief, dazzling career by Andrew Horn, which was shown (and awarded) at the 2004 Berlinale. I don’t usually like that kind of format, with its inevitable succession of interviewees and a predictably linear narrative structure. It feels too much like a TV production projected on a big screen, but the insight into the New York alternative scene of the late seventies and the lavishly documented account of Nomi’s rise to fame made it an immensely engaging film bursting with humanity. From his origins in Essen to unsuccessful career attempts at the Deutsche Oper in Berlin, before becoming a fixture in East Village underground clubs and shooting to global stardom, Klaus Nomi cut throughout a very likeable, if extremely vulnerable, figure.

My affection towards him grew exponentially as the film unfolded. Underneath the opaque, Bauhaus puppet style make-up, his beautiful, dark eyes were sparkly and intensely expressive - in sometimes very comical situations as in his career-defining performance with Bowie on the Saturday Night Life show. Bowie, more than ever in tune with the Zeitgeist, appeared with him for a three-song-set and the result must be one of the sexiest performances pop has ever produced. The sight of Bowie crooning it in a posh air-hostess suit and high heels with Nomi, looking almost intimidated in what he must have known was his major breakthrough whilst dragging a pink, fluffy poodle to the tune of TVC15, still had the power to send the adrenalin level soaring. What I didn’t know however was that the constructivist costume that was to become his trademark was inspired by Bowie himself, who’d drawn upon a Dada performance by Tristan Tzara to design his attire for the The Man who sold the World number. Nomi, set on having something similar for his own stage act, went to a tailor’s shortly after the show, the resulting, highly approximate copy of the idol’s costume reportedly costing him an arm and a leg. This further complexifies the conceptual nebula centred on the Duke and connecting British pop with avant-garde European art, germanity, sci-fi, imminent apocalypse and of course Berlin, which by virtue of its intoxicating influence (to which Bowie and Cabaret undoubtedly contributed) most probably confered Nomi an aura and alien quality amongst Manhattan's bright, young crowds.

Superstardom finally beckoned (obviously to the detriment of the original artistic concept as the record company - RCA of all people - saw in him more a freak to exhibit on TV than a performer with underground East Village credentials) and was almost from the start marred by illness and exhaustion. During one of his last performances he is shown singing Cold Song with a symphony orchestra, sporting a crimson page costume with a ruff. He has the studious, concentrated expression of a little boy striving to do his best for his audience and the final close-up of his drawn features as he rolls his eyes and greets the crowds is a particularly devastating moment. No one then knew anything about the disease that was at the time conveniently dubbed 'the gay cancer' by whole sections of the media. One of his former collaborators interviewed in the film even reports that Nomi began to make a connection with AIDS only whilst watching a news programme about the physical symptoms of the disease. I also seemed that people weren’t fighting over each other at his bedside, some of them openly acknowledging their fear of contamination, others still seething with resentment because of past disputes, while others would rather focus on the 'good old days'. From then on the funeral procession was set in motion and the ethereal Cold Song would provide a handy, if somewhat contrived, soundtrack to hours of TV reports on the new killer virus. We were then in 1984. Due to ill-health my grandmother had long stopped visiting us and I was now attending high school. The world was turned upside down in one second as I was one morning greeted in the stairs to the cry of 'Viva AIDS' by some students. I instantly froze, shocked by the violence of the word and the tragedy it conveyed. I also knew that history was suddenly taking an irreversible turn, laced with foreboding and uncertainty, which I however accepted in a mixture of euphoria and relief. I was for ever alienated from them and firmly stood on the side of the freaks and outcasts of society. I am proud that Klaus Nomi had been instrumental in this life-affirming realisation. It felt as if the synthetic harpsichord chords of Death (a powerful rendition of Purcell’s Dido and Aenaes) rang in my ears as the jingle of some intercosmic news bulletin and marked the very end of a beheaded childhood propelled into an endless void.

