12 May 2012

Ame câline

Chochotte1

Notre école primaire était un havre de paix qui selon ma mère jouissait dans la ville d'une bonne réputation. Car tout comme banlieues nord et sud s'affrontaient dans son imaginaire dans une geste entre ‘gens bien’ et 'zonards', certains secteurs de notre propre cité concentraient à ses yeux toute la lie de la terre. Mais comme d’habitude le hasard avait bien fait les choses en nous parachutant dans un quartier sans problèmes apparents - ce qui vu le degré d'interaction des parents avec le voisinage n'avait rien d'étonnant: 'Nous, on se mêle de rien. C'est chacun chez soi' était dans leurs bouches un leitmotiv tenace et sans appel. Ainsi donc cette école bien fréquentée était divisée en deux bâtiments distincts, l'un pour les CP et les sections dites 'de perfectionnement', dont on disait ouvertement qu'elles accueillaient 'tous les mauvais', et l'autre pour les grandes classes, les deux étant connectés par un préaut où s'effectuait l'appel. Les pavillons aux proportions généreuses étaient entièrement ouverts sur le dehors, soit par des rangées de petites fenêtres rectangulaires enchâssées dans un maillage continu de béton, soit par de hautes verrières à lamelles laissant pénétrer à l’intérieur un maximum de lumière. Ces dernières étaient particulièrement vulnérables et faciles à enfoncer comme le prouvera des années plus tard la dévastation systématique des salles lors d’incursions nocturnes répétées, alors que l'école maternelle en préfabiqué était à son tour incendiée, les aquariums et les œuvres d’art des gosses intégralement cramés dans le sinistre, la douceur de ce petit monde irrémédiablement mise à mal. J'étais un enfant vivace et populaire, toujours entouré d'une bande de filles avec lesquelles nous répétions les chorégraphies vues le week-end chez Guy Lux ou les Carpentiers. Sylvie, Sheila et Cloclo étaient bien sûr nos favoris alors que Polnareff montrant ses fesses à la France, un galure à fleurs sur la tête, était encore ancré dans toutes les mémoires et que David Bowie trouvait en Patrick Juvet un joli clone nettement plus abordable pour nos shows de variétés. La vie était douce pour l'enfant star qui, virevoltant entre bête curieuse étourdissant les instits de son savoir et chéri de ses dames - un Felix Krull des cités - jouissait dans toute l'école d'un statut unique, inclassable, sa primauté érigée en droit absolu et inaliénable.

C'est ainsi que dans cette grande indifférenciation du désir je draguais ouvertement les filles, réussissant en cela l'exploit d'être ‘hétérosexuel’ avant que des cristallisations identitaires ultérieures ne me cantonnent à une catégorie exclusive et hermétique. Je me souviens de l'une d'elle, Corinne, qui à elle seule synthétisait tous les traits de la perfection: de jolies dents blanches bien alignées, des cheveux blonds ondulés et soyeux ainsi qu'un ciré vert pomme à fleurs qui dans ses couleurs sucrées rehaussait sa plasticité de poupée mannequin. Dans la cour de récré je n'avais d'yeux que pour elle et puisqu’en ce temps-là je ne doutais vraiment de rien décidai un jour de le lui faire savoir. C'est que je ne voyais aucune différence entre moi et les beaux gosses, participais des mêmes lois de l'attraction qui régissaient le monde. Un jour je lui fis suivre un billet doux à travers la classe avec 'Corinne je t'aime' inscrit dessus - ce qui la fit pouffer de rire. Je crois qu’elle en savait à mon sujet bien plus que moi, et elle m'ignora royalement le reste de l’année. Puis la rentrée suivante vint Sylvie, qui elle m'attirait pour d'autres raisons: elle avait toujours tout bon. Non seulement scolairement mais toutes ses affaires personnelles étaient du meilleur goût - ses feutres multicolores, sa trousse à stylos, son cartable avec Picsou cousu dessus, que je passais mon temps à mater. Je tannais ma mère pour avoir les mêmes mais, selon un principe étrange qui se démentirait rarement par la suite, finissais toujours avec la honte, les  copies toc du supermarché faisant triste mine face aux articles classe de Sylvie. C'était aussi à l'époque la mode des sabots danois, noirs à coutures blanches, que tous les beaux gosses arboraient du bout de leurs guiboles rachitiques. Moi je les avais assortis à un petit short court en éponge, ce qui dans la canicule de 1976 était aussi bath que nécessaire, et surtout devait rendre Lakhdar fou d'amour pour moi quand je lui montrais ma descente de reins. Désireux de dévoiler mon corps aussi à Sylvie, je l’invitais à plusieurs reprises à venir à la piscine le samedi avec mon père - ce qu’elle déclinait invariablement. Était-ce aussi pour l'épater que je décidai un jour d'intégrer la bande à Karim? Cette nébuleuse informelle de mômes était apparemment très redoutée et ne semblait rien faire d’autre que galoper d'un bout à l'autre de la cour en poussant des cris de Sioux. Je me souviens avoir été en tant que nouvelle recrue présenté à Karim, qui ne parut pas très impressionné par le truc qui se dandinait en minaudant devant lui. Je me joignis pour la forme à la queue du peloton, courus deux minutes avec la horde pour ne plus jamais réapparaître.

On sentait bien les choses se durcir à l'extrême fin de la décennie: le sport devenu obligatoire chaque après-midi - je m’obstinais à ne pas me mettre en tenue, résidu d'anciens privilèges qui n’avaient plus cours -, certains garçons se couvrant sur les jambes de poils sombres et fournis - ce qui me dégoûtait - et Sylvie finissant par confier à une copine qu’elle avait ses règles - une seule ne suffisait-elle donc pas? Sylvie faisait décidément tout mieux que les autres! Mon ciel s’obscurcissait densément avant la sidération finale des années de collège et c’est comme si la société entière avait choisi de sombrer avec moi tant l'atmosphère de la cité s’était détériorée. Le climat de méfiance entre communautés était devenu délétère, des rancœurs viscéralement racistes surgissant sans retenue dans les échanges familiaux. L'environnement bâti s'était lui aussi fortement dégradé dans un vandalisme généralisé et obscène, rien ne résistait dans la cité de verre à ces attaques d'une violence inouïe qui me rendaient toujours plus vulnérable. Dans ce contexte il devenait périlleux de me promener en short moulant vu les épithètes salées qui commençaient à fuser autour de moi: 'Hé, tantouze. Il est où ton mec?'. La première fois que j'entendis ce mot de la bouche d'une pétasse nommée Jennifer, j'en fus tétanisé de dégoût, ça sonnait comme 'ventouse', une chose franchement dégueulasse que j’étais censé être devenu. Je pense que cet instant fut inaugural et que rien par la suite n'y survécut... C'est pour cela que j'ai pas mal tremblé en regardant Tomboy de Céline Sciamma, qui nous est venu un an après sa sortie en France et avait été présenté dans la section Panorama de la Berlinale, avec en pendant - coïncidence de la programmation - un film allemand, Romeos, occupé lui aussi par le thème de la trans-identité et situé au tout début de l'âge adulte. Gravitant autour d'une bande d’enfants d’une douzaine d’années, Tomboy se place lui au point précis de basculement où le jeu mouvant des identités, la fantaisie de l'invention personnelle et la polyvalence du désir propres à l'enfance laissent brusquement place à la définition et la nomination univoques, l’espace d’un été vacillant à l’approche d’une rentrée scolaire dont on ne verra rien. C'est un film maigre qui ne s'encombre d'aucun détail qui puisse le faire dévier de sa trajectoire et qui laisse longtemps après sa fin une traînée de fragment solaire.

Dans sa compacité et son économie de moyens maximale Tomboy a pour unique cadre une banlieue indéfinie, assoupie dans le calme estival d'une résidence privée tapie dans la luxuriance de forêts et de plans d'eau - le milieu idéal auquel mes parents aspiraient pour effacer le stigmate de leur jeunesse en HLM. Déjà Naissance des Pieuvres, le premier film de la réalisatrice, se déroulait à Cergy, le modernisme cool de ses villages urbains alangui les soirs d'été dans une poétique de ville nouvelle toute rohmérienne (L'Ami de mon Amie avait été filmé dans les complexes résidentiels flambant neufs et les centres de plaisance de la jeune préfecture). Ça sent partout le neuf, la caméra s’attardant en silence sur les intérieurs, la sensualité des matériaux, et rendant délicieusement tangible la prise de possession d’un nouvel espace dans la torpeur statique des vacances d'été. Après notre déménagement en banlieue lointaine je rêvais d’un nouveau départ incognito loin de la cité, imaginais qu'avec la fin des tourments la normalité de mon enfance serait rétablie sans comprendre que j'en savais déjà beaucoup trop. Et tout comme pour Laure-Michaël c'est la question de mon acceptation par les autres qui s'est immédiatement posée. Lui s'en sort d'ailleurs magistralement au jeu de l'intégration: il n'a aucun problème à être sélectionné dans les équipes de foot, crache par terre, est estimé de ses potes comme le cool cat du gang et épate les filles, avec la petite Lisa s’auto-décrétant chérie en titre dès son arrivée. J'y étais aussi parvenu avec les voisins du dessous, deux super beaux keums qui en jetaient avec leurs fringues classe et aux côtés desquels j'étais fier d'être vu, jusqu'au jour où ceux-ci réalisèrent que leur réputation avait davantage à en souffrir et se détournèrent de moi. Mais dans Tomboy l'ordre de genre savamment construit par Michaël est constamment menacé d'exposition - lorsqu'il est supris dans les bois en train de faire pipi accroupi ou que le zizi en pâte à modeler glissé dans le slip de bain risque à tout moment de se faire la malle -, avec la perspective de la rentrée scolaire prochaine agissant comme facteur majeur d'anxiété, une menace sourde planant sur tout le film derrière les jours ensoleillés comme un bulldozer s'avançant implacablement pour tout emporter, et à quelques heures de laquelle l'action s'arrête net. On ne sait pas ce qui s'y passera dans cette école, et c'est sans doute l'un des tours de force de ce film que de présenter des situations d'une violence glaçante dans la douceur aimante du cocon familial, des civilités entre voisins et la sérénité radieuse d'un bel été bruissant.

Sur ce registre c'est bien la scène du port de la robe qui est la plus terrible, rituel d'une humiliation insoutenable et limite hallucinante tant la mère, dans le calme méthodique qu'elle y emploie, est déterminée à réinstaurer l'ordre hégémonique, tour à tour empreinte de bienveillance complice envers sa fille ('C'est pour toi que je le fais, ça pouvait pas durer') et d'égard embarrassé pour ses voisines d'immeuble. Et cette robe, un truc bleu immonde à manches ballon, c'est vraiment pousser le vice très loin... Ma mère, sa lubie c'était la raie au milieu. Un jour elle m'avait presque baffé avec la photo de classe après s'être aperçue que je m'étais improvisé une raie sur le front qui selon elle me faisait ressembler à une fille alors que les autres garçons arboraient uniformément une frange bien droite. C'était une rage froide, quelque chose de rentré et venant de très loin, tout comme la mère de Michaël-Laure découvrant sa subversion d'identité, verse des larmes amères les mâchoires serrées. Être assimilée aux zonards pour cause de vie en cité est une chose, mais se retrouver avec un garçon-fille passant son temps à faire des grâces devant tout le voisinage en est une autre, manifestement plus dure à encaisser. C'est étrange, cette ambiguïté des mères, animées d'un amour inconditionnel et pourtant terrorisées à l'idée de trahir l'idéal de conformisme familial, de respectabilité vis-à-vis des autres mamans dont on craint le jugement, comme s'il n'existait transgression plus grande que de faire disjoncter les normes de genre et renverser l'ordre symbolique qui régit la reproduction des rôles sociaux. Comme le déclarait avec justesse Céline Sciamma à Libé, les parents, loin de représenter des instances immuables d'autorité et de normalisation, sont eux aussi traversés de questionnements concernant leur identité sexuelle et leur rôle dans l'entité familiale qu'ils ont constituée. Plus tard, la mise à nu de Michael dans les bois par les membres de la bande est tout aussi cinglante de sobriété: ici encore aucun déluge d'insultes ou de coups, seuls quelques gestes nets et définitifs suffisent à rétablir le sens et la cohésion de groupe dont la dissolution avait failli être précipitée par la présence d'un corps étrange. Lisa, la petite amoureuse, résume tout à elle seule dans un regard où se mélangent peine, mépris et défiance, avant pourtant de refaire surface dans les dernières minutes du film, apparemment apaisée et prête à véritablement connaître son ami-e. Elle lui demande simplement son nom et c'est peut-être ici que se trouve la seule longueur de Tomboy - seulement quelques secondes, mais elles sont cruciales. On se surprend alors à imaginer que le silence tombe précisément là avant toute réponse, que Michaël ne se reconfonde avec Laure puisque maintenant bien au-delà de ça. Que la plongée dans un futur multiple soit totale.

24 April 2012

Cruel and Tender

 

Let's dance, for fear your grace should fall
Let's dance, for fear tonight is all

 

E+CFlat22

Comme toujours en arrivant à Orly j'ai préféré prendre le 183 vers la Porte de Choisy. C'est sans doute la façon la plus lente de gagner le centre mais le bus express, qui prend directement l'autoroute, ne donne jamais grand-chose à voir. Car j'aime me retrouver au contact de Paris en traversant cette portion de banlieue sud, qui même si seulement large de quelques kilomètres, défile suffisamment lentement pour me donner le plaisir de l'observation, le temps de me laisser imprégner du sentiment d'être à nouveau là, rattrapé par un passé que chaque détail microscopique ravive. C'est toujours avec trépidation qu'une fois le complexe de l'aéroport passé avec ses énormes hangars à demi désaffectés, je pénètre dans les premiers quartiers d'habitation, des lotissements ouvriers de petits pavillons lugubres, cadre rêvé de Série Noire me rappelant le minuscule appartement de ma grand-mère où flottaient des odeurs de pots de chambre javellisés, avant que n'apparaisse dans l'énormité de ses empilements la Cité des Aviateurs - c'est toujours Orly -, dont les tours sont en cours de rénovation. Elles me paraissent démesurées dans ce gigantisme typiquement français qui ne sait où s'arrêter, avec leurs verrières de cages d'escaliers dévalant sur toute la hauteur. Je regarde les gens avec insistance, qui reviennent des courses ou rentrent exténués du travail un jour normal de semaine. Ils m'intriguent, eux qui sont restés là tout ce temps, qui ont changé avec le pays. Un groupe de trois laskars passe de l'autre côté de la rue, survêts blancs et doudounes sombres, ils viennent de se faire raser la tête, je le vois immédiatement. Eux n'étaient même pas nés quand je suis parti. Ils habitent un pays que je n'ai en fait jamais connu, la France in absentia, dont j'ai longtemps voulu occulter l'existence. Je voudrais leur parler, à eux et à eux seuls, et qu'ils me racontent l'histoire manquante.