18 May 2006

Three Colours: Brown

Concours de dessin au supermarché Radar

La langue française, toute en douceurs et rondeurs, peut sous tant de grâce cacher les réalités les plus inavouables. Ainsi les initiatives gouvernementales les plus frauduleuses s’affublent bien souvent de jolis titres chantants: que l’on pense aux camps Défense Deuxième Chance lancés l’an dernier, structures à la limite du paramilitaire destinées au redressement de jeunes têtes brûlées, au contrat d’avenir dont on a déjà oublié la teneur et bien entendu au célèbre contrat première embauche d'explosive mémoire. Mais ce sont les intitulés de dispositions prévues par les nouvelles lois sur l’immigration qui doivent surpasser en vacuité tout ce florilège. Pour les professionnels étrangers désireux de s’établir en France un titre de séjour compétences et talents doit officialiser leur présence sur le territoire. C’est un joli titre, compétences et talents, que l’on croirait tout droit sorti du cerveau exalté de quelque énarque épris de belles-lettres. Il ne fait pourtant que mettre davantage en relief l’épouvantable cynisme de l’affaire: mépris et précarité, incertitude et exploitation dans une société de moins en moins disposée à tolérer une quelconque présence étrangère en son sein. On imagine des heures d'attente dans les préfectures dans l'espoir de décrocher le fameux titre de séjour compétences et talents, qu’il faudra savoir nommer dans son intégralité, et les refus de fonctionnaires excédés dans la bouche desquels les mots, crachés et interchangeables d’une législation à l’autre, seront vidés de tout sens et du mirage de bons sentiments véhiculés dans leur mensonge. Car pour son obtention il est aussi stipulé que le candidat prouve qu’il est en mesure de contribuer de façon significative au rayonnement économique et culturel de la France dans le monde, notion qui serait presque touchante par son petit côté suranné si elle ne donnait lieu aux pires débordements démagogiques.

N’oublions pas non plus que les supermarchés Carrefour ont mis sur pied une 'École' où les 'étudiants' suivent un parcours gagnant (vers la caisse?) et que les cités les plus pourries portent souvent des noms improbablement bucoliques - le chêne pointu, le vieux moulin, ce genre de mièvreries. C’est cet aspect jovial et onctueux de la langue française qui m'est franchement horripilant. Ayant grandi avec, il est inévitable que j’y associe certaines voix ou situations, sûrement aussi certaines catastrophes, et ce n’est pas Georges-Arthur Goldschmidt (dont les mises en perspective du Français d’adoption avec l’Allemand de l’enfance dans Le Poing dans la Bouche sont par ailleurs magistrales), qui voit dans ses structures mêmes une 'idée de langue’ tant celles-ci sont parfaites, qui dissipera ce sentiment horrible... Tiens, Carrefour justement. C'est dans la commune de mes parents qu'ouvrit il y a près de cinquante ans le tout premier du pays, ressemblant à s'y méprendre au supermarché de la scène finale du Tout va bien de Godard, avec ses rangées infinies de caissières impassibles alors que les rayons sont dévastés par une bande de gauchistes surexcités, et sur le parking duquel les pédés en perdition se font salement tabasser afin que la sûreté des familles soit préservée et l'ordre souverain restauré. C'est aussi à Carrefour que les caissières sont actuellement selon ma mère habillées aux couleurs de l'équipe nationale et ont même le tricolore peint sur les joues. Voilà un parcours de gagnantes qui résume à lui seul une France exposée dans le vide de son projet sociétal: des femmes sous-payées pour un boulot aux horaires merdiques, peinturlurées et exposées sur leurs tabourets au regard de pères de famille bandant dans leurs slips et priées d'arborer les symboles d'une nation épuisée et hagarde. Nationalisme, populisme et hétérosexisme à la caisse, dans une banlieue dont on ne sort pas. Un rêve d'élite parisienne, mais pour les autres cauchemard à perpète.

21 April 2006

Plus Jamais France

Mercredi 19 est paru dans les pages Rebonds de Libération un texte de l’auteure Cécile Wajsbrot intitulé 'Nous sommes un pays perdu', à l'origine une intervention prononcée à la foire du livre de Leipzig au mois de mars. Il y était question de l’enlisement passéiste de la conscience nationale française et l’inexorable déliquescence de ses mythes fondateurs, de l’idée tenace de son insurpassable prestige dans l’épopée humaine et de sa vocation de donneuse de leçon au monde alors que sa propre histoire, reposant sur des certitudes fallacieuses et marquée par un refus obstiné de confronter ses pires errements, est par moments moins que reluisante, une fuite en avant que la situation sociale explosive de ces dernières années ne fait que rendre plus pathétique. C’est un sujet qui me taraude et qui m’est revenu au moment de la mobilisation de masse anti-CPE contre laquelle les officiels invoquaient une idée aussi périmée que décalée du destin national, car comment peut-on à ce point se cramponner à de vieilles gloires (certaines plus fantasmées que réelles comme le prouve le traitement officiel de la 'victoire' de 1945), à une image si caricaturalement héroïque de ses propres accomplissements lorsque histoires passée et récente ne font que mettre en relief des fractures et conflits phénoménaux au sein d’une même société régie par un soi-disant pacte républicain? Cécile Wajsbrot observe justement que la France se complaît dans l'illusion d'une continuité factice mêlée d'eschatologie toc alors que dans d'autres pays d'Europe c'est l'omniprésence des ruptures et cassures historiques qui est incontournable. On pense ici inévitablement à l’Allemagne qui dans l'impossibilité d'une quelconque fierté nationale a dû engager avec le passé un dialogue continu qui, même si le processus fut long et tortueux, et même si le pays n'est peut-être pas lui-même exempt de certaines nostalgies (pour par exemple la periode de prospérité et identitairement moins problématique d’avant la Wende), n'en fut pas moins salutaire pour la redéfinition pragmatique d'un sens collectif dans la construction européenne, et partant l'apprentissage d'une certaine humilité. La France, pétrie de principes aussi abstraits que baroques, donne au contraire le sentiment d’un pays assiégé et désemparé de voir sa stature mondiale s’effondrer, de devoir assister impuissante à la désintégration de son modèle social, dont on découvre effaré le naufrage sur fond de tensions raciales inextricables et d’hystérie sécuritaire, un climat à couper au couteau qui ne manque pas de frapper quiconque arrive à la Gare du Nord de l’étranger. La tension ambiante y est simplement insoutenable.

Topographie de la Terreur - Salon familial

Dans une structure telle que ma famille, dont la conscience historique est d'une élémentarité abyssale, la fierté dans la grandeur de la France se résume à ses vins et fromages, voire à la beauté de ses paysages. On y est si bien que s’aventurer au-delà de ses frontières tient de la gageure, un acte aussi insensé et incertain qu’inepte puisque le besoin en est inexistant. Si bien qu’en douze ans à Londres mes parents n'y ont passé en ma compagnie que deux courtes journées (le billet avait été offert et le train bloqué en rase campagne), et Berlin tient encore moins la route quand on sait son alarmante proximité avec la frontière polonaise. Mais ce qui me fascine au point de devenir une fixation, c’est la situation de deux jeunes enfants actuellement détenus en région parisienne et que l’on nommera commodément 'les neveux virtuels'. Mon frère a rompu tout contact avec moi un jour de 1987 après que j’eus perdu sa bombe lacrymogène de poche, une possession qu’il chérissait par-dessus tout - la multiplication des agressions à mon encontre dans la Topographie de la Terreur m’avait obligé à avoir recours à ce procédé un rien sécuritaire. L'aîné des neveux virtuels est en primaire, l’autre est né il y deux ans. Avec un père militaire de vocation et une mère fleur de banlieue proprette rencontrée au lycée professionnel d’une commune voisine, je sais que la cause est d’avance perdue, mais je voudrais tout de même bien savoir ce qu’on leur met dans le crâne au moment du dîner, et si cela dépasse en ineptie ce à quoi j’ai moi-même été exposé tout au long de mon enfance. Sur les immigrés, les noirs et les arabes, les pédés. Qu’est-ce qu'ils sauront donc des pédés, des étrangers (désignés sous de doux noms que l'on imagine moins obligeants), et surtout que sauront-ils de leur pays, de son passé historique, et quelle conscience auront-ils d’y appartenir, quels sentiment cela leur inspirera-t-il dejà dans leur jeune âge? Les têtes sont sans doute déjà pleines à rabord de vérités inaliénables telles que: Je suis français. Je suis un petit Français de Seine-et-Marne. Dans mon quartier il n’y a que des Français... Quels dégâts ces notions ont déjà causés et avec quel naturel elles ont réussi à faire leur chemin dans un univers à la normalité rassurante (la force inflexible de la loi incarnée par le père, la douceur bienveillante et sagement effacée de la mère), je ne peux que le supposer vu que le danger moral et corrupteur que je représente me les rend à jamais inaccessibles. Je ne puis que faire l’hypothèse d’une répétition sinistre, d’une invariabilité de la connerie au fil des générations, de la banalisation d’un discours à ce point asséné au fil des ans qu’il en devient évident. Ce que j’ai entendu ils l’entendront, et sans doute en pire au vu de l’inglorieux marasme de haines que la France est entre temps devenue. De cette continuité spirituelle comme de cette filiation biologique je ne veux pas. De cette appartenance nationale illusoire encore moins.