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24 May 2011

Soupe populaire

'Les vespasiennes dans ce désert sont dejà radieusement ouvertes
et miraculeusement vides.'

(Hector Zazou, 'La Soupeuse', La Perversità, 1979)

 

Pissotière at Senefelderplatz, Prenzlauer Berg

La pissotière de Senefelderplatz est une petite curiosité héritée d'un temps lointain. Située juste au bord de Schönhauser Allee à l'épicentre d'un Prenzlauer Berg flambant neuf après des années de gentrification intensive, l'édicule octogonal en fonte a fière allure avec sa géométrie dépouillée et la discrétion de son ornementation néo-classique, un chef d'œuvre de fonctionnalisme qui dans son ouverture - l'intérieur est masqué de la rue par une sorte de paravent surmonté de lanternes - sa facilité d'usage et sa gratuité reste à ce jour un modèle incontestable de civisme municipal - du moins pour les hommes, dont la mainmise séculaire sur l'espace public est exemplairement incarnée là. Il en reste à Berlin quelques dizaines en plus ou moins bon état selon les aléas d'une gestion dorénavant privée, proprettes comme sur les très désirables Gendarmenmarkt et Chamissoplatz, ou crades-alternatives à Friedrichshain - celle de Boxhagener Platz est massive et divisée en deux moitiés Damen & Herren, fait datant vraisemblablement de la DDR et de son égalité des sexes proclamée à l'envi par le régime. Le Pissoir de Senefelderplatz, si parfaitement rénové qu'il en paraît plastique, sent lui toujours bon le détergent et le granite sombre des urinoirs est du plus bel effet contre le vert pimpant de l'intérieur. En somme, cette vespasienne bien élevée, loin d'horrifier les jeunes familles bourgeoises du quartier qui, dans la morgue inébranlable d'une classe certaine de son bon droit, sont toujours promptes à combattre la moindre nuisance à leur rêve de pouponnière géante, s'inscrit harmonieusement dans un cadre architectural restauré avec goût et normalisé dans l'obturation presque totale de ses vides, sorte d'haussmannisation après l'heure dans le triomphe d'une urbanité centrée sur un idéal de plénitude familiale, un déluge de bienséance Biedermeier en plein Ost-Berlin. Mais il flotte toujours autour de ces lieux le goût de désirs anciens et élémentaires, une mémoire sulfureuse de cette 'homosexualité noire' chère à Hocquenghem et pas du tout gentille comme le voudrait l'assimilationnisme contemporain. La résonance collective des chiottes publiques dans la culture gay est telle qu'un Pissoir à l'ancienne a été en partie reconstitué en plein Lab, le plus grand brassage de perversités qu'ait jamais connu Berlin, avec ornements originaux et tags bombés pour en rehausser l'authenticité. À l'intérieur les mecs pissent au travers d'une grille dans la gueule de ceux attendant dessous et dans ce Fun Palace du folklore pédé l'objet, qui fait directement face à une longue rangée de glory holes, est arraché de son contexte d'origine pour être à nouveau investi de la mémoire de ses détournements passés [1].

Certes le choix en apparence infini du Net et la quasi-immédiateté des contacts qui s'y nouent rendent un peu dérisoire la drague à la papa dans les courants d'air et rédhibitoire l'attente d'une hypothétique apparition à l'urinoir voisin. Stupéfiantes ces chorégraphies d'un autre âge que Laud Humphreys décrit dans son classique 'Tearoom Trade' [2], ouvrage aridement sociologique mais légendaire dans son audace méthodologique, qui décortique les rites d'interaction et la complexité des jeux de rôles sexuels dans le microcosme des toilettes publiques d'une ville américaine lambda au milieu des années soixante tout en dressant une typologie détaillée de ces hommes, souvent respectables pères de famille, risquant l'arrestation et le déclassement social pour l'enivrement d'une vision défendue [3]. À présent l'immense self service des résaux électroniques nous donnent le sentiment d'un contrôle absolu dans nos choix de partenaires, les détails de l'échange érotique étant souvent intégralement scriptés à l'avance. C'est cette illusion d'intimité et l'homogénéisation du désir dans la mise à distance de l'autre que Tim Dean passe au crible dans Unlimited Intimacy, essai vertigineux sur la culture du barebacking à San Francisco: s'appuyant sur les écrits de Samuel Delany sur la gentrification et la provincialisation de New York City sous le coup des politiques de zero tolerance et de disneyification édictées par Rudy Giuliani [4], il élabore toute une éthique de la drague et du sexe public comme mode de vie et ouverture maximale à une altérité pure, c'est-à dire délestée de toute forme d'identification (donc de nomination) réductrice [5]. Avant la réappropriation revanchiste de Times Square, ses cinémas porno, sex-shops et backrooms étaient le site d'une écologie du désir ouverte à toutes les (im)probabilités et permettant l'accès au plaisir entre hommes de groupes généralement invisibilisées - men of colour, working class gays - contacts interclasses redoutés par une société blindée de toutes parts et déstabilisation de l'ordre social à prévenir à coups de discours ultra-sécuritaires. Michael Warner fait état de la même collusion entre redéveloppement urbain, aseptisation d'amusement park au profit de familles sans reproches (à savoir blanches, de classe moyenne et monogames) et aspirations d'une large frange de la communauté gay au bohneur privatisé du mariage, homonormativité à mille lieues des histoires de touche-pipi et calquée sur les valeurs conservatrices majoritaires, au détriment de sexualités dissidentes, non-normatives et proprement queer [6].

Dans la même optique, la disparition ignominieuse des tasses parisiennes moins de vingt ans auparavant relèverait-elle, sous couvert de mesures de salubrité publique, des mêmes mécanismes de régulation sociale, de contrôle et de privatisation du désir errant? De même que sur Times Square, certaines confusions des genres dans les relents âcres de vieille urine étaient-elles un défi lancé aux ségrégations d'une société structurellement discriminatoire? Évidemment elles ne payaient pas de mine les vespasiennes à la française et loin de l'élégance wilhelminienne des créations berlinoises se résumaient bien souvent à un tambour aveugle monté sur piquets et peint d'un vert glaireux. C'est en tout cas ce à quoi ressemblait celle de la rue Bobillot que j'apercevais souvent dans mon enfance lors de nos redescentes vers la banlieue ('c'est plein d'vieux satyres', se permettait même de commenter ma mère). La seule pissotière à avoir inexplicablement survécu à l'hécatombe se trouve face à la Prison de la Santé (un rien dissuasif) et avec ses deux places séparées d'une cloison (une 'causeuse' dans la terminologie des connaisseurs) semble peu pratique pour même un début de tentative d'approche, alors que la plus culottée était carrément enchâssée dans le mur d'entrée des Tuileries en contrebas de la Terrasse du Bord de l'Eau - le comble du vice! Il aura pourtant fallu attendre vingt ans pour les voir complètement disparaître, du premier arrêté de 1961 - contemporain de l'Amendement Mirguet classant l'homosexualité au rang des 'fléaux sociaux' au même titre que l'alcoolisme et la tuberculose et pénalisant plus lourdement le sexe public entre hommes - au coup de grâce hygiéniste des sanisettes Decaux, sortes d'abris antiatomiques coulés d'un bloc dans le béton mais faciles à entretenir, payants (1 franc) et surtout monoplaces [7]. Maintenant il paraît même qu'on y passe de la musique, peut-être les plus grands tubes de George Michael, grand amateur d'impromptus latrinaires [8]... Selon Roger Peyrefitte qui loin des éphèbes antiques y a consacré tout un texte [9], les tasses situées à proximité des casernes et des usines furent les premières à être démantelées - les classes subalternes étant notoirement hypersexuées et incontrôlables mieux valait sans doute les préserver en priorité des dangers d'inversion émanant des cloaques. Ainsi les folles chics gardèrent les leurs plus longtemps comme la fameuse 'Baie des Trépassés' du Trocadéro - 'baie' étant le terme en vogue dans le 16ème - où il est arrivé de trouver au petit matin des macchabées le nez dans leur pisse [10]. Et on frissonne encore à l'évocation de 'La Sanguinaire', ainsi nommée parce que face à l'Institut National de Transfusions Sanguines [11].

Sablières du Quai de Tolbiac, Paris

Heliogabale agenouillé devant une pissotière, Boxhagener Platz

Et pourtant les tasses auront entre-temps connu leur âge d'or. Les témoignages émus abondent pour décrire ce qui s'apparentait à un véritable Fire Island local et relever l'inhabituelle mixité sociale des hommes qui les fréquentaient. Car à l'instar des établissements de Times Square les pissotières municipales étaient le théâtre de contacts entre catégories que les blocages sociétaux n'auraient jamais rendu possibles autrement: le doyen de fac pouvait cotoyer dans la 'circulaire' du coin (tasse à trois places dont celle du milieu était, on le comprend, particulièrement prisée) l'ouvrier du bâtiment, la folle évaporée dans les effluves d'Eau Sauvage et surtout de nombreux hommes mariés faisant un crochet avant que leur train de banlieue ne les ramène à la respectabilité familiale, en somme tout un petit monde réuni dans sa ginette de façon démocratique et dans le même abandon et court-circuitage des barrières socio-culturelles. Au plus fort des activités du FHAR en 1971-72, baiser dans les tasses était érigé en acte quasi-révolutionnaire dans le mouvement radical de politicisation de ce qui jusqu'alors ne relevait que de la sphère privée. C'est à ce moment qu'émergent dans le discours érotico-activiste 'les Arabes' dont la présence aux urinoirs a l'air d'en avoir ravi plus d'un [12]. Force de travail sur laquelle se sont édifiées les Trente Glorieuses, parqués en bidonvilles et cités de transit avant de jouir du luxe de HLM déjà en pleine décrépitude, invisibilisés car en sursit et à tout moment susceptibles de rentrer au pays, ils conservent dix ans après la fin du déferlement de haine anti-Arabe que fut la Guerre d'Algérie leur statut de colonisés dans une mise à distance et infériorisation mêlées à une fascination érotique trouble, l'articulation des enjeux de pouvoir, de race et de sexualité restant encore dans la société française largement inexplorée, c'est le moins qu'on puisse dire. L'Arabe en tant qu'objet érotisé servant un agenda politique radical revient d'ailleurs régulièrement dans les prises de position du FHAR, qui fait là d'une pierre deux coups tout en prétendant de sa position de centralité parler au nom d'autres populations opprimées: briser le tabou autour du sexe entre hommes et revendiquer l'amour trash avec les anciens colonisés [13], discours qui, malgré ses prétentions à renverser l'ordre patriarcal hétéro-flic et raciste, reprend à son compte la vision commune de l'Arabe construit comme bête de sexe prédatrice et incontrôlable, comme le souligne Maxime Cervulle dans ses recherches sur la pornographie ethnique gay française [14]. Bien après la disparition des vespasiennes ce désir non-canalisé continuaient de circuler dans les derniers interstices d'une ville en mutation accélérée. Avant de devenir la Cité de la Mode et du Design avec son toit vert pomme tarabiscoté, les Grands Magasins du Quai d’Austerlitz étaient un énorme cube de béton délabré et par endroits muré. Ses baies de déchargement donnant sur la Seine avaient des airs de docks abandonnés, de port de San Francisco les jours maussades, avant la tombée du soir où les bagnoles roulaient au pas et pleins phares le long du quai et illuminaient les mecs adossés aux piliers. Les berges de Tolbiac leur ont ensuite succédé, point terminal de Paris avant sa dissolution dans son envers cauchemardesque et fantasme ultime, vestige des anciennes industries portuaires dominé par les appartements de luxe de Paris Rive Gauche, dernier projet gigantesque de régénération et restructuration intra-muros. On y vient de banlieue, les voitures se garent en bas des rampes d'accès pavées. Seul le grondement continu du Périphérique parvient jusque là. La Seine grise défile sous les arches du Pont National tout en vieille meulière, cette meulière de région parisienne dont on construisait les pavillons de banlieue, les bastions, les Fortifs qui servaient à la défense illusoire d'une ville se voyant en état de siège permanent. Là il y a des rebeus qui attendent l'après-midi assis entre les grandes sablières rouillées ou au pied des grues, on sait qu'on les trouvera là, et sur les murs de béton d'énormes bites tracées à la craie signalent le rêve de masculinité pure et incompromise.

En gravitation autour des édicules apparaissent aussi à cette époque les créatures ultimes de ce monde crépusculaire, dont les pratiques érotiques centrées sur les tasses restaient submergées et invisibles aux non-initiés, micro-culture devenue légendaire dans la mythologie d'un Paris interlope. Les soupeuses et leurs homologues masculins, qui au tout-venant devaient avoir l’air de nourrir les pigeons, pénétraient discrètement dans les toilettes inocuppées pour déposer au sol des morceaux de pain qui étaient après plusieurs heures de passages suffisamment imbibés pour être consommés, d'où le nom donné à cette communauté secrète dont l’adoration des sexes d'hommes anonymes allait jusqu’à l’absorption de leurs sécrétions mêlées dans la mie souillée, friandise trempée qui, comme le dit la chanson, 'fleure ah si bon l'ammoniaque pourrie'. Étrangement la soupeuse semble bien chez elle dans cet espace-temps particulier, la France un peu vieillote et défraîchie des années Giscard. Paris dans les années soixante-dix avait encore quelque chose de très flottant dans sa grandeur fanée et crasseuse, puante à plein nez, poreuse et éventrée par les chantiers. Son cœur-même était évidé, le Trou des Halles où rôdaient les premiers punks, l'îlot insalubre du plateau Beaubourg respatialisé par Matta-Clark, l'insurrection libertaire de Themroc sur fond de liquidation des quartiers populaires. Une atmosphère de chiottes pas nettes et de voyeurisme imprègne aussi Une sale Histoire de Jean Eustache, filmé alors que les tasses vivaient leurs dernières heures. Dans un récit en diptyque où les mêmes événements sont retracés par deux personnes différentes, Michael Lonsdale parle face à une assistance féminine subjuguée d’un rade parisien que les clients fréquentent exclusivement pour aller observer par dessous la porte des WC les femmes en train d’uriner, société secrète de mateurs où l'ordre de descente au sous-sol est régi par tout un jeu de regards et de reconnaissance mutuelle implicite. Les soupeuses se reconnaissaient-elles à proximité des rotondes vertes dans la poursuite de leurs fantasmes de dévoration? On voudrait pouvoir imaginer un visage à ces silhouettes fuyantes les après-midis d'orage, des femmes élégantes d'un certain âge vêtues de noir venant recueillir en douce la substance pâteuse transfigurée par des dizaines d'hommes, regagnant leurs appartements bourgeois pour l'ingérer lentement devant le journal de Roger Gicquel, et bientôt emportées avec les lieux mêmes qui avaient généré tant de plaisir.

Comme l'écrit Michael Warner, la volonté de neutraliser la sexualité d'autrui est à la mesure du désir et de la terreur de la perte de contrôle qu'elle inspire, la frontière entre désir et dégoût étant pour le moins ténue [15]. Sites de débordements socialement stigmatisés où la confusion de l'informe et de la dissolution des identités sexuelles établies (à commencer par la binarité homo-hétéro, irrémédiablement mise à mal), classes, races et générations, les pissotières font planer la menace d'une implosion généralisée de l'ordre dominant. Leur destruction et leur remplacement par des blockhaus étanches et opaques signalent la restauration de limites sociales brouillées par une interpénétration dangereuse et menacées de décomposition (tant par la promiscuité des pratiques que les miasmes) et se trouvent être contemporains de l'émergence de la scène gay mainstream au début de la nouvelle décennie. La prolifération d'établissements commerciaux dans un Paris toiletté et de plus en plus ouvertement voué à la consommation touristique inaugure un mode de socialisation plus institutionnalisé - les cafés ouverts sur la rue contribuant à la jolité ambiante et les backrooms importées des États-Unis circonscrivant des pratiques sexuelles potentiellement transgressives à l'intérieur de lieux désignés et contrôlables - marquent le début d’une normalisation spatiale croissante et d’une cristallisation d’identités précisément délimitées [16]. Car pour les jeunes mecs fréquentant le Broad en 1982, tous muscles dehors et casquette de mataf à la Brad Davis rejetée en arrière, les tasses ne devaient évoquer rien de plus qu'un monde trouble déjà distant, de descentes de flics, de loulous casseurs de pédés et de vieux salopards en slip kangourou, à des années lumières du monde mirifique des Halles électrisées par le nouveau Forum et du Marais où une culture de plus en plus normative, concurentielle et excluante se présentait comme l'apothéose des combats de libération [17]. Et si elles étaient encore des nôtres, les soupeuses, dernières héroïnes d'un temps échoué, seraient en France depuis longtemps tombées sous le coup des lois successives pour la sécurité intérieure au même titre que les travailleuses du sexe repoussées dans les bois de province ou autres squatteurs de cages d'escalier. Je leur propose donc l'exil sur Senefelderplatz où trône une pissotière rutilante et refaite à neuf, qui au moment de mes passages n'est jamais le theâtre de rien. Peut-être un lieu de désir en attente de résurgence dans une ville dont on est entre-temps bien déterminé à combler les vides un à un [18].

 

[1] Sur la reconstitution à l'intérieur des sex-clubs gays de lieux extérieurs érotisés dans le fantasme de danger qu'ils véhiculent: Allan Bérubé, 'The History of Gay Bathhouses', in Colter et al., Policing public Sex: Queer Politics and the Future of AIDS Activism (Boston: South End, 1996), 201-2.

[2] Laud Humphreys, Tearoom Trade: a Study of homosexual Encounters in public Places (London: Gerald Duckworth & Co, 1970). Traduit en français par Henri Peretz sous le titre: Le Commerce des Pissotières. Pratiques homosexuelles anonymes dans l'Amérique des Années 1960. Préface d'Éric Fassin (Paris: La Découverte, 2007).

[3] La 'folle des pissotières', l'une des quatre catégories définies par Humphreys, était l'objet d'un rejet généralisé de la part des autres 'usagers' en raison de sa propension au scandale et de son goût excessif pour les loubards. Sur la folle comme repoussoir et figure ultimement subversive: Jean-Yves Le Talec, Folles de France. Repenser l'Homosexualité masculine (Paris: La Découverte, 2008).

[4] Samuel R. Delany, Times Square Red, Times Square Blue (New York: New York University Press, 1999).
Le cas tout aussi violent du West Village et de ses jetées sur l'Hudson relève des mêmes politiques municipales répressives avec une dimension ouvertement raciste: 'Queers hanging out in public were once considered a staple of West Village culture. Yet within the climate of the Giuliani/Bloomberg "quality of life" crusade, the presence of gender insubordinate young Black and Latino queer youth, as opposed to white men with moustaches, is often viewed as a problem... "They disproportionately target queer youth of color. It's resulting in increased prison populations of queer youth just for loitering or urination on the streeet."' Benjamin Shepard, 'Sylvia and Sylvia's Children: a Battle for a queer public Space', in Mattilda Bernstein Sycamore (ed.), That's revolting! Queer Strategies for resisting Assimilation (New York: Soft Skull Press, 2008), 123-40. Le texte comprend également un historique clair de la politique urbaine de Giuliani et de ses répercussions sur les communautés directement visées.

[5] 'This perspective on erotic impersonality qualifies as ethical by virtue of its registering the primacy not of the self but of the other, and by its willingness to engage intimacy less as a source of comfort than of risk.' Tim Dean, Unlimited Intimacy. Reflections on the Subculture of Barebacking (Chicago: The University of Chicago Press, 2009), 211.

[6] Michael Warner, The Trouble with Normal. Sex, Politics, and the Ethics of Queer Life (New York: Free Press, 1999).

[7] Sur l'universalité du droit de pisser et l'aveuglement délibéré des édiles aux besoins fondamentaux de sections entières de la population (femmes, SDF): Julien Danon, 'Les Toilettes publiques. Un droit à mieux aménager' in Droit Social, nº1 (2009), 103-10.
Aux États-Unis, le groupe activiste PISSAR (People in Search of Safe and Accessible Restrooms) vise à rapprocher dans ses revendications des catégories (genderqueer folk, personnes à mobilité réduite) exclues d'une normalisation architecturale au service d'un ordre hégémonique de division des genres et d'un corps considéré comme universel: Simone Chess, Alison Kafer, Jessi Quizar & Mattie Udora Richardson, 'Calling all Restroom Revolutionaries!', in Bernstein Sycamore, op. cit., 216-35.

[8] Après s'être fait gauler en avril 1998 dans une pissotière de Beverley Hills par un jeune flic en civil auquel il s'était exhibé et avoir dans la foulée ému toute l'Angleterre, George a dû venir s'expliquer en prime-time sur la BBC. Juste après l'incident, The Sun en faisait sa une en titrant: 'ZIP ME UP BEFORE YOU GO GO'. Le flic a quant à lui tenté de saisir la justice pour stress post-traumatique - en vain.

[9] Roger Peyrefitte, Des Français (Paris: Flammarion, 1970).

[10] Anecdote citée dans: Frédéric Martel, Le Rose et le Noir. Les Homosexuels en France depuis 1968 (Paris: Éditions du Seuil, 2008), 125-8.

[11] Merci à Ralf Marsault pour ce détail inédit.

[12] 'L'amour avec les Arabes, c'est la rencontre de deux misères sexuelles. Deux misères qui se branchent l'une sur l'autre... C'est aussi ma misère sexuelle. Parce que j'ai besoin de trouver un mec tout de suite. On est obligé parce qu'on est dans une situation pourrie.' Philippe Guy, 'Les Arabes et nous' in Recherches, 'Trois Milliards de Pervers', 1973. Cité dans Martel, 127.

[13] Voir le détournement du Manifeste des 343 pour la légalisation de l'avortement: 'Nous sommes plus de 343 salopes. Nous nous sommes fait enculer par des arabes. Nous en sommes fiers et nous recommencerons. Signez et faites signer autour de vous.' Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire, Rapport contre la Normalité (Paris: Champ Libre, 1971), 104. Ou encore cette scène de baise furtive et violente entre un adolescent et un Arabe croisé dans la rue: 'Tant pis, le type en question, il avait une sale gueule d’arabe, son parfum, c’était pas précisément la rose, mais il en avait sa claque des solitudes de moine... D’abord, il l’a suivi jusqu’à un vieux ciné... Les spectateurs, dans le noir, ils se tapaient du western, l’autre, dans les chiottes, il essayait de se taper le gamin. Mais ça puait... S’étaient foutus à poil tous les deux. L’autre, il agitait sa queue avec un méchant sourire. Ça l’amour avec un homme, ben merde. Et il insistait, l’arabe, il essayait de le foutre sur le ventre, il lui bavait dessus des bons crachats bien huileux. S’est fichu en rogne d’un seul coup. Trop récalcitrant à son goût, finie la rigolade, une bonne paire de tartes et terminée la comédie. ('15 berges', ibid., 102-3).

[14] Cervulle débusque la dimension homonormative du discours du FHAR sur les immigrés d'origine maghrébine et déstabilise une position blanche/mâle/de classe moyenne universalisée et perpétuant, par l'objectification érotique et la prétention de rendre compte de l'expérience subjective d'hommes réduits au silence, les stéréotypes d'hypersexualité (nécessairement active) et de violence: 'Thus "gay pride" for these FHAR members meant a false transgression of white middle-class norms that, far from questioning the commodification of Arab bodies, transforms it into a "necessary" sign of value for so-called revolutionary politics.' Maxime Cervulle, 'French Homonormativity and the Commodification of the Arab Body', in Kevin P. Murphy, Jason Ruiz & David Serlin (eds.), Queer Futures. Radical History Review, nº100 (Durham: Duke University Press, 2008), 176.

[15] Warner, op. cit., 1. 'Sooner or later, happily or unhappily, almost everyone fails to control his or her sex life. Perhaps as compensation, almost everyone sooner or later succumbs to the temptation to control someone else's sex life. Most people cannot rid themselves of the sense that controlling the sex of others, far from being unethical, is where morality begins.'
Dean part des idées développées par Warner pour aborder la dissolution des limites et le conflit entre identité et désir dans une perspective psychanalytique: 'My libidinous thoughts may be controlled by regulating how others are permitted to exercise their bodily freedoms. The integrity of my consciousness demands that others' liberty be curtailed.' Dean, op. cit., 27.

[16] Un processus de normalisation manifestement déjà enclenché du temps de la rue Sainte-Anne: 'La folle traditionnelle, sympathique ou méchante, l'amateur de voyous, le spécialiste des pissotières, tout cela, types hauts en couleur hérités du dix-neuvième siècle, s'efface devant la modernité rassurante du (jeune) homosexuel (de 25 à 40 ans) à moustache et attaché-case, sans complexes ni affectation, froid et poli, cadre publicitaire ou vendeur de grand magasin, ennemi des outrances, respectueux des pouvoirs, amateur de libéralisme éclairé et de culture. Finis le sordide et le grandiose, le drôle et le méchant, le sadomasochisme lui-même n'est plus qu'une mode vestimentaire pour folle correcte... Un stéréotype d'Etat... remplace progressivement la diversité baroque des styles homosexuels traditionnels... Le mouvement est lancé d'une homosexualité enfin blanche, dans tous les sens du terme... Et chacun baisera dans sa classe sociale, les cadres moyens dynamiques respireront avec délices l'odeur d'after-shave de leur partenaire... Le nouveau pédé officiel n'ira pas chercher d'inutiles et dangereuses aventures dans les courts-circuits entre les classes sociales.' Guy Hocquenghem, Libération, 29.03.1976. Cité dans Martel, 285-6.
Sur les liens intrinsèques entre espace urbain, identitité gay et visibilité: Michael D. Sibalis, 'Paris', in David Higgs (ed.), Queer Sites. Gay urban Histories since 1600 (London, New York: Routledge, 1999), 10-37. Pose la question de l'homogénéisation des identités dans un espace ultra-commercialisé et les exclusions - relatives à l'origine sociale, l'apparence physique, l'âge, etc. - que celle-ci entraîne.

[17] Jeunisme et racisme ont très tôt fait des émules sur la nouvelle scène, comme au King Night Sauna de David Girard dont l'entrée était interdite aux plus de 40 ans et aux 'étrangers'. Martel, op. cit., 266.
Sur la complexité de la situation des beurs gays de banlieue dans le milieu pédé parisien: Franck Chaumont, Homo-Ghetto. Gays et Lesbiennes dans les Cités: les Clandestins de la République (Paris: Le Cherche Midi, 2009).

[18] Un essai brillant sur les vides structurant (de moins en moins) Berlin et leurs usages informels: Kenny Cupers, Markus Miessen, Spaces of Uncertainty (Wuppertal: Verlag Müller + Busmann, 2002).