20 April 2006

Down and Out in Dortmund

Derelict hotel in Dortmund

Yesterday I decided to visit Dortmund. In my mind it was one of those generic-looking cities clustered in what Rem Koolhaas terms Hollocore, a shapeless, boundless conurbation devoid of any real centre, and from what I'd seen from the train before nothing seemed to distinguish the place from neighbouring Essen, Düsseldorf or Cologne. The centre had indeed that impersonal, sanitised quality with its full array of pedestrianised shopping precincts and bland institutional buildings. Only the vicinity of the railway viaducts had a distinct sexual feel, with derelict warehouses and boarded up hotels scattered in the sun, and the deserted Opera House was almost eerie in its silence. The unlit foyers and reception halls were a cross between the Royal Festival Hall and the Palast der Republik, and it felt as if a big party had just been deserted by its guests as confetti and streamers were strewn all over the thick, purple carpet. The last thing to explore was the extant underground system the city seemed to be endowed with, as not only has every biggish German town a network of its own, but they were also mostly built in the seventies, which explains the sheer abundance of moulded plastic and extravagant designs to be found in some of them. Dortmund was no exception and after getting off at a random stop and taking a few pictures of empty concourses I set off to the mainline station to catch my train. As I was getting back to the platform  two policemen were carrying out an identity check on a man who seemed unable to produce any paper and was trying to justify his existence in a profuse if slightly disjointed manner. For a split second I sensed that I too might come in for it and in the blink of an eye I was indeed escorted back to street level where a van full of colleagues was patiently waiting.

The area, situated on the other (wrong?) side of the railway tracks, was pretty run-down and very working-class, old Jugendstil tenements replacing the faceless, gleaming buildings of the centre. The identity check was conducted in the most dispassionate, neutral manner, which didn’t dispel the sense of inner panic I always feel when in contact with the police. It did actually drag on for a while, probably twenty minutes, and it wasn’t until all ID documents had been returned to their owners that I realised that all the men loitering around the station’s entrance, tramps and winos who I’d originally thought were part of the scenery, had also been checked out by the police as in some massive roundup - although they'd been one short to meet their target, which is probably why I was so hastily brought in to save the day... As the control was taking place a wide range of nightmare scenarios crossed my mind, delirious what-ifs fed by alarming news from France and the lurid professional culture of its police. It dawned on me that they could do or say anything they wanted without me being able to defend myself or explain my presence away – and without actually knowing my rights in this country. In no time at all I had crossed the invisible line dividing a 'normal', respectable population from the eternal suspects of some virtual, generic crime, the crime to be there in the midst of society. It felt like seeing the world from a completely different place as passers-by casually glanced at the small, beleaguered group and went about their everyday business. A woman even actively encouraged the police to carry on with the good work. During the wait I was something else, something I wasn’t even thinking of a few minutes earlier or indeed I never think of in my well-ordered, law-abiding life.

The disruption it caused (I'd missed my train) and the mild irritation at being mistaken for a dropout (i.e. those gathered around the police van) are of course small beer compared to the sort of harassment and institutional violence the homeless and destitute of all kinds suffer on a daily basis. As I was hatching plans to alert the British Consulate to my predicament, I was absent-mindedly staring at the men milling around the station's entrance. Some were standing quietly, resignedly awaiting the outcome of yet another police check, while another one sporting a black eye was muttering a few hopeless words of protest against the madness of the situation. As I made eye contact with the man from the station I felt from his blank expression that he didn’t quite understand what I was doing there or whether I was supposed to do anything at all in such a place. Whereas I had vaguely toyed with the idea of an implicit solidarity suddenly uniting us all, the victims of police intrusion and state coercion, it quickly became clear that such a prospect was meaningless and even absurd. Like in any life situation class difference and alienation were still operating to the full and our temporarily common experience in the hands of the police certainly wasn't going to break the pattern. It was a dispiriting idea, which I accepted with resignation and weariness as I took the train back in the opposite direction. Looking at people on the streets I wondered if there was such a thing as a safe citizen, whether there was a theoretical fine line separating those good people whom the police could never possibly target from those perpetually suspected of getting up to no good, or whether every single one of us was liable one day or other to fall prey to bureaucratic zeal and experience that unnerving, intense little moment of isolation from the entire world. It took me a few hours in the warm, sunny evening to feel at ease again in the community of men and resume my well-ordered, blissful - and I'm starting to suspect, increasingly blinkered - life.