06 March 2011

A Sugar Daddy like You

 

He has seen a million ugly scenes
Places where men droop with mould
The backrooms, where soiled goods are sold
Seen with opened eyes since frail fifteen

(Marc Almond, The Hustler)

 

Chambre au Stockholm Hotel, Schöneberg

Comme toujours je veillais à ne pas être le dernier à partir. Les dimanches après-midi au bordel ont tendance, il est vrai, à se terminer tôt et les départs à se faire par vagues subites. On se retrouve alors seul avec le sentiment pénible d'avoir raté la fête. Lui, je l'avais remarqué à plusieurs reprises, un grand barbu barraqué à poil en train de se branler au milieu du bar. Il était bien monté et savait se poster aux bons endroits pour en faire profiter tout le monde. Je l'observais de ma lucarne, l'un des nombreux trous percé dans la paroi où de temps à autre les mecs venaient au petit bonheur la chance se faire sucer. Une fois sorti je l'ai aperçu au milieu du terrain vague qui borde Berghain. Il semblait attendre quelqu'un et dans mon ébriété avancée il était évident que c'était moi. Nous avons marché ensemble dans la boue épaisse, moi déterminé à le suivre chez lui, lui tenant des propos confus et se comportant de façon erratique, me laissant penser qu'il n'avait pas absorbé que de l'alcool. Cela ne m'empêchait pourtant pas de jouer les fiers-à-bras et de lui chauffer la queue sur le quai du U-Bahn direction Samariterstrasse. Une fois chez lui il se mit à me dessaper en vitesse et à me travailler le cul. Lui disant que je ne pratiquais pas le bareback il m'ordonna de quitter immédiatement l'appartement. En moins de cinq secondes je me retrouvai à dégringoler les escaliers dans le noir sans même avoir dit un mot. Dehors il faisait un froid glacial, je me sentais vidé et désorienté d'avoir subitement dû m'arracher à son intimité, même à ce point frelatée. C'était dimanche soir, la fin d'un weekend qui se terminait comme beaucoup dans l'incertitude. Les rues sombres et impersonnelles ne promettaient plus aucun amour, il était déjà tard. Déchiré entre rage, tristesse et dégoût je passai devant le Liebig 14, squat évacué quelques jours plus tôt dans un déploiement policier délirant. Des fourgons des brigades anti-émeutes stationnaient encore à l'angle en cas de nouveaux débordements.

L'événement, même s'il fut vite dissout dans le jour revenu, entra en résonance avec d'autres d'une dureté égale. À la Berlinale deux semaines plus tard passait un documentaire superbe de Rosa von Praunheim sur la prostitution masculine à Berlin, 'Die Jungs vom Bahnhof Zoo'. La gare - depuis des décennies connue pour ses rent boys et autres fugueurs en rupture familiale - est pour le cinéaste le point d'ancrage de trajectoires multiples traversant Berlin de part en part et déroulant jusqu'à Vienne une litanie d'enfances fracassées, d'exil et de prédation sur fond de conflits armés et de grand brassage européen des biens et des corps. Les moments les plus troubles se passent toutefois à Schöneberg où toute une scène composée de jeunes Roumains et de gentils papys gâteau brûlés aux UV (comme il se doit dans ce curieux vestige de Berlin-Ouest) se cristallise autour de deux ou trois établissements bien connus. D'un appartement voisin un voyeur, lui aussi friant de Stricher est-européens, surplombe tout le manège d'Eisenacher Strasse la tête couverte d'une cagoule en cuir - qu'il ne quitte jamais, le nez proéminent du masque lui donnant même l'apparence d'un oiseau de proie. J'avais l'impression d'une sorte d'appreciation society très exclusive pour garçons cassés, un micocosme confidentiel de structure quasi néo-coloniale (mais en plus pratique car à deux pas de chez soi) superposé au Schöneberg 'classique' des boutiques pour fétichistes chics, bars de moustachus et autres XXX Kinos. L'équipe de tournage se rend d'ailleurs dans un village de l'est roumain où virtuellement tous les jeunes hommes en âge de le faire 'travaillent' à Berlin (il existe même un service de bus direct). C'est l'envers de Schöneberg, là où ces garçons retrouvent une histoire et un passé auprès des leurs, avec leurs aspirations et désirs propres, loin de l'exotisme toc dans lequel ils se trouvent enfermés, et c'est tout le mérite de Rosa von Praunheim d'avoir su contextualiser ces vies et restituer l'humanité complexe de chacune. L'un des derniers interviewés, un jeune mec de Marzahn, clôt le film de façon glaçante: à la suite d'agressions sexuelles aux mains d'un employé de piscine municipale, il était machinalement devenu une sorte de garçon à louer et à emporter, des hommes âgés sans doute très réceptifs à son état de destruction mentale et émotionnelle le cueillant toujours dans le même square pour l'emmener mater des pornos chez eux. Pour lui tout rapport avec un homme devait nécessairement en passer par là. Il n'y avait rien de plus normal et la reconstruction ne commença à se faire que beaucoup plus tard quand une possibilité d'aide de laissa entrevoir beaucoup plus à l'ouest. À Schöneberg précisément...

Par pure coïncidence je lisais au même moment 'Un mauvais Fils' d'Ilmann Bel, récit des périples d'un jeune beur gay dans les arcanes des rézos de drague téléphonique et de la prostitution parisienne. Ambitieux, dédaigneux des moches et un peu paillettes sur les bords, Zacharia est un jeune homme élégant avec des goûts prononcés pour le luxe mais bien souvent on le préférera en survêt' blanc et Rekins, si possible avec un air méchant et 'l'accent banlieue' même s'il n'en est pas originaire. Et ça marche à tous les coups, entre le bobo créatif de Belleville qui s'entiche de lui à la misérable épave au fin fond du neuf-trois qui bande sous les crachats du beau rebeu qu'il a réussi à se payer. Le style plat et factuel du livre lui donne même à la longue une qualité presque hallucinatoire. Alors que certaines passes au Bois ne sont pas dénuées de tendresse envers des michetons morts de trouille, la multiplication de plans foireux en province avec de vieux dégueulasses achève d'exacerber le sentiment d'une fuite en avant incontrôlable qui peu à peu se mue en aliénation absolue: si on ne le désire que pour sa bite d'Arabe, elle seule régira désormais tout rapport au monde. La fin du roman est d'ailleurs trash à souhait: au bras de son énième sugar daddy, Zacharia s'envole pour New York, fait chauffer la carte de crédit du vieux et réussit même à se taper Árpád Miklós dans son palace dominant Manhattan (mais Árpád, bon prince, refusera l'argent, début peut-être d'une révélation dont on ne saura rien). Il est vrai qu'entre-temps Zach se sera considérablement durci au contact de l'industrie du 'glamour' gay qui entre photographes mythomanes et pornographes véreux lui renvoie toujours le même stéréotype de la racaille juste bonne à faire tourner ces cochons bourgeois de pédés. À cet égard la claustrophobie du Marais et la culture qui y prévaut sont très bien évoquées dans sa frénésie de baise et sa commodification de corps exotiques - ethniquement comme socialement, une sorte de safari sexuel mené électroniquement du confort de chez soi sans les frictions du monde réel. [1]

Toujours un peu plus miné par la dureté de l'univers gay dont je suis intégralement partie prenante par ma consommation de corps et de lieux - tellement omniprésente même qu'elle en devient indiscutable - je me laissais gagner par une tristesse amorphe.

Enfant de cité

Et il y a quelques jours, une chose que je croyais perdue à jamais, retrouvée du fond d'un âge d'innocence. J'avais quatre ans lorsqu'une équipe de production de ce qui était encore l'ORTF est venue dans ma cité recruter des acteurs potentiels pour une comédie de Noël. Le Père Noël est en Prison est une chose légère et inconséquente racontant l'incarcération d'un vagabond animant les centres commerciaux en robe rouge et fausse barbe et sa libération par la police à la suite d'un soulèvement des enfants de la ville qui craignaient de ne pas recevoir leurs cadeaux. Rien de plus, le tout tient en une heure. Face aux grands classiques invariablement resservis au moment des fêtes depuis des décennies, ce petit téléfilm n'a jamais fait le poids et n'a été diffusé à ma connaissance qu'une fois. Nous l'avions regardé en famille dans le grand lit de mes parents mais j'étais trop jeune pour en garder un quelconque souvenir, si ce n'est que, séparé de ma mère, j'avais pleuré sur le tournage. Le noir et blanc granuleux, le jeu grandiloquent et histrionique des acteurs principaux, les discours militants un rien étranges débités par les enfants révoltés (on sortait juste de soixante-huit et heureusement pour le Père Noël le Groupe d'Information sur les Prisons de Foucault venait d'être créé) et aussi sans doute le côté low budget de la production en ont vite fait quelque chose de daté, de complètement mièvre et pour tout dire de pas drôle du tout.

Des sentiments très forts ont pourtant refait surface lorsque je l'ai vu sur le site des archives de l'INA. Même si le noir et blanc maussade est loin de faire justice à l'exubérance chromatique de la Grande Borne des origines (c'est-à-dire avant les réhabilitations ratées des années suivantes face à la catastrophe qui se profilait) l'architecture de la toute nouvelle cité est omniprésente à travers les défilés des enfants consternés et son étrangeté esthétique a sans doute été retenue précisément par la place qu'elle accordait au jeu et à la découverte émerveillée. L'architecte Émile Aillaud, dans un paternalisme très XIXème plein d'une condescendance un rien précieuse envers les évacués de Paris qui avaient investi sa création, l'avait voulue ainsi et n'avait pas lésiné sur les matériaux semi-précieux pour l'élévation prolétarienne: ça sentait bon le bois verni et la peinture fraîche dans les halls de mosaïque et très jeune j'avais déjà le sentiment d'une modernité extrême rutilant dans une paix et une lumière toutes corbuséennes. Pourtant le grand ensemble, si original qu'il fût, commençait à faire l'objet de critiques très dures peu de temps après sa réalisation. Dans un documentaire télévisé diffusé deux ans plus tard ('La Grande Borne ou l'Enfer du Décor') et où Aillaud dérangé exprès de Saint-Germain-des-Prés expose à nouveau in situ ses bienfaits à l'égard de la classe ouvrière, l'image est tout autre: des loubards à coiffure de Ringo et chemises cloutées décrètent que 'c'est la zone', de jeunes sociologues dépêchés de Vincennes nous disent que les petits enfants, ceux-là mêmes qui apparaissent dans 'Le Père Noël', sont condamnés par les mécanismes du système éducatif aux mêmes schémas d'oppression sociale que leurs parents pendant que des mères désemparées révèlent leurs multiples tentatives de suicide. Car ce qui frappe dans tous les documents d'époque c'est le nombre de femmes aux fenêtres, seules, immobiles, en attente dans une bulle coupée de tout: d'enfants sur le point de rentrer de l'école et de maris qui doivent aller travailler loin dans la banlieue et reviennent exténués par le car du soir.

Ma mère était l'une de ces femmes tout juste arrivées dans les appartements à peine terminés. On l'aperçoit même brièvement au détour d'une scène avec ses deux enfants près d'elle, jeune femme à la mode de 1971 (jupe plissée écossaise et kinky boots de cuir à zip), devenue mère très tôt, aux traits doux et aux yeux profonds sous le fard. Puis son regard change de trajectoire en une fraction de seconde et brille. Je ne sais pas ce qui se passe en elle, qui vient d'être enfermée là... Au même moment Paris, distant de seulement quelques kilomètres en autoroute, retentissait des cris des Gazolines entonnant "CRS, desserez les fesses!" , le vieux monde était tourné sens dessus dessous dans une recréation radicale du désir et on se demande comment les répercussions de tels bouleversements auraient pu nous affecter, isolés comme nous l'étions. La glaciation patriarcale des siècles recouvrait notre monde comme une chape de plomb et les révolutions sexuelles qui faisaient rage à Paris n'avait pas grand sens dans un milieu de jeunes familles ouvrières dont les priorités étaient tout autres. Tout au plus avait-on entendu parler du MLF mais cela faisait doucement ricaner, prouvant si besoin est que les injonctions à la révolte des classes moyennes blanches éduquées avaient une incidence plus que limitée hors de leur terrain de jeu métropolitain. Dans la scène du film où elle apparaît ma mère sert en bonne épouse le café à un connard qui lui hurle dessus parce qu'il n'y a pas de sucre, et personne n'aurait un instant songé à contester ça. En fait, la réaction pompidolienne battait son plein à la Grande Borne: même les policiers qui appréhendent le Père Noël sont de gentils lourdauds, certes un rien paternalistes mais bonne pâte après tout, et il suffit de regarder les scènes d'émeutes filmées quelque trente ans plus tard - aussi visibles sur le site de l'INA - pour être aussitôt pris de vertige face au devenir de la société française dans son ensemble.

Il y a pourtant dans ce film quelques instants où l'on respire, entre envolées de vieux cabots et mômeries interminables au milieu des folies en béton de M. Aillaud. L'un des enfants, un petit blond à l'air abattu, est dénoncé comme balance (pas moi bizarrement) et est immédiatement expulsé du comité révolutionnaire (une constante dans le petit monde des groupuscules gauchistes). À la suite de quoi on le voit marcher seul sur un air triste d'harmonica le long des esplanades noyées de pluie, toutes les mères ayant regagné avec leurs petits enfants le confort des nouveaux appartements aux papiers peints uniformes. C'est un moment poignant, le seul trou d'air de tout le film où la fragilité de l'utopie urbaine, la peine de ne rien avoir vu durer avant l'entrée dans la violence commune, l'anticipation d'un futur en chute libre, la perte irrémédiable d'un rêve d'harmonie collective s'engouffrent dans le rien de cet après-midi fade et monochrome. Curieusement le gosse se retrouve ensuite à errer le long de sablières de l'autre côté de Paris pour finalement se jeter dans le canal... Et moi? J'apparais sporadiquement, la plupart du temps l'air ahuri (on m'avait réservé deux répliques de nature légèrement anti-cléricale), un beau petit mec doux et charmant qu'on prenait invariablement pour une fille, ce que l'on me fera payer très cher ultérieurement alors que le monde onirique de la Grande Borne se désagrégeait lentement dans une menace suintante de façades daubées et d'écoles incendiées.

 

[1] Sur la figure du garçon arabe réduit à sa simple dimension biologique: Guénif-Souilamas, Nacira, 'L'Enfermement viriliste: des Garçons arabes plus vrais que Nature', Cosmopolitiques (2003).

Sur l'érotisation des corps ethniques et l'énorme industrie pornographique afférente: Cervulle, Maxime et Rees-Roberts, Nick, Homo Exoticus. Race, Classe et Critique queer (Paris: Armand Colin & Ina Éditions, 2010). Voir sur ce dernier la critique implacable de Didier Lestrade: 'Homo Exoticus: Inceste universitaire bancal', Minorités (oct. 2010).

Sur la complexité et l'ambiguïté des rapports de pouvoir et de séduction entre beurs des périphéries qui aiment les hommes et gays blancs aisés des centres-villes, voir les témoignages recueillis dans: Chaumont, Franck, Homo-Ghetto. Gays et Lesbiennes dans les Cités: les Clandestins de la République (Paris: le cherche midi, 2009) - cité dans Foncedé de Lopsa.

28 August 2010

Lucre, Trash et Vanité

"Dans ce monde trop souvent sans imagination, l’avenir réalise lentement le rêve des fous.“
(le député-maire lors de l’inauguration de Vermeil) 

"Elle est caissière, pas tripoteuse"
(une voleuse à l'étalage chopée à Carrefour) 

 

Nouveau Vermeil: 'La Ville-Bidon'

Certains films connaissent un sort étrange. Alors que de nombreux flops commerciaux ou critiques peuvent au fil du temps continuer à toucher un public averti au point de devenir culte, d’autres disparaissent purement et simplement des écrans radars et implosent en vol. C’est le cas de 'La Ville-Bidon’ de Jacques Baratier, objet brut de décoffrage projeté des confins des années soixante-dix et dont on est depuis sans nouvelles. Pourtant l’histoire aurait pu entrer en résonance avec certaines angoisses, très fortes dans la France d’alors, autour du modernisme architectural et du radicalisme urbanistique des dernières décennies: un projet futuriste de grande ampleur nommé 'Vermeil’ (en fait Créteil) doit sortir de terre quelque part en banlieue parisienne à grands coups d’investissements, de nouvelles infrastructures et de programmes d’implantation commerciale, et par contrecoup entraîner l’expulsion des populations marginales occupant le terrain, des habitants de bidonville à la bande de ferrailleurs établis avec leurs familles autour d’une décharge. Seule la résistance forcenée de ces derniers donnera du fil à retordre aux autorités prêtes à n’importe quel coup tordu (manigances financières, meurtre) pour voir aboutir leur idéal de cité harmonieuse et 'sans classes’... Au départ un téléfilm intitulé 'La Décharge’ et interdit d’ORTF sous Pompidou en 1971, il fut remanié et rallongé pour ne finalement sortir qu’en 1976 (ou peut-être même plus tard) et après un échec retentissant en salles sombrer immédiatement dans l’oubli. Même l’anthologie des 'Cahiers du Cinéma' publiée il y a quelques années sur les représentations filmiques de la ville n’en fait nulle part mention. Était-ce le ton même qui ne faisait plus recette, une satire anarchisante pleine de méchanceté et de noirceur des politiques urbaines publiques sur fond de corruption et de racisme quasi institutionnalisés? Ou bien le climat idéologique du film, très en phase avec les théories critiques d’inspiration marxiste dominantes après soixante-huit? La forme même a-t-elle pu rebuter dans son oscillation constante entre fiction et documentaire social, pastiche de films publicitaires et happenings en terrains vagues? Ou le montage au rasoir qui passe constamment du coq à l’âne dans une prolifération de personnages que l’on ne cesse de perdre en route? Ou peut-être était-il simplement trop tard en 1976 pour ce genre de discours.

Ce qui frappe d’emblée dans 'La Ville-Bidon’ c’est en effet sa chronologie hasardeuse due aux aléas de son élaboration et très visible dans les phases de développement successives du quartier institutionnel de Créteil, nouvellement promue chef-lieu de département: les scènes originelles de rodéos se déroulent autour du lac de plaisance en pleine excavation, un archipel de cratères boueux dominé par la carcasse de la nouvelle préfecture en cours de construction, alors que certains plans panoramiques montrent une ville quasi achevée, ce que mes souvenir font remonter aux alentours de 1975 tant la soudaineté d’une telle métamorphose avait frappé les esprits. Ainsi la création du film est profondément indissociable du temps réel de la ville dont il suit la genèse tout en en exposant les mécanismes sous-jacents d’exclusion et de contrôle, son mensonge fondamental sous couvert de modernité et de progrès humain. 'La Ville-Bidon’ n’est en effet jamais que l’inverse de bidonville - là où l’action commence, l’état originel auquel l’hubris des hommes la fera inexorablement retourner. L’un des mérites du film est de mettre le doigt sur une période charnière de l’histoire du logement en France et des logiques de différenciation sociale et de ségrégation raciale qui la sous-tendent sur fond de pénurie chronique et d’ingénierie sociale à grande échelle. Car hors l’épopée bien documentée et presque mythique des bidonvilles, dont la résorption se poursuivra jusque dans les années quatre-vingt (avant leur réapparition plus tard sous la forme de camps de fortune aux marges des agglomérations, eux-mêmes démantelés å tour de bras ces derniers temps), l’épisode des cités de transit est lui bien moins connu: ces ensembles de barraquements sombres construits à la va-vite visaient à abriter les populations évacuées des bidonvilles en attente de relogement dans des HLM flambant neufs - bien souvent construits par ces mêmes ouvriers - et auxquelles tant de luxe était encore hors de portée. Comme si le processus de socialisation et d’assimilation par lequel on entendait les faire passer devait se faire dans cet espace gris et transitoire, un sas de sûreté devant mener à la respectabilité d’un éden urbain pourtant déjà bien en route vers sa désintégration programmée. Le député-maire (Lucien Bodard) a d’ailleurs un avis bien arrêté sur la question et l’expose à ses collaborateurs l’air goguenard: certaines populations (comprendre immigrées) sont intrinsèquement irrécupérables et en vertu de leur incapacité à s’adapter à la modernité promise (entendre acheter un appartement comme tout Français) doivent purement et simplement disparaître.

Les scènes de la cité de transit, qui se trouvait à l’orée de Créteil-Vermeil, sont d’un réalisme cru, bordéliques et souvent empreintes d’un profond pessimisme social - les observations désabusées et un brin prophétiques du gardien alcoolique (Roland Dubillard) sur la déliquescence humaine ambiante, les stigmatisations mutuelles entre groupes englués dans la même misère et l’inévitable dégradation de l’urbanité nouvelle, sont sans appel dans l’invariabilité monotone de ses logorrhées (dressé sur un monticule surplombant la ville il philosophe sur les 'grandes bites’ promises à l’ordure - point d’orgue acerbe du film). Sur le mode de la semi-improvisation sont présentées des vies flottant dans une sorte de provisoire permanent, venant d’un monde détruit et sans avenir visible, en butte à tous les fléaux sociaux imaginables: alcoolisme de pères chômeurs, délinquance juvénile, suicide dans les caves, mutilations de chats et prostitution de mères de famille. Le thème de la prostitution et plus largement celui de la sexualité des classes inférieures refait évidemment surface dans l’enquête du sociologue dépêché sur place par un député-maire soucieux de démontrer l’intrinsèque immoralité de ces lieux et le bien-fondé de sa politique d’expropriation. Alors qu’on lui demande dans une parodie d’interview-vérité si la sexualité en cité de transit est différente de celle qui a cours dans 'les autres régions de France’, Fiona (Bernadette Lafont en mode zonarde illuminée) fait allusion avec une fausse ingénuité niaise aux scènes de baise la nuit dans les caves, bien consciente qu'elle est de la fascination ancestrale du bourgeois pour une sexualité supposée dangereuse, prédatrice et hors de contrôle, dont la charge fantasmatique reste à ce jour toujours aussi puissante - voir pour cela la surchauffe médiatique autour du phénomène des 'tournantes’ il y a quelques années ou l’engouement dans la pornographie gay ethnique pour les gang bangs de rebeus en survêt... Le personnage de Fiona sert de trait d’union entre les différentes strates de ce monde d’exclusion et constitue le véritable élément flottant et libertaire du film: résidant en cité de transit, elle fréquente le milieu de la décharge et entretient plusieurs liaisons à la fois, avec le fils du propriétaire de la casse et Mario, le chef des ferrailleurs, un beau gosse décoiffé en grosses bottes de cuir. C’est elle également qui officie en grande prêtresse SM des fêtes orgiaques du terrain vague ou qui au milieu du supermarché de Vermeil-Soleil appelle à la révolte de ses co-cleptomanes et les invite à aller voler ailleurs en paix - scène insurrectionnelle rappelant l’émeute en caddies qui clôt le 'Tout va bien’ de Godard.

La résistance à la commodification et au pouvoir sous toutes ses formes est l’un des aspects centraux du climat culturel français post-situ dont l’impact se fait sentir dans tout le film sur un mode essentiellement parodique. Dans le domaine de l'architecture les idéaux du modernisme de la grande époque sont au début des années soixante-dix depuis longtemps discrédités, les innombrables rêves de Cité Radieuse ayant tous, par manque d’imagination, de moyens réels ou par simple cynisme des autorités, largement trahi l’original humaniste élevé quelque temps plus tôt au rang d'idéal céleste par Le Corbusier. Henri Lefebvre avait exposé la dimension idéologique à l’origine de toute production spatiale et les mécanismes d’oppression et de ségrégation à l’œuvre dans une France frappée de plein fouet par une forme particulièrement virulente de gigantisme architectural. Les répercussions sociales de cette violence étatique inaugurée par la reconfiguration de Paris sous Haussmann ne cesseront dès lors de hanter l’imaginaire collectif et la production cinématographique. Dans 'La Ville-Bidon’ le personnage de l’architecte (Pierre Schaeffer, par ailleurs pionnier de la musique électro-acoustique), l’un des piliers de la coalition des requins aux côtés du politique, du promoteur et du banquier, égratigne gentiment le mythe démiurgique de l’urbaniste et par un langage ésotérique aux relents grossièrement structuralistes ("toute la ville est discours") masque habilement la véritable collusion de la profession avec les instances du pouvoir. Émile Aillaud, lorsqu’il parlait de la Grande Borne, sans doute son opus magnum, avait d’ailleurs des accents très similaires, le tout enrobé d’une poétique bien plus baroque et moins mathématique mais empreinte du même paternalisme condescendant à l’égard les hordes à loger. Mais l’image est bien plus sombre dans son aspect totalisant, car comme nous le promet le député-maire le jour de l’inauguration en fanfare de Vermeil, c’est l’ensemble de l’existence humaine qui doit être prise en charge et s’épanouir dans le cadre harmonieux de la nouvelle cité: de la crèche à l’université, de l’usine à la maison de retraite, le contrôle des masses est omniprésent à tous les niveaux et n’est conçu que dans le but de servir les intérêts du capitalisme et de la classe dominante qu'il maintient au pouvoir. Ce système de contrôle par les différentes instances étatiques (l'Appareil Idéologique d'État d'Althusser, théorisé à la même époque) se heurte cependant à la résistance des casseurs de la décharge (le terme de 'casseur’ étant dans le contexte de violence politique de l’époque très fortement connoté) qui lutteront jusque dans un rodéo mortel contre l’éviction. Ce sont eux, blousons noirs crasseux et seigneurs de la ferraille, les véritables agents d’émancipation, irréductibles et au potentiel destructeur total, contrairement aux ouvriers, esclaves des cadences infernales et récupérés par l’appareil bureaucratique syndical, avec lesquels éclatent régulièrement des rixes au troquet - ainsi d’ailleurs qu’avec les immigrés portugais, car les loulous sont de leur propre aveu "aussi un peu racistes.“

C’est d’ailleurs à eux que l’on doit les scènes les plus spectaculaires du film, comme ce rodéo sauvage dans les terrains vagues, sorte de ski nautique sur capots désossés trainé par des vieilles bagnoles sans toit: en bande originale, 'La Décharge’ de Claude Nougaro, titre lui aussi complètement oublié mais féroce dans sa force percussive et ses incantations tribales; en arrière-fond la cité du Mont-Mesly, opaque et hiératique dans son ordonnancement monochrome, sorte de muraille irrélle dans la lumière grise du matin et réapparaissant à chaque retour de caméra dans un tournoiement d’une élégance époustouflante (l'effet dramatique du lieu est tel qu'Alain Corneau y tournera aussi 'Série Noire' quelques années plus tard). Ou bien encore la course poursuite de nuit sur un parking de supermarché où Fiona, en mini-jupe et sautillant sur ses hauts talons comme une gazelle prise dans les phares, se fait coller par la bagnole de Mario au milieu des chariots. C’est trouble et renvoit à des fantasmes de coinçage dans les bois la nuit par le maniaque à l'affût, lorsque le corps tout entier se rend à la possibilité de son apparition soudaine. Et même s’il y a ça et là dans le film des moments drôles et incisifs (certaines scènes familiales dans la cité de transit sont à la limite du surréaliste), 'La Ville-Bidon’ laisse quand elle s’éteint un goût très amer. Elle aurait dû le faire dès sa sortie si l’on s’était donné la peine de regarder, puis toujours un peu plus au fil des années au fur et à mesure de la désintégration qu’elle laissait entrevoir pour aujourd’hui ne plus donner que l’envie de vomir. On ne peut alors que prendre la mesure du désastre présent et du degré d’inaction et d’impéritie auquel est réduite la France quand il s’agit de penser les notions d’identité et de communauté nationales. Le pourrissement, sporadiquement accompagné de poussées hystériques sur la menace que ferait peser l’immigré sur la sécurité intérieure, a réellement été la seule attitude adoptée par un pouvoir intellectuellement démuni face à ces questions - l’énorme farce régressive du débat sur l’identité nationale étant l’exemple le plus stupéfiant de son impuissance tétanisée. Ce n’en est que plus évident aujourd’hui à l’heure d’une xénophobie affichée sans scrupules, d’une escalade sans fin dans l’ultra-sécuritaire et d’une brutalisation sociale généralisée qui semble être la seule réponse d’un gouvernement aux abois, sans culture ni conscience historiques: aucune volonté d’examen collectif du passé colonial français dont l’héritage explique largement l’infériorisation des populations d’origine étrangère et le déni de leur appartenance à la collectivité par un encerclement policier permanent; aucune réflexion sur la relégation spatiale qui en est le corollaire, l’exclusion de la vie civique et la stigmatisation des couches populaires les plus fragilisées, ou sur la ville envisagée comme lieu multiple et intégrateur - seule compte une action virile immédiate, le reste n’est qu’argutie de gauchiste déphasé, et tant pis si on finit dans la pire des jungles.  'La Ville-Bidon’ contemple du haut de son tas de gravats le gouffre qui s’ouvre lentement, les fractures d’une société qu’une droite revanchiste et réactionnaire divise toujours un peu plus entre bon citoyens et 'voyous’, un pays malade de ses marginalisations démultipliées à l’infini dans la psychose d’un palais des glaces implosé.