10 April 2006

Clair de Terre

Maison de Radio France

Il y a quelques jours, à la faveur de recherches aléatoires sur le net, j’ai retrouvé dans les Archives de l’INA-GRM un morceau de musique électronique qui a hanté mon enfance. Il s’agissait de l’ancien indicatif de France Culture composé par Bernard Parmegiani, à qui l’on doit également le sublime glissando électro-acoustique des aéroports de Paris - que je pense avoir encore récemment entendu à Orly, auquel il va d’ailleurs comme un gant tant architecture et son y partagent le même élan futuriste, alors qu’à Roissy il semble avoir été remplacé par une petite mélodie simplette qui fiche le bourdon, et que j’associe à cet endroit angoissant et emblématique de l’État follement sécuritaire qu’est devenue la France. Ainsi donc l’indicatif de France Culture, petite pièce synthétique aérienne, pleine d’échos, de boucles et de réverbérations diffuses, contribua à donner à la station son caractère éthéré et mystérieux. Je l’écoutais seul dans ma chambre, moins attentif au contenu des programmes eux-mêmes qu’au travail de mise en onde et aux textures d’un univers sonore en tous points opposé au fatras commercial  prisé de mes parents, le son uniforme et abrutissant des radios dites 'périphériques'. Dans une manifestation précoce de dandysme je professais ouvertement mon attachement à un service public non affecté par la médiocrité générale et livré aux expérimentations sonores les plus obscures dans sa forteresse de verre et d’aluminium, l’ancienne incarnation du contrôle exercé par le pouvoir gaulliste sur les médias publics, où le ministre de l’Information devait même à l’origine avoir ses appartements, la Maison de la Radio, qui fut avec Créteil l’expérience architecturale la plus bouleversante de mon enfance - et tout aussi obsessionnelle.

Un esprit de modernité infinie venait de cette spirale de béton, l’épicentre de mon Paris imaginaire, et me parvenait jusque dans ma chambre où, l’oreille collée au transistor minuscule rapporté par le père de quelque station-service autoroutière, j’attendais. Longtemps je n’ai eu que des PO-GO pleines de parasites, la 'Modulation de Fréquence' et le confort d'écoute qu'un nom pareil ne pouvait que promettre étant arrivés bien plus tard dans le cadre d'un plan d'investissement technologique familial d'une rigidité effrayante. Ainsi donc, à heures fixes, j’attendais que la petite musique électronique vienne de Paris. Elle émergeait de longues plages de silence séparant deux émissions pendant lesquelles on laissait l’antenne livrée à elle même, c’est-à-dire à un vide sidéral traversé du fouillis de signaux lointains, ceux-ci ayant une valeur égale au 'contenu concret' qui n'en finissait pas d'arriver. Parfois tout restait dans un état d’indécision telle que la musique revenait une seconde fois dans un étirement temporel démesuré. C’est ce rapport très distendu au temps, ce continuum répondant à une logique étrangère aux impératifs de rendement et d’optimisation du temps d’antenne, qui faisait de France Culture un objet radiophonique unique et rétrospectivement d’une audace sidérante quand on pense à la cacophonie qui suivit. La station ne résista pas longtemps à la tentation du remplissage dans un paysage médiatique tourné sens dessus dessous. L’indicatif de Parmegiani disparut quelque part dans les années quatre-vingt, cette décennie de bruit et de fureur, pour être remplacé par des jingles un peu plus percussifs et enjoués. Même si la qualité de ses programmes reste à ce jour exceptionnelle, son format est en même temps devenu beaucoup plus lisse et conventionnel, le gros son FM et un débit égal et sans aspérités ayant à jamais mis å mal le trouble causé par un temps en décélération inexpliquée, des voix flottant entre les sexes, des étendues interstitielles et incertaines. La solitude et l’ennui de villes de banlieue délaissées par la grâce.