15 August 2010

Elle, la Région Parisienne

Il y a quelques jours passaient en boucle les images de l'éviction des squatteurs de la Barre Balzac aux Quatre Mille de La Courneuve. L'émoi fut sur le moment considérable face à ces quelques familles traînées dans la rue manu militari par les forces de l'ordre, auxquelles leur ministre de tutelle ne laisse décidément aucun répit: les cris et les pleurs des femmes terrorisées étaient à la limite du supportable, la vue d'un enfant en bas âge écrasé par le corps de sa mère à même le trottoir représentant le point culminant de l'incrédulité horrifiée. La violence sociale décrétée en haut lieu et entretenue dans un climat de division entre communautés ne connaissait donc pas de fond dans un pays où les garde-fous éthiques les plus élémentaires avaient depuis longtemps sauté. La transformation de la vie politique en un western de série Z qu'aucune instance ou principe moral ne semblaient plus capable de contrer. Une fois l'intervention policière terminée les familles, dont il faut quand même dire qu'elles n'avaient pas choisi Balzac pour le raffinement de son urbanité, ont dû finir dispersées dans les environs, sous les bretelles d'autoroutes, dans les camps de fortune, les meublés crasseux, peut-être même vers des départements plus lointains. Leur sort après une action si spectaculaire redevient indifférent puisque rendu à l'invisibilité, notre indignation trouvant sans difficulté d'autres motifs d'expression alors que le gouvernement français dégaine tous azimuts comme lors de toutes ses poussées d'anxiété extrême et de glaciation sécuritaire.

Le lieu même de l'intervention est hautement emblématique. Non pas tant à cause de la sortie sur le Kärcher, ce que l'on n'a d'ailleurs pas manqué de relever dans la presse, qu'en raison du devenir de la vie sociale française au fil des décennies que la Barre Balzac (et non la 'Tour', comme on l'entend souvent -  il est important d'être précis ici comme ailleurs: un zeilenbau n'est pas un point block.) incarne à la perfection dans sa décrépitude ahurissante. Je l'ai encore aperçue il y a quelques semaines du RER B en route vers l'aéroport, elle et celles plus modestes qui s'agglomèrent encore tout autour. C'était une très belle fin de journée d'été, j'etais en marcel tous tatouages dehors, exposé au regard de jeunes hommes en groupes, discutant et riant, ceux dont la simple existence semble grandement inquiéter le pouvoir. Des fenêtres on voyait Balzac dans son impressionnant volume et la lumière dorée éclabousser les parois des immenses ouvertures rectangulaires dont je me disais qu'elles avaient dû être creusées dans son épaisseur à l'occasion d'un énième programme de réhabilitation passé. Comme si l'on avait cru qu'elle prendrait ainsi allure plus humaine, deviendrait plus contrôlable, pacifierait ses occupants. Oui, faire passer tant de lumière au travers du monolithe lui ferait prendre en légèreté, avait-on dû penser. Quelques appartements avaient disparu dans la série d'excavations qui ponctuaient à intervalles réguliers l'énorme structure, qui de cette façon avait commencé a devenir un bel objet dramatique et primaire.

J'ai bien sûr pensé à '2 ou 3 Choses...' et au moment où l'ensemble est entré en vie, rempli des surplus prolétaires d'un Paris en pleine guerre contre ses pauvres - un élan offensif parmi bien d'autres dans son histoire moderne. C'est vrai que dans le film la cité se laisse saisir comme un tout plastique cohérent et baigne dans une lumière de début d'après-midi légèrement gazeuse. L'humeur aurait même quelque chose de franchement frivole lorsque Marina Vlady laisse son gosse en garderie pour partir en jupette faire la pute à Paris. Tout flotte dans le bleu immatériel, pâle et brillant, des panneaux de mosaïque structurant les façades, une profondeur de bleus ancestraux condensés en des millions de petits cristaux, une Byzance azurée où tout sentait les cages d'escalier fraichement ripolinées... C'était une marque de l'époque, un manifeste visuel mêlant l'hygiénisme social à la volupté d'une vie de plaisirs dans un espace désincarné et abstrait. Dans '2 ou 3 Choses...' on semble pourtant déjà assister au début de la fin, la pourriture qui finira par tout emporter. Y parler si tôt de violence sociale ne semble avoir aucun sens et pourtant tout ce qui y surviendra est déjà contenu dans l'ennui de l'enfermement, la terreur du déclassement social, le sentiment de s'être embourbé dans un temps fixe. Ce sera seulement plus sale, plus intense et plus désespéré.... Le bleu de La Courneuve subsiste à ce jour, à peine terni, ce qui est très troublant. Un bleu que j'aimais infiniment voir dans toutes ces cités de la Région Parisienne mais par la suite recouvert d'une épaisseur beige sans éclat à l'occasion de reprises en main institutionnelles.

Ce début de canicule a été en France marqué par une vague d'incidents graves qui ont en retour déclenché un déferlement de mesures gouvernementales délirantes, nouvelles illustrations du revanchisme revendiqué de la droite contre les populations reléguées de ce pays. Il y eut tout d'abord la Villeneuve de Grenoble, un ensemble solide de structures brutalistes soigneusement disposées entre lac artificiel et paysages alpins, et qui à son tour constituait un territoire à reprendre de force. Depuis quelques semaines s'y succèdent tactiques guerrières d'assaut et descentes matinales d'une violence insensée, donnant lieu à un déploiement de personnel incroyable dans sa magnitude. On pense ne serait-ce qu'une seconde à l'effet produit par une présence policière aussi écrasante dans son espace le plus banalement quotidien, celui que l'on investit affectivement, celui d'une sociabilité qui est la même que partout ailleurs, à sa violation constante de l'intime et surtout à son absolue impunité tant ces méthodes dignes d'un régime d'exception relèvent dorénavant d'une normalité dont peu songent à s'émouvoir... Peu après La Corneuve trois policiers sont montés dans la rame de RER où je me trouvais, trois beaux mecs harnachés de toutes sortes d'ustensiles pendant à leur ceinture. Je n'aime jamais une telle proximité, elle me rend vulnérable, et encore moins de me dire qu'un état dit de droit doive à ce point se reposer sur l'arbitraire le plus flagrant pour assurer sa propre stabilité. Et je sais d'expérience, en France comme en Allemagne, que le délit de faciès, puisque c'est là que tout commence, est tout sauf une vue de l'esprit.

Et puis entre La Courneuve et Grenoble on aura aussi crié haro sur les Roms, que le gouvernement persiste dans sa large inculture à assimiler à l'ensemble des 'gens du voyage', catégorie administrative très mignonne et unique à la France. Certes, la population ne semble pas non plus très encline à les soutenir au moment des démantèlements de camps par une police visiblement extensible à l'infini, peut-être parce qu'ils ont une dégaine pas possible et que télégéniquement parlant on a fait mieux. C'est vrai que dans l'avalanche de drame et de pathos qu'est l'évacuation de la Barre Balzac on serait davantage porté à l'indignation... Cela me rappelle une étrange scène à laquelle j'ai assisté il y a quelques semaines. À Berlin aussi des femmes Roms font la manche dans tous les hauts lieux touristiques et surtout autour de l'Alex qu'elles parcourent en groupes de long en large toute la journée, fendant les courants d'air de leur longues jupes bariolées, une ribambelle de mômes à leurs trousses. Un matin alors que je revenais du sport, certaines se reposaient sur l'une des pelouses pelées environnant la Fernsehturm et servant accessoirement de toilettes publiques. Un ivrogne du coin s'était joint à la partie puis s'était sauvé en courant aprés avoir chapardé un ballon à l'un des gosses. S'en était ensuivi un drôle de jeu de cache-cache entre ces femmes et le farceur dans le but de récupérer le ballon. Cela les amusait beaucoup et leurs rires enjoués retentissaient sous les arbres, des rires de jeunes filles profitant d'un rare moment de légèreté. On aurait presque songé un instant à Marie-Antoinette se distrayant avec ses dames de compagnie à Trianon. M'est alors venue une pensée curieuse: que ces femmes aussi étaient jeunes et pouvaient faire preuve d'insouciance, qu'elles savaient rire de choses aussi inconséquentes, qu'aucune d'elles ne pouvait individuellement se réduire à cette armée spectrale écumant la place et toujours considérées en termes de nuisance ou de victimisation. Pendant ces quelques secondes je me sentis capable de les voir autrement et m'arrêtai pour observer la scène, jusqu'à ce que le poivrot mette abruptement fin à cette fraternisation improbable en faisant d'un coup éclater le ballon.

10 August 2008

Ivresse du Soir

En matière de mobilier urbain la ville de Berlin fait preuve d’un certain courage. Sur Senefelderplatz, actuellement l’épicentre d’une importante opération immobilière de haut standing dans l’une des parties les plus désirables de Prenzlauer Berg, se tient depuis maintenant des générations un petit objet que l’on n’imaginait plus jamais revoir dans nos villes modernes aseptisées: des toilettes publiques ouvertes à tous les vents ayant survécu aux aléas de l’Histoire et dont l’aspect rappelle les vespasiennes parisiennes d’antan. Certes la structure polygonale d'inspiration néo-classique et ornée de deux lanternes XIXème à l'entrée, n’est peut-être que le pastiche gentillet de l’original disparu et ne dépareille nullement dans le contexte de ré-historicisation du centre de Berlin - un complexe résidentiel grossièrement hausmannien est en construction juste au coin, ses élévations massives et opaques bien en phase avec le programme de normalisation spatiale en vigueur dans toute la ville. Malgré cela on ne peut qu’admirer la simplicité et le bon sens du concept d'origine: une petite rotonde alliant fonctionnalité, élégance et esprit civique. À Paris toutes n’étaient cependant pas si pimpantes et je me souviens de l’une d’elles comme d'une sorte de tambour aveugle monté sur quelques piquets et peint d’un vert bouteille standard, trônant sur une placette de la rue Bobillot, et que j’apercevais lors de notre dernière descente vers le Périphérique avant la dépression du retour en banlieue. Fait incroyable, une autre a même survécu très longtemps aux Tuileries, littéralement enchâssée dans le mur de pierre de la rampe d’accès à la Terrasse du Bord de l’Eau. Autant dire une véritable incitation au crime.

Car que les pissotières publiques, ou 'tasses’ comme on en parlait entre jeunes pédés branchés et nostalgiques d’une géographie érotique en péril, aient progressivement disparu du paysage (à commencer par celles desservant casernes et usines - les classes dangereuses comme toujours privées de leur petite minute de bonheur) ne surprendra personne: il était notoire qu’elles servaient de lieu de branles impromptues entre hommes pressés tout en offrant aux timides l’opportunité inespérée d’apercevoir une bite autre que la leur, à une époque où harcèlement et fichage policiers étaient consacrés par la loi et où draguer dans le Marais était loin d’aller de soi. Pour les hommes mariés en proie à certains questionnements elles devaient même avoir une vertu aussi apaisante que pédagogique avant le train du soir et le retour à la respectabilité familiale. Il est aussi tentant d’y imaginer des infinités de rapprochements qui dans le cours d’échanges sociaux ordinaires n’auraient que peu de chance de se produire. Un jeune ouvrier arabe, un ancien universitaire à la retraite et une folle évaporée dans des effluves d'Eau Sauvage réunis démocratiquement autour du même urinoir, dans le même abandon et court-circuitage des codes dominants. Ouvertes, gratuites et incapables de tomber en panne comme les blockhaus automatisés qui devaient leur succéder, les vespasiennes avaient le pouvoir de faire sauter tous les verrous sociétaux et sous couvert de préocuppations hygiénistes (les odeurs flottant alentours étant tout de même assez corsées) nos édiles mirent dûment fin à ce scandale.

Soupeuse la nuit, Berlin Prenzlauer Berg

Mais ce n’est qu’une partie de l’histoire car tout un aspect de la nébuleuse gravitant autour de ces édicules m’était jusque récemment resté insoupçonné. Agnès Giard sur son blog Les 400 Culs relate certaines pratiques féminines centrées sur les vespasiennes, pratiques submergées car restées invisibles et non-documentés. Il existait à l’époque des femmes que l’on appelait les 'soupeuses’ (Giart ne parle effectivement pas de 'soupeurs’). Ayant au tout-venant l’air de nourrir les pigeons, celles-ci devaient discrètement pénétrer dans les toilettes inocuppées pour déposer au sol des morceaux de pain qu’elles revenaient ramasser le soir après le passage de nombreux usagers. La bouillie imbibée de pisse, voire pire, était ensuite consommée au souper, d’où j’imagine le surnom donné à ces femmes dont l’adoration du sexe des hommes allait jusqu’à l’absorption de leurs sécrétions anonymes et melangées dans la mie souillée. Des soupeuses on ne sait presque rien, si ce n’est qu’il existe une chanson à leur sujet signée Hector Zazou et figurant sur un album introuvable. On n’est donc pas plus avancé et leur histoire était sans doute déjà perdue avec le demantèlement des pissotières ordonné par les autorités. Quel âge avaient-elles généralement, de quel mileu social provenaient-elles? Qu’est-il advenu d’un désir qui ne pouvait plus se polariser sur le lieu qui le rendait possible et l’avait comme généré? Certaines en ont-elles seulement parlé? On essaie de les imaginer, de leur donner un visage, une silhouette fuyante un après-midi d'orage au mitan des années Giscard. Elles en deviendraient presque légendaires et paraissent bien chez elles dans le Paris des années soixante-dix qui était encore, avant le grand toilettage ultérieur et sa mercantilisation à outrance, une ville noire de crasse et un peu fanée, pleine de trous et d’interstices où des réseaux de tension érotique instables et furtifs venaient s’aggréger autour de lieux banals, donc invisibles aux non-initiés. Comme le Quai d’Austerlitz d’avant les travaux de reconstruction où, trop timoré pour prendre part, j’allais regarder les hommes baiser à plusieurs dans la lumière des phares avant de prendre mon train, ou plus récemment les sablières près du Pont National qui sans doute ne survivront pas aux bouleversements pharaoniques de Paris Rive Gauche. Dans 'Une sale Histoire’ de Jean Eustache, filmé à la grande époque des soupeuses, Michael Lonsdale parle face à une assistance fascinée d’un troquet que les clients fréquentent exclusivement pour aller mater par dessous la porte des chiottes les femmes en train d’uriner. L’ordre de descente des hommes vers les toilettes est régi par une étiquette stricte déterminée par tout un jeu de regards et de reconnaissance mutuelle implicite. Les soupeuses se reconnaissaint-elles à proximité des rotondes vertes où elles se faufilaient comme des ombres? Qui circule autour de celle de Senefelderplatz, rutilante et bien élevée, qui au moment de mes passages sentait bon le propre et n’était le theâtre de rien? Peut-être une mythologie en attente de résurgence dans une ville dont on est entre-temps bien determiné a combler les vides un à un.

23 May 2008

De Chagrin, de Vent et de Frissons

Intérieur, Créteil Mont-Mesly

La scène était brève, intriguante: Patrick Dewaere en pardessus beige, engagé dans une gestuelle bizarre, style art martial au ralenti, avec en arrière-fond la silhouette familière et imposante des tours de Créteil, plus précisément de la cité du Mont-Mesly, saint des saints de mon enfance s’il en est. La lumière aussi je la connaissais bien, cette grisaille lourde de samedi après-midi instable, de centres commerciaux caverneux et d’électricité négative. Car se promener en famille et sans but dans les galeries marchandes - et en général en sortir les mains vides - avait quelque chose à la fois d’excitant et d’étrangement angoissant, une expérience entêtante par la modernité sans concession de ces lieux, leurs tours de force architecturaux, la ville contemporaine s’étendant au-delà, mais aussi porteuse d’un malaise sournois. Il existait une sorte de nervosité décelable tant dans l’étouffant quatuor familial que dans le monde en général, une exaspération lancinante du corps social, l’impression constante de se trouver au bord d’un désastre indéfini - une catastrophe écologique ou politique, je ne savais pas vraiment. Après tout tant de gigantisme et d’hyperactivité insensés se paieraient un jour au prix fort. Un peu à la façon énoncée dans la prophétie lugubre de Roland Dubillard dans ’La Ville-bidon’ de Jacques Baratier (1973), une attaque acerbe de la corruption institutionnelle à l’œuvre dans des opérations immobilières de grande envergure, lorsqu’à la fin du film la plus grande partie du nouveau Créteil est sortie de terre et que ces grosses bites, comme elles sont nommées, semblent déjà vouées à un pourrissement et à une désintégration programmés. Ces trajets entre centres commerciaux et visites familiales forcées laissaient prendre la mesure de l’immensité de la banlieue parisienne, titanesque et invariable dans le défilé de ses communes uniformes, une épaisseur urbaine ininterrompue, réconfortante même car omniprésente dans nos vies.

Patrick Dewaere donc, magnifique comme il n’est pas permis, dans ’Série Noire’ d’Alain Corneau. Dans l’énorme anthologie des Cahiers du Cinéma sur la villle dans ses multiples incarnations à l’écran, le film figure en bonne place dans le chapitre consacré à la banlieue, un genre cinématographique à lui tout seul: célinien, terminal de noirceur dans la description de rapports humains ne reposant plus sur rien et de l’absurdité d’existences minables, il avait tout pour lui, et d’autant plus que la banlieue parisienne y jouait un rôle de premier ordre. Et pas n’importe laquelle puisqu’en fin connaisseur, c’est sur Créteil que le réalisateur avait jeté son dévolu (et Saint-Maur pour ses pavillons de meulière) - où il reviendra pour ’Le Choix des Armes’ deux ans plus tard (1981) avec la scène du braquage jouée par Depardieu ni plus ni moins en bas de chez ma tante Chantal. La ville semble avoir été fort prisée des auteurs de polars à portée un peu métaphysique puisque ’Buffet froid’ de Bertrand Blier, réalisé à près au même moment, fut tourné dans une de ses tours nouvellement construite. Il est vrai que les quartiers résidentiels articulés autour des cylindres suspendus du nouvel hôtel de ville et de son terre-plein carrelé d’un immense Vasarely zébré avaient de nuit quelque chose de réellement classe, et même de franchement inquiétant quand ils étaient complètement éteints avec seulement de petites veilleuses rouges pour avions pour en marquer la présence. Dans ses formes audacieuses Créteil semblait emblématique de cette forte poussée d’angoisse à l’encontre de la modernité architecturale qui caractérisa l’ensemble des années soixante-dix (voire pour cela le moins artistique mais très efficace ’Peur sur la Ville’ de Henri Verneuil (1975) avec La Défense et le Front de Seine considérés avec mépris par un Belmondo incarnant les valeurs sûres et le bon sens à la papa).

C’est donc le nouveau complexe civique qui apparaît à plusieurs reprises lors des sorties frénétiques d’un Frank Poupart en crise perpétuelle: l’hôtel de ville et ses volumes de verre fumé, la Maison de la Culture en forme de colimaçon avec en contrepoint la forteresse opaque du Centre Commercial Régional ’Créteil Soleil’ (à l’époque le plus grand d’Europe), qui semble aussi désert que les esplanades et coursives de cette Brasillia à la française. Au loin le Mont-Mesly paraît plus menaçant que jamais, un empilement cyclopéen de volumes cubiques où dominent des effets graphiques alternant le noir et le blanc dans une composition d’ensemble classique de perspectives, de boulevards et de places. Un terrain vague rocailleux et accidenté séparait le nouveau centre institutionnel de la cité qui face à lui paraissait presque vieux jeu, aussi aride et collet monté que la France aux plus beaux jours du gaullisme. On ne savait pas très bien ce que cette immensité cachait parce qu’il n’y avait aucun moyen d’y pénétrer. Dans ’La Ville-bidon’ on en fait un repère de loulous et de filles un peu allumées (Bernadette Lafont, comme toujours sublime), une constellation informe de ferrailleurs, de bidonvilles et de circuits pour rodéos improvisés. Des rangées de pylones électriques parcouraient la steppe qui s’étendait jusqu’à la route nationale et de loin la vue était à couper le souffle, l’ailleurs urbain absolu, la ville-totalité toute droit sortie de quelque imagination démiurgique, futuritie scintillante et irréelle qui tranchait cruellement avec le côté pépère de notre banlieue à nous, ses pavillons de retraités, ses cités navrantes de banalité, un manque criant de distinction. La silhouette de Créteil au loin est imprimée au plus profond de mon imaginaire, une image mentale d’une puissance jamais entamée. Lors de mes passages à Paris je scrute toujours automatiquement l’horizon au cas où elle m`apparaîtrait furtivement.

L’odyssée funeste de Frank Poupart se déroule à un point bien précis des années soixante-dix arrivant à leur terme, une fin marquée par une incertitude croissante face à un chômage de masse aux effets de plus en plus tangibles, une peur panique du déclassement social, de la destitution, une crispation sensible des rapports sociaux. À cet égard il n’est pas très différent d’un autre chef-d’œuvre du film noir, britannique celui-ci, ’Get Carter’ de Mike Hodges (1971), situé dans un Newcastle bétonné et partant déjà en sucette, une méchante gueule de bois après l’hubris brutaliste des Swinging Sixties. Le Créteil de ’Série Noire’, dans sa monumentalité hiératique, marque ce point de glaciation finale, la mise à nu de la ville dans sa structure essentielle, sa cruauté, son côté irrémédiablement toc malgré l’emphase de son lyrisme formel, son impénétrabilité monolithique, les multiples discriminations inscrites dans sa constitution même, le mensonge fondamental d’un ordre hors de contrôle et voué à durer dans les oppressions multiples garantissant sa survie, les infinies misères intellectuelles, sexuelles et sociales d’une population exsangue... À l’obsédante récurrence de la ville s’ajoute une bande originale qui met brillamment en relief l’aliénation générale et la rend d’autant plus insoutenable, un procédé appliqué par Corneau dans plusieurs de ses films. Au lieu de compositions inédites des postes de radio débitent au kilomètre les tubes du hit-parade, variété formatée et stridente venant baigner ces vies rabougries dont l’horreur, loin d’être atténuée par ces sucreries, n’en devient que plus poignante. D'une Sheila atterrissant de nuit à Kennedy Airport ou un Gérard Lenorman roucoulant son amour à une certaine Lilas “au goût spécial de framboise“ à une Karen Cheryl pleine d’interrogations dans le succinctement nommé ’Si’ (cette dernière dans ’Le Choix des Armes’), c’est, par-delà l’effet accessoirement nostalgique que peuvent produire ces chansons oubliées, le vertige du système dans son ensemble qui se révèle de façon foudroyante, l’anesthésie maintenue par tous les moyens possibles, l’abêtissement cynique à tous les étages. À la maison la radio était aussi presque toujours allumée, les grosses périphériques essentiellement, FIP dans de plus rares moments de fantaisie. Depuis l’offre s’est diversifiée au-delà de nos rêves les plus fous: en lieu et place du vieux transistor PO/GO de leur jeunesse, les parents reçoivent maintenant leur dose d’un grand écran plat, d’un noir brillant et d’une géométrie implacable. Grâce à l’image satelllitaire en plus d’un TF1 souverain sur terre comme sur mer l’émotion s’en trouve comme décuplée.

04 July 2007

Des Frites

Projet de Canopée pour le Forum des Halles
© Mairie de Paris/Marc Verhille

Les lauréats du projet de remodelage du Forum des Halles sont désormais connus. Il s’agit des architectes Patrick Berger et Jacques Anziutti et de leur toit de verre ondulé fabuleusement nommé 'Canopée', terme qui désigne la cime de la forêt tropicale humide. La Ville de Paris a à cette occasion fait montre d’un enthousiasme débordant qui manque un peu à quiconque se trouve en présence des premières maquettes (voir les désopilantes discussions à ce sujet sur Skyscrapercity). Ce qui vu d'en haut ressemble à une sorte de limande étalée de tout son long sur le trou des Halles est décrit comme un feuilleté de verre dont les différentes couches dotées d'une texture particulière créent une impression de 'poudroiement' (comme rapporté dans le Libération du 3 juillet). L’interconnection métro-RER fera aussi l’objet d’une attention particulère dans la mise en transparence du cloaque existant (ce qui fera honneur à une métropole animée par ses énergies - jolie façon de décrire les hordes en provenance de banlieue). Mais outre la métaphore végétale un peu appuyée et un onirisme sixties à se tenir les côtes (encore une: C'est une forme vivante qui naît du sol) ce sont les quelques esquisses du projet réalisé qui laissent coi. Servant d’arrière-fond à peine discernable (tout n’est que verre et évanescence) aux visions hallucinées d’une communauté nonchalamment affalée dans une sorte de prairie urbaine (savent-ils vraiment de quel genre d’endroit il est question ici?) la 'Canopée' ne montre vraiment ce dont elle est capable qu’une fois la nuit venue lorsque les batteries de cellules photovoltaïques dont elle est couverte se mettent à recycler la chaleur accumulée dans la journée pour produire une lumière mouvante. Le résultat s’apparente selon les points de vue à une luciole géante dégageant un vert inquiétant ou à un nuage iridescent à la façon des environnements climatisés d’Yves Klein - où il était même permis de léviter. Et comment croire à ce dégagement de perspective sur Saint-Eustache et de façon générale au traitement délirant de l’espace du quartier? Face à cette avalanche d'imageries on ne peut que s’inquiéter de l’écart entre les intentions et la triste matérialité du résultat à venir. Les 'Parapluies' de Willerwal, autre chef-d'œuvre d’autoentretien, étaient déjà d’une armature assez robuste et l’on voit à quel point ils ont souffert. Qu’en sera-t-il donc de cette circulation entre nappes de verre, de l’immatérialité luminescente se fondant dans les jardins, de l’ouverture sur la ville? Que deviendront les vigiles avec chiens muselés, la pisse qui ne manquera pas de couler à flots et les premiers signes de dégradation physique, sans parler du nuage lumineux qui ne décollera sans doute pas certains soirs. À l’instar des gares ferroviaires le Forum draine des milliers de visiteurs chaque jour et comme tout endroit très fréquenté doit savoir encaisser le choc et l’usure qui ne manquera pas de devenir apparente avec une telle fréquentation. Et les bandes de p’tits mecs qui squattent les bouches d’entrées se volatiliseront-elles comme par miracle? Veut-on encore d’un point de rencontre de la banlieue à Paris (où ça sent la frite), comme il en était question dans les bien plus insouciantes années soixante-dix? En guise d’apothéose on annonce même l'instauration d’un microclimat dans un renfoncement de la structure où les badauts sont invités à venir s’abrîter de la pluie. Quoique le microclimat il existe déjà Porte Lescot, et il est sacrément torride.

18 June 2007

Les Squares

Paris, je t'aime est une collection de dix-huit petits films de réalisateurs différents s'inscrivant dans la lignée de Paris vu par... qui avait réuni il y a longtemps la fine fleur de la Nouvelle Vague. Au départ il devait y avoir très logiquement un film par arrondissement mais curieusement deux n'ont pas été incorporés au montage final. Ceci dit dix-huit c'est encore beaucoup et certaines de ces pièces auraient gagné à être un peu plus développées alors que d'autres ont suffisamment de punch pour se suffire à elles-mêmes et donner à l'ensemble l'énergie nécessaire pour éviter qu'il ne s'écrase sur lui-même. Car c'est à une pléthore de styles et d'approches que l'on à affaire là et il y a inévitablement à prendre et à laisser dans cette succession ininterrompue de visions, de la déflagration émotionnelle qui laisse pantois du Marais de Gus Van Sant à la sophistication urbaine du Quartier des Enfants Rouges (un nom fulgurant qui change quand même un peu des éternels 'Champs-Elysées' ou 'Montmartre') d'Olivier Assayas, de la parfaite inutilité du Parc Monceau d'Alfonso Cuaron à l'horripilation gothique du Quartier de la Madeleine de Vincenzo Natali dont on se consolait toutefois avec le Quais de Seine de Gurinder Chadha, superbe de compacité et d'humanité, et le désopilant Tuileries des frères Coen. Mais c'est dans le tout dernier film, 14ème Arrondissement d'Alexander Payne, que quelque chose d'extrêmement bouleversant de laisse entrevoir, même si ce n'est peut-être pas le plus réussi du lot. Ce qui semble commencer par une gentille mise en boîte d'une touriste américaine lambda échouée à Paris se voile lentement d'ambivalence: un sentiment doux-amer de solitude dans une ville étrangère, l'aliénation qui accompagne toute confrontation à un milieu dont on ne détient pas les codes et le regret de ne pouvoir partager ses impressions avec un être aimé. Mais c'est la scène finale qui clôt l'enchaînement des dix-huit films de façon infiniment juste: dans un Parc Montsouris ensoleillé où s'étend sur l'herbe toute une jeunesse désinvolte un moment de grâce furtif visite soudain cette femme qui, assise seule sur un banc, reste invisible aux autres et dont le passage ne laissera aucune trace: le sentiment souverain d'être vivant, d'unité profonde avec les gens du parc et la ville qui s'étend à perte de vue, de bien-être dans la chaleur d'un Paris dont on se sent même fragilement partie intégrante. Le passage m'a fait songer au Square de Duras où le même élan inexpliqué de l'être est sublimement décrit au moment où le colporteur visite un soir le zoo d'une ville de province au crépuscule et se sent soudain envahi de ce même sentiment d'appartenance et d'irrépressible optimisme face à la douceur d'une communauté humaine dont il ne se distingue plus, d'une ville qui n'a pas encore révélé toutes ses promesses et où réside l'espoir d'une ultime transformation de soi.

Crépuscule, Greifswalder Strasse

12 June 2007

Les Toilettes du Lido

Il y a quelques jours je me sentais d'humeur 'rohmerienne', ce qui d'ordinaire signifie le désir puissant de revoir mes favoris des Comédies et Proverbes, ces bancs de plaisir glissant aléatoirement au gré du temps. Petits joyaux luisant au creux d'une décennie tonitruante et pleine d'emphase cinématographique, leur pouvoir d'envoûtement n'est en rien diminué. L'Ami de mon Amie, tourné en 1986, a la légèreté d'un marivaudage de banlieue parisienne au tournant d'une crise urbaine déjà devenue catastrophique. On n'en perçoit pourtant rien dans la ville nouvelle de Cergy-Pontoise où l'intégralité de l'action se déroule - contrairement aux Nuits de la pleine Lune, légèrement antérieur, où le mouvement de balancier entre Paris et Marne-la-Vallée structurait le film. Entre les mausolées néo-classiques de Bofill et le complexe administratif du centre, les lacs de plaisance et la gare RER, on se croirait dans une brochure vantant les mérites du nouvel environnement urbanistique ainsi créé, dans son harmonie solaire de ville à la campagne toute entière tournée vers l'épanouissement de sa communauté. Ce qui est fascinant dans ce film, outre les acteurs bien sûr qui, avec leurs maladresses et intonations qui dérapent, portent si impeccablement l'estampille Rohmer, c'est la place presque virtuelle qu'occupe Paris dans cette banlieue idéale montée de toutes pièces. En tout et pour tout deux courtes scènes s'y passent, les personnages s'y rendant de préférence en RER avec la gare comme point de jonction où se jouent rencontres et séparations. Dans ce rêve du Grand Paris enfin réalisé (comme en plaisante l'un des protagonistes) se rendre dans la capitale en train est d'une facilité déconcertante. Sur fond de soleil couchant le RER A glisse vers la grande ville où l'on dîne aux terrasses l'été et permet avec la même aisance de rentrer tard dans la nuit. C'est effectivement ce qui se passe techniquement mais ce dont L'Ami de mon Amie ne peut rendre compte dans son élégante abstraction, c'est la réalité psychologique et émotionelle de ces trajets entre une banlieue très hétérogène et le noyau radieux dont elle est toujours aussi fortement séparée. Cette césure, à laquelle on tente depuis longtemps de remédier à grands coups de plans magistraux a l'échelle de l'agglomération, continue d'imprégner la conscience spatiale collective et invalide toute possibilité d'unité organique et harmonieuse. Dans ma jeunesse les sorties à Paris se faisaient presque systématiquement dans le noir même si j'avais souvent rêvé du même soleil rougeoyant et atemporel dans ma descente vers la gare. La banlieue était informe et complètement absorbée dans la nuit, l'angoisse ne prenant vraiment fin qu'à la vue des premières stations parisiennes qui, même désertées et éclairées d'une lumière au néon pisseuse, n'en signifiaient pas moins le début d'une relative sûreté après la frayeur des arrêts précédents. Dans une interview ultérieure parue dans l'encyclopédie La Ville au Cinéma [1] Éric Rohmer concédait l'échec du projet des villes nouvelles qui, loin de représenter le modèle d'une urbanité inédite, contribuaient au contraire à la déliquescence accélérée d'une banlieue condamnée à rester l'envers de Paris. Ces petits objets cinématographiques restent donc les témoins aussi précieux que fragiles de ce qui aurait pu être, la concrétisation d'une vision sensuelle de formes neuves prises dans une lumière douce et fixe.

Strandbad Wannsee

Mais hier c'était plutôt Pauline à la Plage qui se jouait. À Wannsee, à l'ouest de Berlin, le grand lido de style Bauhaus vient d'être rénové. Son ample structure de terrasses et de galeries couvertes se déploie en arc le long de la plage de sable fin. Le lac était calme et l'atmosphère feutrée, une surdité générale réverbérée par sa surface immobile. T. était étendu nu juste au bord de l'eau. Il se tournait de temps à autre dans ma direction, son regard se faisant de plus en plus insistant. De loin je discernais ses yeux sombres et brillants ainsi que ses lèvres très rouges qui coupaient comme une lame le visage sur toute sa largeur. Je tentais de me donner une contenance en passant d'un visage imaginaire à un autre, des visages vus dans les films et qui constituaient à mon sens la seule défense possible face à un tel danger, l'irruption imminente d'un étranger dans ma vie bien réglée et invariable. C'est lui qui est venu à ma rencontre alors que la plage se désertait un peu plus avec le lent déclin de la lumière qui était devenue vague et diffuse. L'eau du lac avait accumulé comme un réservoir la chaleur de la journée et tout en nageant T. et moi parlions de nous-mêmes avec une facilité confondante. Nous nous sommes étendus encore un peu sur le sable en attendant l'annonce finale de la fermeture du lido. Il me caressait lentement l'arrière de la tête. Ses yeux d'un marron sombre captaient la lumiere dorée qui descendait sur l'eau et il me souriait fixement. Nous sommes rentrés à Berlin en train et avons dîné ensemble dans un restaurant en plein air du Tiergarten. Sous les guirlandes d'ampoules colorées il m'a embrassé au moment de repartir en vélo. Seul dans Zoo Bahnhof, sous les grandes verrières, je ne savais plus où aller, ébranlé par l'énormité de l'événement des dernières heures, de la jeunesse de cet homme, de son visage grand ouvert, de son sourire radieux. Le hasard a voulu que j'aie revu Vers le Sud la veille au soir. J'avais été à sa sortie peu convaincu par ce film que j'avais trouvé un peu superficiel et trop vite emballé face à la complexité monumentale des thèmes abordés. Curieusement c'est tout l'inverse que j'ai ressenti cette fois-ci: les personnage me semblaient beaucoup mieux formés et travaillés, on leur laissait tout l'espace nécessaire pour respirer, notamment par le procédé très efficace des déclarations faites face à la caméra. Karen Young dans le rôle de Brenda est renversante de fragilité et de confusion. Lorsqu'elle s'avance sur la plage les yeux ecarquillés devant tant de jeunesse, c'est criant de vérité, celle du sentiment de sidération devant une chose dont on sait qu'elle ne nous appartient plus, qui renvoie aux instants les plus déterminants du passé dont on voudrait encore un peu ressusciter la magie chavirante. Après le meurtre de Legba Brenda avoue avoir aimé la façon dont elle avait été regardée plus que l'homme lui-même. Pour la première fois de ma vie, face à T. qui me dévorait des yeux, je me suis senti regarder quelque chose dont je m'éloignais inexorablement, comme une planète aimée qu'il aurait fallu quitter, et que je ne connaîtrais jamais plus, avançant à reculons vers un avenir dont je sais qu'il sera de toute façon un naufrage (le mot est de Jean-Louis Trintignant qui qualifiait ainsi la vieillesse dans une interview), m'émouvant de mes propres souvenirs d'amours de jeune homme. On veut tous s'y laisser prendre encore un peu, à la jeunesse souveraine, au risque de l'approcher d'un peu trop près.

 

[1] 'Un Cinéaste dans la Ville. Entretien avec Éric Rohmer', in Jousse, Thierry et Paquot, Thierry (eds.). La Ville au Cinéma (Paris: Cahiers du Cinéma, 2005), 21-22

10 May 2007

Ère glaciaire

Supermarché Radar

Le durcissement politique a été voulu par une grande partie de la population française. Il a été ardemment désiré par ceux qui voient en lui un rêve nouveau capable de porter la France vers une grandeur auparavant décriée et battue en brèche par le doute et le repentir. C’est une rhétorique d’un autre âge, pleine d’emphase et d’ardeur conquérante, qui les a éblouis au point de les pousser vers celui le plus à même d’incarner ce renouveau historique. L’idée de nation, coulée dans le béton et simplifiée au point de devenir aussi obsolète que risible (La France, aimez-la ou quittez-la), émeut donc encore les masses bercées par le parler onctueux et hypnotique de l'homme providentiel. Le premier ennemi à abattre dans ce climat de ferveur retrouvée est bien l’héritage de Mai 68 et son relativisme mortifère, ce qui laisse mesurer la mégalomanie du programme. La France a été trop ébranlée et régénérée en profondeur par ces événements pour revenir à un quelconque état antérieur, car ce que les forces de la réaction proposent dans ce démantèlement fantasmé n’est ni plus ni moins qu’un retour vers la France de papa, infantilisante et autoritaire à souhait.

Il a été dit dans la même foulée que l’éducation avait été la première victime de cet étiolement des valeurs, ce qui ne concorde pas vraiment avec le souvenir (très net) que j’ai de mes premières années à l’école républicaine. Certes les classes étaient mixtes (ce qui m’épargna sans doute des pensées suicidaires prématurées), on ne portait pas l’uniforme (fini le col Claudine, bienvenu aux synthétiques criards) et l’on ne se levait pas à l’arrivée de la maîtresse - nul besoin puisque ces femmes d’une force et d’une intelligence formidables savaient parfaitement allier douceur, compréhension et fermeté. Donc on aurait pu en 1972 s’attendre au bordel généralisé dans l’expérimentalisme à tous crins dont nous aurions été les cobayes sans défense, mais c’est plutôt le contraire qui se produisit dans une sorte d’ordre paisible où la brutalité de pratiques dépassées avait laissé place à une douceur et une facilité propices au développement de facultés personnelles, un juste milieu entre une culture générale d’un niveau très élevé (y compris dans les écoles de cités HLM) et des méthodes éducatives plus progressistes (ce que l’on appelait l’éveil). Au lieu de me contraindre à la gymnastique collective pour laquelle je n’était pas fait, on préférait me laisser seul dans le bâtiment où je pouvait penser et peindre à mon aise. Tous ces clowns dont je recouvrais les murs (menant au premier prix d’un concours de coloriage au supermarché local), ces instants précieux de solitude, l’approbation de mes pairs devant les œuvres achevées, tout cela était-il le résultat de la permissivité délétère d’une aberration historique condamnée à la déroute comme on voudrait nous le laisser croire? Et en serais-je l’enfant hideux et asocial?

Cette affirmation tonitruante du renouveau national est récemment allée de pair avec quelques déclarations pour le moins ’malheureuses’. Déplorant la tendance excessive à l’auto-flagellation de la France d’aujourd’hui, le futur nouveau président pensait ces mauvaises habitudes infondées puisque ce n’était pas la France qui avait après tout inventé la solution finale - l’argument étant réitéré à plusieurs reprises lors de la campagne. Voilà de quoi ravir ici en Allemagne, mais surtout imagine-t-on Mitterrand (ou même Chirac) capables de tels arguments pour proclamer leur amour du pays? C’est non seulement sidérant de ringardise mais aussi indigne de la fonction d’homme d’état qui exige au minimum une appréhension sereine et raisonnée des réalités historiques. Tout cela est arrivé au moment ou j’amorçais la lecture de ce recueil d’essais fabuleux intitulé Mémoires Allemandes [1], qui met précisément l’accent sur le partage et l’imbrication inextricable des mémoires nationales françaises et allemandes alors qu'un esprit d’ouverture toujours plus fructueux mène à la convergence profonde des deux destinées. Ce que ces déclarations lamentables imposent en revanche dans leur évidence péremptoire c’est le clivage entre histoires et l’affirmation d’une identité par la négative, donc tout l’inverse de ce qu’un vériatble statesman avec un peu de hauteur se doit d’incarner. Et pour reprendre Marc Bloch repris par Fernand Braudel - cités en introduction de l'ouvrage et dont les propos ne feront pas plaisir à tout le monde: “Il n’y a pas d’histoire de France (ou d’Allemagne), il n’y a qu’une histoire d’Europe.“[2]

Enfin reste la question pas si accessoire que ça de l’’esprit’ (on pourrait dire de la Zeitgeist esthétique) de la nouvelle France. Considérant l’ultra-libéralisme décomplexé de la droite au pouvoir, son culte de l’enrichissement et de la ’valeur travail’, peut-on s’attendre à une nation élevant l’individualisme compétitif au rang de vertu suprême au détriment du bien commun, un mélange très bling de petits propriétaires dans leur HLM décrépit et de Golden Boys en lotissements ultra-sécurisés, montre de luxe au poignet comme le boss et grosses pétoires? Le pays est-il prêt pour tout ce tape-à-l’œil qui caractérisa si intégralement les années Thatcher et dont l’électrochoc idéologique semble sur le point d'être infligé à une France moribonde? En contrepoint au gonflage de biceps national que compte montrer la nouvelle présidence, verra-t-on ainsi la fin de ce mélange d’élégance discrète et de distinction indicible hostile à toute forme de vulgarité ostentatoire dont la France se targue depuis toujours et que l’on appelle, sans pouvoir le définir véritablement, le goût. Les premières heures de la nouvelle ère le laissent bien craindre.

 

[1] François, Étienne et Schulze, Hagen (eds.). Mémoires Allemandes (Munich: Verlag C.H. Beck oHG, 2001; Paris: Gallimard, 2007 pour la traduction française)

[2] Braudel, Fernand. L’Identité de la France, t. I. Espace et Histoire (Paris: 1985), 14